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Billet de blog 14 mars 2021

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Ecrire - Genèse

Écrire: voir passer cette matière flottante non identifiée et depuis la berge la saisir, la trier, la mettre dans un ordre qui devient intelligible, la retravailler, la peaufiner, et enfin la dresser sur le cahier, en faire un agrégat de mémoire, que l'on pourra ressasser à tout moment, en faire un message à autrui, un message d’espoir, d’amour.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Remontons à la source comme le saumon, non par pour pondre et mourir mais pour revenir sur ces pas, entrevoir ces inflexions successives qui l’ont conduit à ce matin d'hiver où assis droit devant les fenêtres du salon, une vision cristalline jaillit dans ce cerveau tout juste réveillé, cette aube où il envisagea pour la première fois d'écrire. Les matins sont propices aux révélations. 

Au début, il y avait le boulevard de Mondétour. Un quartier de quelques maisons simples, au bout duquel, après avoir traversé la rue des Pinsons, un terrain vague et une gigantesque chaufferie qui alimentait la ville nouvelle des Ulis, s'esquissaient les premiers champs de la Beauce. Mondétour, un assortiment de pavillons à l'écart, une zone qu'on ne qualifiait pas encore de périurbaine.

(Aujourd'hui le lotissement est cerné par le départ de la N118, l'échangeur de la zone d'activité de Courtaboeuf, la D35, le parking d'un hypermarché, le stade des Ulis, un collège. Mondétour n'a pas bougé mais sa densité de population a quadruplé. Des vagues régulières de proches-banlieusards se sont installées, devenant par la même de lointains-banlieusards. Avant il y avait une ferme sur le domaine de Mondétour. Les bâtiments existent toujours mais ils ont été reconvertis en menuiserie, les Compagnons du Rabot, à laquelle s'agglomèrent désormais une boulangerie, une auto-école, un bar-tabac-PMU, un minuscule marché couvert, un Allo-Pizza et un restaurant Au Soleil du Maroc).

Et donc là au début, nous dirons vers 1978, s'il nous avait été permis de zoomer sur Google Maps, nous aurions aperçu un terrain de 400 mètres carré, une maison récemment construite et un jardin en devenir parsemé de pierres de meulière. Et si nous avions pu zoomer encore plus avant, nous aurions discerné un petit garçon de dix ans accoudé au rebord de la fenêtre de sa chambre au premier étage, dissimulé derrière les volets ouverts à l'espagnolette, qui guettait vers sept heures les soirs de semaine l'arrivée du bus qui montait de la gare d'Orsay. Lorsque l'autocar, toujours ponctuel, parvenu dans un bruit de diesel assourdissant, repartait, il faisait apparaître un homme d'une cinquantaine d'années avec son pardessus élimé par les sièges du RER B. L'homme traversait le boulevard, ouvrait le portail de bois, montait les quelques marches du perron et rentrait dans la maison, les mains rocailleuses blanchies par le plâtre. Il déposait sa gamelle sur la table de cuisine, embrassait une femme penchée sur la pierre à évier, rangeait son manteau, et enfilait aussitôt un pantalon de chantier bleu marine pour descendre à la cave bricoler ou arroser le jardin. L'homme devenait invisible jusqu'à l'heure du dîner. Cet homme, on l'appellera le grand-père.

Dans la cuisine, il y avait donc une femme qui préparait le dîner. Des fumets de pot au feu ou de blanquette envahissaient toute la demeure. Souvent la femme interrompait sa routine pour aller répondre au téléphone. Elle pouvait y passer des heures. Cette femme on l'appellera la grand-mère. Si cette grand-mère avait eu un compte Instagram, elle aurait posté des selfies et ses followers auraient pu voir derrière des lunettes surdimensionnées, une dame assise sur le canapé du salon, la jambe gauche repliée sur la droite, un visage austère, un chemisier bouffant et un pantalon en tergal vert pomme. Un air de Marguerite Duras mais sans la littérature. La grand-mère était nourrice agréée. Le garçon de dix ans ne comprenait pas ce que cela voulait dire mais il se disait que nourrice agréée c'était mieux que nourrice tout court. Quand la grand-mère écrivait, c'était sur des boîtes de médicaments, un matin, midi et soir. Ou sur l'étiquette de ses vêtements. Ou des numéros de téléphone sur son répertoire Clairefontaine. Ou sur les formulaires couleur ocre de la sécurité sociale. Le mercredi elle en remplissait des pages, faisant attention à ce que ça rentre dans les cases. Et le mercredi après-midi, la grand-mère et l'enfant descendaient au centre de sécurité sociale, la sécu comme elle disait. Pas d'église le dimanche mais la sécu le mercredi en empruntant le même bus que le grand-père. Le garçon, avec son tricot en grosse laine qui piquait, observait ses pieds qui se balançaient au-dessus du linoléum gris clair en attendant parfois des heures qu'on appelle sa grand-mère au guichet. "Mamie, c'est bientôt à nous? Oui mon chéri".

Si le grand-père avait eu un compte Facebook, il aurait partagé les images de ses chantiers, des corniches en staff, des limons d'escalier en stuc pierre, des faux-plafonds dans de grands salons parisiens, des clichés de ses compagnons de labeur, des Portugais, des Maghrébins, des Berrichons. Ses Friends auraient suivi les rénovations mois après mois. Le grand-père aurait posté les photos du jardin, un saule pleureur, une haie de thuyas, des rosiers grimpants, un massif de jonquilles, un cerisier, un nain de jardin. Et bien sûr la R16 sous tous les angles.

Et si le garçon avait eu WhatsApp, vers huit heures tous les soirs, il aurait envoyé un texto à ses potes Alain et Dominique pour leur dire qu'il descendait manger. La grand-mère, le grand-père et le gosse prenaient tous leurs repas dans la cuisine (la salle à manger c'était pour les grandes occasions). Vu les dimensions de la pièce il aurait été difficile d'imaginer une famille de plus de trois personnes, d'autant que la table ronde disposée au centre accaparait une grande partie de l’espace autorisé. A côté de la pierre à évier, un lave-vaisselle sur lequel trônait un mini écran de télévision noir et blanc. A vingt heures, le grand-père allumait le poste, un bruit de fond se répandait dans la pièce et les grands-parents racontaient par bribes leur journée. Le garçon écoutait d'une oreille distraite, plus intéressé qu'il était par le JT. Il y avait aussi une télé dans le salon. Et plus tard, il y en aurait une dans la chambre des grands-parents. Et une autre dans la caravane lorsqu'ils partiraient en camping à l'île d'Oléron. Une famille cathodique intégriste. En 1978, le temps de cerveau disponible du gamin est accaparé par cette petite maison dans la prairie, par les matchs de coupe d'Europe, par ces jeux sans frontières, par ces chiffres et ces lettres…Le peu qu'il lui reste, il le met dans les figurines Panini ou dans France Football à découper les posters des Verts.

Au commencement était le verbe. A son commencement, il ne sentit pas que le verbe écrire était présent. S'il y avait un gène de l'écriture, il n'en avait pas hérité. Mais chemin faisant, sur les rives du fleuve, au fur et à mesure qu’il se rapprochait de la grande mer, il vit l’étrange homme sur la bicyclette qui va sur l’eau qui revenait toutes les nuits. Alors il ralentit pour l’observer.

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