Dieu Sauve La Reine

L'épisode 5 de la saison 4 de « The Crown » marque une rupture autant idéologique que stylistique dans la série qui retrace le règne d'Elizabeth II d'Angleterre.

Attention Spoiler. Ce surprenant cinquième chapitre s'appuie sur un événement réel et relate l'intrusion en 1982 dans l'enceinte de Buckingham Palace de Michael Fagan, l'un des trois millions de chômeurs que la politique économique de Margaret Thatcher a mis sur le bord de la route. Brillante réalisation qui transcende l'incident pour en faire une œuvre quasi shakespearienne.

Michale Fagan est un peintre décorateur qui a perdu son emploi, sa femme et la garde de ses enfants. Il erre dans un Londres désenchanté, sirote des bières et allume des cigarettes sous la musique de Joy Division (Twenty Four Hours) et The Cure (Boys don't cry). Désabusé il questionne le député de sa circonscription sur les raisons qui ont poussé la dame de fer a lancé une guerre aux malouines plutôt que de s'occuper des sans-emploi. La réponse du parlementaire est à l'image de sa première ministre, froide. Et lorsque Michael l’interroge ce qu'il pourrait faire, le député lui répond cyniquement qu'il n'a qu'à aller en parler à la reine. Donc acte.

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God Save The Queen (Sex Pistols)

Passer à l'action

Plutôt que de ruminer ce qui le mènerait à la pente vertigineuse du ressentiment dont il ne remonterait probablement jamais (les sables mouvants du ressentiment), Michael passe à l'action et alors qu'on le voit dans un bus impérial en pleine ratiocination, le plan d'après il est déjà aux grilles de Buckingham à chercher un moyen d'y entrer. C'est l'agir qui le sauve, l'idée qu’il a une part de responsabilité. Michael escalade les grilles du palais, casse une fenêtre au premier étage d'une aile déserte, déambule dans les longs couloirs austères avant de s'introduire dans la chambre de Lilibet. Une vitre brisée qui symbolise cette membrane invisible séparant les Windsor de la plèbe.

Etre écouté

Au matin du 9 juillet 82 s'engage alors une conversation entre Elizabeth II et Michael. Celui-ci lui demande pourquoi Margareth Thatcher répand le désespoir, pourquoi l'Angleterre s'est embarquée dans une guerre à l’autre bout de l’Atlantique. Un triangle existentiel se met en place: la peuple qui souffre, le pouvoir insensible, intransigeant et la mère de la Nation qui interroge, qui écoute. Michael dessille la représentante de dieu sur terre et lui demande d'intercéder auprès de Maggie. La Reine acquiesce. Michael dit "Merci". Il voulait simplement qu'on l'écoute.

Renoncer

Lors de son entretien avec Margareth Thatcher, Elizabeth II aborde le sujet sans détour. Un dialogue s'engage mais la dame de fer a le dernier mot. Le traitement de choc qu'elle assène est bon pour le pays. Pas d'omelettes dans le English Breakfast sans casser des œufs.

- La première ministre: "Si le chômage est momentanément haut, c’est un mal nécessaire lié au traitement que nous administrons à l’économie britannique."

- La Reine: «  Si des gens comme Mr Fagan peine, n’est-il pas de notre devoir de les aider ? »

- La première ministre: « Nous devons oublier cette notion de responsabilité collective. Il y a uniquement des individus et des familles. »

La reine fini par un silence triste et embarrassant. Elle renonce. Dernier rempart à la révolution conservatrice instiguée par Thatcher. L'ultralibéralisme va pouvoir se répandre. Bientôt dans la city ce sera le Big Bang de la déréglementation, les capitaux pourront circuler librement...

2020

Transposons Michael Fagan en 2020. Qu'aurait-il fait? Michael aurait erré dans une banlieue lointaine et décatie de Londres, il aurait été rivé à son smartphone, aurait rejoint un groupe d'autres désabusés sur Facebook, aurait trouvé dans le ressentiment de ses nombreux Friends une justification à son propre ressentiment. La quantité est une preuve. Une masse qui par le biais de la mécanique destructives des réseaux sociaux aurait capté son temps de cerveau disponible pour lui amener du prêt à penser industriel, du pas-plus-loin-que-le-bout-de-son-nez à la sauce complotiste, lui aurait servi en dessert un bouc émissaire dont il aurait ressassé les méfaits imaginaires, sur lequel il aurait vomi son fiel1 à longueur de journée. Enfermé dans sa bulle, la haine en bandoulière, drogué par ses propres notifications, Michael aurait transféré son mal être dans un leader politique qui aurait attisé ses passions les plus tristes, l’aurait incité à libérer ses pulsions guerrières. On entrevoit dans  cet épisode les prémices du populisme, du fascisme, cette faculté qu'on les gouvernants à un moment donné de ne plus écouter, de ne plus prendre soin.

Mais en 1982, sans les réseaux sociaux, Michael a pris soin de lui-même à défaut que d'autres le fassent. Il est passé à l'action.

 

1: Ci-gît l'amer (Cynthia Fleury, Gallimard)

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