Netflix ?

Ça y est, j’ai Netflix. J’ai été fier pendant une seconde et déprimé pendant deux minutes.

Ça y est, j’ai Netflix. Enfin, disons que je me suis inscrit sur un site web qui me donne droit à un essai gratuit pendant un mois. J’ai choisi l’option super premium pour la famille (4 écrans activables), ça m'a donné le sentiment d’être marié et d’avoir des enfants. J’ai été fier pendant une seconde et déprimé pendant deux minutes. Ils ont insisté à plusieurs reprises, j’aurais la possibilité de résilier à tout moment, qu’ils m’enverraient même un mail trois jours avant la fin de l’essai. C’est bien fait, hein, vous ne trouvez pas ? Moi si, j’ai toujours peur de m’engager.

C’est grâce à mon beau-frère, l’autre jour en se mettant à table il m’a dit que sous mes airs de mec intelligent j’étais en réalité assez limité. Je n’ai pas répondu, je me serais emporté et j’aurais gâché le diner de famille. Et puis au fond, je trouvais qu’il avait un peu raison. En revanche sur le moment j’ai été smart, ça se serait fini en grosse engueulade. Selon lui, j’étais un mec limité car je n’avais pas Netflix. C’est tellement mieux, c’est moins cher, ya des trucs que t’as pas ailleurs, ya même des documentaires. Ah bon, ya des documentaires ais-je demandé tout honteux. Netflix c’est une plateforme, tu vois dans dix ans tout le monde sera sur des plateformes. Je me suis demandé qu’est-ce que cela voulait dire tout le monde sera sur des plateformes et puis je lui ai répondu qu’à la vitesse où allait le monde il était impossible de savoir ce qu’il adviendrait dans six mois. C’est le problème de la disruption, on ne peut plus prédire le futur comme on pouvait le faire au temps du progrès incrémental. Au moins, ça aide à lâcher prise, plus la peine de penser l’avenir, ne reste qu’à apprécier le temps présent. Là aussi j’ai eu l’impression de dire un truc intelligent. Il n’a pas répondu, il était occupé à engueuler son fils qui ne voulait pas venir à table. Il engueule beaucoup son fils.

Mon beau-frère s’est resservi du gratin dauphinois et dans le brouhaha de la tablée s’est encore un peu moqué de moi : en plus tu ne connais même pas la loi de l’offre et de la demande. D’où il a sorti ça ce con ? Il avait l’air d’avoir découvert ce principe tout récemment et était fier de la partager avec les convives. Pourquoi pensait-il que je n’avais jamais entendu parler de cet axiome universel. J’avais du dire un truc qui lui avait mis ça dans la tête. J’ai écarquillé les yeux pour témoigner mon incrédulité. Comment ne pas connaître cette loi ai-je je rétorqué. On vit dedans depuis qu’on est né, c’est l’eau du bocal du poisson rouge, c’est notre air ambiant, le problème ce n’est pas de la connaître ou de la comprendre, c’est de s’en affranchir. Il n’a pas répondu et a appelé son fils pour la dixième fois pour qu’il vienne bouffer. Mon beau-frère n’est pas heureux. Je ne sais pas pourquoi et je m’en fous puissance dix. Quoi qu’il en soit il avait planté la petite graine Netflix dans mon cerveau où il reste encore énormément de temps disponible.

Et patatras (j’aime les expressions désuètes, ça fait nouveau régime), ce matin je me suis aperçu que pour visionner Roma du cinéaste Alfonso Cuaron, le chef d’œuvre proustien, Lion d’or à Venise, il fallait passer par Netflix. D’ailleurs la critique Télérama commençait par la remarque suivante - inutile de voir Roma sur un écran de dix mètres pour se rendre compte qu'on a affaire à un chef-d'œuvre - ce qui tuait dans l’oeuf toutes les attaques possibles sur la non disponibilité du film dans les salles de cinéma. Alors je me suis sagement enregistré en me répétant inlassablement que je résilierai mon abonnement au bout de 29 jours après avoir visionné Roma une quinzaine de fois. Après avoir rentré les informations de ma Visa Platinium (je plaisante), j’ai allumé la télé pour activer Netflix. C’est sur le canal 70, ça vous fera gagner du temps. Et je suis tombé sur un os : votre décodeur ne vous permet pas de bénéficier de cet offre. Ma livebox Orange n’était pas compatible. J’aurais du vérifier avant, c’est tout moi, ce n’était pas encore aujourd’hui que j’allais rentrer dans le grand bain de la destruction créatrice schumpeterienne. Et je n’allais quand même pas visionner cette pépite sur mon ordi dans mon plumard (un mot qu’utilisait beaucoup ma grand-mère dans les années 70) me dis-je. Dépité je résiliais l’abonnement Netflix après avoir fait parti de leur communauté pendant exactement dix-sept minutes. Tombé au champ d’honneur de l’offre et de la demande par incompétence. Je suis vraiment limité comme mec.

 

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