Kintsugi

Edouard et Violaine s'essaient à l'art difficile du Kintsugi, une technique japonaise du XVIème siècle de restauration de porcelaines et de céramiques brisées. Ils essaient de recoller les morceaux, de rapiécer leurs parents fracassés.

Qu'est-ce qui incite notre inconscient à aller vers une histoire plutôt qu'une autre? Parfois, je sais ce que je cherche. Tenez, l'autre jour, Un jeune homme chic d'Alain Pacadis. Epuisé. Ou encore, Paludes d'André Gides. Plus en stock. Mais d'autre fois on s'en remet au hasard…

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Milieu d'après-midi avant la sortie des bureaux, déambulation dans les allées vides d'une librairie au décor art nouveau, mon regard croise la version poche de Qui a tué mon Père. Le visage effacé peint au couteau sur la couverture m'accroche. Le titre sonne comme une révélation, j'ai envie de savoir. Cinq euros pour 80 pages écrites en gros, c'est cher, j'hésite (j'ai honte). Je le prends, je veux savoir. Le livre d'Edouard Louis n'est pas assez lourd, mes mains en veulent plus. Je continue à tourner comme un oiseau de proie. Une autre couverture me tente, une photo noir et blanc d'une élégante au balcon d'un appartement parisien. Je laisse de côté le titre trop compliqué, fondu enchaîné sur le nom de l'écrivaine: Violaine Huisman. Magnifique. Un premier roman, bien. Prix Françoise Sagan, encore mieux. Le texte au dos du livre est bien choisi: "ça ne voulait rien dire d'abord, maniaco-dépressive. Ou si, ça voulait dire que maman pouvait monter dans les tours…". La date de naissance de l'auteur finit de me convaincre. 1979. Une belle année.

Il y a le moment jouissif de la lecture, et puis il y a l'après, l'after taste. Certains livrent vous soulèvent mais vous retombez aussitôt comme les vins qui ne tiennent pas en bouche. Il y a ceux qui au contraire prolongent l'expérience, auxquels vous pensez longtemps après la fin du dernier chapitre, comme un rêve puissant qui le jour d'après continue de vous hanter. Ces ouvrages, lorsque vous les avez achevés, vous revenez sur leur préface, sur les dernières bribes de mots que vous pourriez vous mettre entre les dents, vous relisez la biographie de l'auteur, vous essayez par tous les moyens de proroger.

Edouard Louis et Violaine Huisman ne sont pas nés la même année mais leur aspiration à écrire sur leurs parents respectifs les a conduit à publier tous deux en 2018. Le père d'Edouard et la mère de Violaine n'ont pas eu de destin. Ils ont affronté la vie derrière l'écran sombre de leur jeunesse volée, tentant d'éviter les merdes et les addictions sans les voir arriver.

Qui a tué mon père est économe en mots, Edouard va à l'essentiel, pas de fioritures, pas le temps de reprendre son souffle, rapide comme s'il avait peur que son père l'interrompe, un long tweet. Fugitive parce que reine offre deux registres de langue. Violaine est bilingue, elle alterne le style des petites filles élevées dans les meilleurs lycées parisiens et la gouaille du bas Montreuil. Des passages de "nous trépidions d'enthousiasme" à "il lui fallait de la chatte" sans ménagement, faisant parler sa mère ou reprenant son vocabulaire à fleur de peau pour elle même.

Edouard et Violaine s'essaient à l'art difficile du Kintsugiune technique japonaise du XVIème siècle de restauration de porcelaines et de céramiques brisées. Ils essaient de recoller les morceaux, de rapiécer leurs parents fracassés en leur pardonnant d'avoir improviser une vie de famille à la nimportenaouac.

J'ai essayé d'imaginer ce qu'aurait donné un couple formé du père d'Edouard et de la mère de Violaine, je n'y suis pas parvenu. Impossible de rapprocher deux comètes incandescentes. Une vie dans le Nord ouvrier, une autre dans le 7ièmearrondissement de Paris. Pourtant les racines sont identiques, c'est la même plante qui pousse un peu partout, qu'on aperçoit en filigrane avec le portrait des grands-parents, le chiendent de la misère, des gens abimés par leur propre existence qui ont amoché celles de leurs enfants sans le vouloir.

Les deux livres devraient être vendus ensemble, en bundle comme on dit. Il y a de temps à autre des livres qui vous submergent, vous font vaciller du piédestal sur lequel vous vous sentiez arrimé. De tels recueils laissent surgir, comme par enchantement, un nouvel horizon de pensées. Ceux d'Edouard et Violaine lus bout à bout ont provoqué cette sensation. Maintenant je sens le désir d'écrire revenir mais je ne vais pas chercher à l'attirer plus qu'il n'en faut. Je le laisse s'avancer, tranquillement. Pour moi aussi, l'incontournable nécessité de raconter mes parents s'imposera. Bientôt.

 

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