Uber tourmenté

Ces cyclistes qui déboulaient à tous les coins de rue transportant une pizza mal cuite n'étaient que le signe d'une société malade, d'un consumérisme exacerbé. Lou et Florentin ne se faisaient jamais livrer de burger, ils ne montaient pas avec ces chauffeurs payés moins que le smic qu'on notait avec des étoiles. Ça n'était pas eux.

Après le diner Lou et Florentin étaient rentrés grâce au Uber que leur avait commandé Jean-Luc, avouant au passage qu'ils n'avaient jamais utilisé ce type de service. Ils n'avaient pas l'habitude de prendre des taxis sauf parfois pour se rendre à l'aéroport mais dans ce cas ils attrapaient ceux qui stationnaient à la station Gambetta, à trois minutes de leur appartement. Pourquoi auraient-ils fait autrement ? Ils avaient remarqué ces berlines noires aux vitres teintées tourner dans leur quartier mais ils n'avaient jamais compris leur utilité. Ils adoraient marcher dans Paris, c'était leur relation première avec la ville. Ils appréciaient les transports en commun, leur rapidité malgré ce qu'on en disait. Combien de fois s'étaient-ils affalés ensemble le dimanche à l'arrière du bus 69 pour aller jusqu'au Champ de Mars en passant par la rue de Rivoli et les Invalides. Pourquoi auraient-ils convoqué un chauffeur privé pour leurs déplacements personnels ? Ces VTC qu'on pouvait héler en quelques clics leur faisaient penser à ces domestiques qu'on sonnait à la belle époque. Ces prestations faisaient ressortir au grand jour les millions de paumés prêts à se vendre pour une bouchée de pain. Ces cyclistes qui déboulaient à tous les coins de rue transportant une pizza mal cuite n'étaient que le signe d'une société malade, d'un consumérisme exacerbé. Lou et Florentin ne se faisaient jamais livrer de burger, ils ne montaient pas avec ces chauffeurs payés moins que le smic qu'on notait avec des étoiles. Ça n'était pas eux.

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Jean-Luc avait écouté sagement leurs états d'âmes puis leur avait demandé de se presser le véhicule patientant déjà depuis plusieurs minutes en bas de l'immeuble. Leur leçon de morale lui en avait touché une sans vraiment réveiller l'autre qui continuait à dormir d'un sommeil profond. Il avait noté cette particularité de la vie du couple, cela ferait une anecdote de plus à fournir aux journalistes. Il pensa que Florentin ferait un excellent misanthrope de plateau télé, mais ça ne serait pas avant son troisième ou quatrième roman. 

Sur le chemin du retour Lou avait chuchoté puis braillé des reproches à Florentin. Elle devenait de plus en plus sensible mais ce soir elle avait franchi un cap, sa sérénité se fissurait. Elle l'avait attaqué violemment sur la façon qu'il avait de laisser Jean-Luc lui dire ce qu'il devait faire, sur cet adjectif de bobos que l'éditeur lui avait collé et sur lequel il n'avait rien trouvé à redire. Lou n'en pouvait plus qu'ils se fassent traiter de bobos par la terre entière, ça sonnait comme une insulte, c'était insupportable. Personne ne savait ce que le terme signifiait. Pour les ados du neuf trois, les bobos habitaient dans le 16ième, pour les neuilléens les bobos résidaient à Montreuil, pour les montreuillois ils se nichaient dans le 4ièmearrondissement, pour les habitants du Marais ils squattaient dans le 11ièmequi les imaginait dans le 18ièmeautour de la rue Lepic. Pour les basques, c'était les douze millions de personnes qui vivaient en Ile-de-France, pour les Bretons, c'était toutes les voitures immatriculées 75, pour les marseillais, c'était Aix-en-Provence. Bobos était un mot valise. Les bobos sont partout et nul part à la fois lui avait-elle dit, c'est la nouvelle bourgeoisie urbaine, certains ont même avancé que les bobos étaient les Rougon-Macquart déguisés en hipsters, tu te rends compte? Quel brouillard sémantique, tout ce bruit c'est pour mieux cacher les vraies réalités sociales. Florentin avait acquiescé tout en soutenant que le terme étaient l'exact opposé du mot beauf. Les beaufs avaient inventé le mot afin de se venger d'années d'humiliation. Puis ils avaient conclu en riant que ce débat était absurde. Souvent leurs joutes verbales les amenaient à endosser la même opinion, c'était ce qui les rapprochait. Mais dans un sursaut inattendu Lou était sortie de ses gonds mettant sur le dos de Florentin leur impossibilité d'avoir un enfant, il travaillait trop et l'énergie qui lui restait, il la dépensait à écrire, il ne faisait pas de sport, il ne faisait pas attention à ce qu'il mangeait, n'avait pas été plus d'une fois au cours de yoga malgré ses promesses, avait insisté pour partir en Birmanie l'été dernier ce qui l'avait exténuée, ne faisait pas l'effort d'aller voir le gynéco avec elle. Il s'était opposé à ce qu'elle prenne un traitement pour stimuler l'ovulation prétextant que cela augmenterait les risques de grossesses multiples. Florentin n'avait pas reconnu Lou dans cet excès de colère, il avait préféré encaisser, ne pas surenchérir. Le chauffeur sentant le climat délétère leur avait offert des fraises Tagada et une bouteille d'eau ce qui les avaient un peu calmé, puis ils s'étaient tus confortablement installés à l'arrière de leur premier Uber. C'était peut-être Uber qui avait sauvé leur couple cette nuit là.

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