La porte au fond du couloir

"Le retour du silence. Vous l’avez, on l’a tous, redécouvert, de nuit dans nos villes et villages. On a tous goûté à son eau glaciale et sauvage, même quelques secondes, quand on a fini de faire dormir les enfants et qu’on a tout éteint chez soi".

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Toutes les nuits c’est la même histoire, je poursuis l’itinéraire invisible tentant par tant bien que mal d’atténuer les bruissements du parquet qui, dans la pénombre, à quatre heures du matin, ressortent telles les arêtes aiguisées d’un lointain sommet.

Hier soir, au bout du couloir, au moment de saisir la poignée blanche en porcelaine, j’aperçu ma main se suspendre une seconde. Puis tournant lentement l’objet, libérant le cliquetis habituel, et avant de tirer la porte à moi pour qu’elle se dénoue, je ressentis une angoisse irrépréhensible venue de je ne sais où, qui dura le temps d’ouvrir la porte, le moment qu’il fallut pour découvrir qu’il n’y avait rien ou personne derrière, menaçant. Une angoisse avait surgi sans crier garde, avait transité à travers les limbes d’un cerveau endormi et était repartie aussi vite qu’elle était apparue.

Sur le coup, je n’y prêtai pas attention. Puis le phénomène cristallisa. En revenant dans mon lit, je lu quelques pages, et happé par le désir le plus fréquent de consulter mes notifications, j’activai mon téléphone. Une amie m’avait envoyé un texte de Kamel Daoud. Un texte que j’intitulais par erreur « Le retour du silence » (en y retournant je m’apercevrais qu’il s’agissait en fait de « La nuit tout le jour »). Kamel Daoud, cet auteur, qui répondit à L'Etranger de Camus avec son roman Meursault, Contre-Enquête (deux livres à relire).

« Le retour du silence. Vous l’avez, on l’a tous, redécouvert, de nuit dans nos villes et villages. On a tous goûté à son eau glaciale et sauvage, même quelques secondes, quand on a fini de faire dormir les enfants et qu’on a tout éteint chez soi. » (La nuit tout le jour, Kamel Daoud)

Ce retour du silence fît apparaître, tels ces organismes invisibles qui surgissent sur l’estran dénudé, le souvenir de l’angoisse éclair que j’avais éprouvée devant la porte au fond du couloir.

Pas le calme qui domine dans l’industrie du tourisme de luxe, là où les capitaux circulent pour créer du silence, pour les riches, fatigués qui n’arrêtent pas eux aussi de circuler. Pas la quiétude mortifère qui règne dans les endroits où les capitaux ne vont plus, ne sont jamais allés, ou n’iront jamais, dans ces lieux où l’on palpe la pauvreté. Non, un silence qui met la conscience à fleur de peau.

Ce silence revenu, cet air purifié, ces animaux hagards qui reprennent du terrain, ces projets fumeux qui ne sont plus, ces anticipations malsaines qui ont disparu, nous ont libéré de milles chimère, de milles tâches inaccomplie, fît surgir comme l’évidence d'un raisonnement hypothético-déductif, une vérité, là au milieu de la nuit froide et claire (j’ai vu des étoiles dans le ciel de Paris) : ma crainte inavouée à l’idée d’ouvrir des portes fermées.

Et là, de nouveau le souvenir est revenu d’une peur que la porte s’ouvre, qu’un visage émacié apparaisse dans l’entrebâillement - des frissons me prennent en l’écrivant - un visage que j’ai toujours réussi à repousser par la stridence de mon effroi.

Jusqu’à quand ?

« Paradoxalement, le confinement débouche sur l’immensité et pas seulement sur l’enfermement. » (La nuit tout le jour, Kamel Daoud)

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