13 Novembre: je pense à eux.

Ecrire. Coucher sur le papier des pensées qui semblent tout faire pour nous échapper, que l’on retient à bout de plume avant qu’elles ne s’évanouissent.

En faire des phrases avant qu’il ne soit trop tard, avant que l’incessant mouvement des rêveries, des songes, des angoisses ne les emporte dans ce flot continu que nous avons tant de mal à arrêter.

Ecrire tôt le matin, avant tout autre activité, dès que la caféine a produit ses effets, que les écluses se sont à demi ouvertes. Le courant des idées est moins fort, il ne charrie pas des tonnes de détritus comme en fin de journée.

Voir passer cette matière flottante non identifiée et depuis la berge la saisir, la trier, la mettre dans un ordre qui devient intelligible, la retravailler, la peaufiner, et enfin la poser sur le cahier, en faire un amas de mémoire, que l'on pourra ressasser à tout moment, en faire un message à autrui, un message d’espoir, d’amour.

Mais coucher est-il le terme correct ? Ne faudrait-il pas dire accoucher tant le procès se fait dans la douleur. Sans sage-femme, sans péridurale, vous êtes là seul comme la femme pygmée qui s’isole en dehors de son village et s’appuie contre un arbre pour donner naissance à son enfant.

Je suis là seul devant l’arbre en ce matin du 13 novembre et rien ne sort. Et pourtant je pense à eux, à eux qui étaient attablés à la terrasse de La Belle Equipe, rue de Charonne, une rue pleine de vie que j’ai tellement arpentée. Je pense à Gregory Reibenberg, le capitaine de cette équipe, qui a écrit un livre pour raconter. « J’étais là, j’ai tout vu ». Comment a-t-il pu saisir cette horreur, en faire un objet de mémoire ?

En ce matin du 13 novembre 2020, je pense à eux.

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