Monsieur Pâté en Croûte

Le ressentiment, tout en pourrissant l'être, maintient en forme physique, conserve dans son jus amer l'individu rongé. Il a le pouvoir du formol.(Cynthia Fleury, Ci-gît l'amer)

L'immeuble s'est vidé en moins de deux jours. Certains sont partis se réfugier chez leurs parents, d'autres plus chanceux ont opté pour un confinement en maison de campagne. Ne restent que les assignés à résidence. J'évite l'exigüe habitacle de l'ascenseur de peur d'être attaqué par des microgouttelettes de Covid. Escaliers, escaliers et escaliers pour aller à la boite aux lettres, aux poubelles ou aux courses muni de mon attestation. En arpentant tous les jours le vieux tapis décati qui recouvre les marches, je tombe à chaque fois sur Mr Pâté En Croûte, c'est ainsi que je le nomme désormais, qui vit seul au premier étage. Je l'imagine guetter mes allés et venues derrière sa porte blindée. A chacun de mes passages, il apparaît sans faute prétextant un but imprécis, son pantalon beige en velours côtelé et sa chemise fuchsia immaculée de tâches.

Je n'ose pas refuser la conversation, par solidarité pour ce compagnon de pandémie, mais aussi parce que je sais Mr Pâté en Croûte (Mr P.E.C) délaissé depuis le décès de son épouse. Ses enfants viennent rarement le voir. En retraite, abandonné, il a tout loisir à ruminer un ressentiment, accumulé pendant de longues années, l'oeuvre de toute une vie semble-t-il, dont il ne manque jamais une occasion de m'en faire partager son éclatante vigueur comme un collectionneur de timbres qui expose à ses visiteurs ses plus beaux spécimens. Sans compter que le confinement et les nombreuses polémiques qui naissent sur le dos de cette situation inédite attise encore plus le marigot de ses rancoeurs.

Mr P.E.C n'est pas à la retraite, il est en pré-retraite. A 60 ans, son CDI était devenu trop cher, ses employeurs ont préféré le remplacer par un CDD, un jeune, de l'inclusif comme ils disent. On aurait reproché à Mr P.E.C qu'il n'était pas assez Agile, beaucoup tropWater Fall. Je n'ai pas compris, lui non plus d'ailleurs. Enfin si un peu, has been est le terme. Ses dernières années de vie active sont pour lui une source intarissable d'amertume. L'intelligence artificielle, les délocalisations, l'atomisation des salariés, les contrats précaires, le diktat des financiers, Mr P.E.C y voit un puits sans fins dans lequel renâcler ses aigreurs. A l'évidence Mr P.E.C ne voit que des aspects négatifs à la Start Up Nation. La torpeur du ressentiment est tellement agréable. Exclus, Mr P.E.C a été adopté par Pôle Emploi qui gère sa fin de parcours, les soins palliatifs de la vie professionnelle comme il les appelle.

Quand il ne vomit pas son fiel sur le monde de l'entreprise, Mr P.E.C vilipende les pesticides, les insecticides, les colorants, les additifs, les OGMs qui auraient provoqué le cancer de sa défunte épouse. Il a probablement raison. Désormais Mr P.E.C ne fait ses courses que chez les commerces de bouche du quartier, des artisans qu'il a lui-même sélectionnés, qui font les choses à l'ancienne. Il ne tarit pas d'éloge pour ce petit charcutier de la rue des Pyrénées qui lui prépare un pâté en croute 100% naturel, médaillon de foie gras et morilles. Il m'en parle en baissant le ton de peur que d'autres n'entendent ses bons conseils. Avec des cornichons et un verre de bourgueil, vous m'en direz des nouvelles. Paraît qu'il y a des championnats du monde du pâté en croûte. En 2019, c'est un japonais qui a gagné. Ah fis-je avec un rictus de surprise pensant que ce n'était pas dans l'ordre des choses. Mais apparemment cela ne gêne pas Mr P.E.C, les japonais ont l'air de tenir une place importante dans son panthéon.

Quoi qu'il en soit Mr P.E.C a réussi à se procurer des masques chirurgicaux alors que toute la France en manque. Quand je lui ai fais un geste interrogateur des deux mains en mimant le masque autour de son visage, il m'a répondu d'un seul mot, en chuchotant, Amazon, puis il a zieuté à droite et à gauche pour voir si personne nous espionnait. En me livrant sa confidence, il m'a aussi offert un relent de mousse de volailles, ce qui m'a provoqué un haut le cœur. Les masques de Mr P.E.C arrêtent le virus mais visiblement pas les remugles de charcuterie.

Etonnement Mr P.E.C a aussi une vie électronique. Quand il n'est pas collé à BFM-TV ou CNEWS, il est rivé à son smartphone. Il a rejoint sur Facebook un groupe de préretraités, tout aussi déclassés et désabusés, et semble avoir trouvé dans la bile venimeuse de ses nouveaux Friends une justification supplémentaire à sa propre acrimonie. La quantité est une preuve supplémentaire du bien fondé de son mal de vivre. Une masse d'amis qui par le biais de la mécanique destructives des réseaux sociaux capte ce qu'il lui reste de temps de cerveau disponible pour lui servir du prêt à penser industriel, du pas-plus-loin-que-le-bout-de-son-nez à la sauce complotiste, et lui amène en dessert les plus beaux spécimens de boucs émissaires, migrants, féministes, islamo-gauchistes, LGBT, énarques, dont il ressasse les méfaits imaginaires à longueur de journée. Enfermé dans sa bulle, la haine en bandoulière, drogué par ses propres notifications, Mr Pâté est mûr, prêt à transférer son mal être dans un leader politique qui exciterait ses passions les plus tristes. Un politique simpliste, vulgaire, médiocre qui légitimerait ses pulsions de violence par le biais d'une police surarmée, lui donnerait l'illusion de protection en fermant les frontières ou en érigeant des murs.

Je m'interroge sur la pathologie psychique de Mr P.E.C. Est-elle contagieuse? Personne ne nous a alerté sur ce virus qui semble se répandre insidieusement. Serait-ce cette peste brune dont on recommence à parler à tort ou à raison. Je continue mes réflexions en montant et en descendant les escaliers inlassablement, mon autorisation en poche.



"Le ressentiment, tout en pourrissant l'être, maintient en forme physique, conserve dans son jus amer l'individu rongé. Il a le pouvoir du formol".

Ci-gît l'amer (Cynthia Fleury, Gallimard)

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