Achat Panik!

Je l'ai supplié d'avancer plus vite, j'avais peur que le magasin ne ferme.

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Je l'ai supplié d'avancer plus vite, j'avais peur que le magasin ne ferme.

- Dépêche toi, il est presque six heures

- Mais Papa, ça ferme à huit heures.

- On ne sait jamais.

Nous sommes arrivés devant l'entrée ouest, il y avait du monde comme un jour normal.

J'ai poussé le battant avec mon coude pour ne pas faire contact avec la poignée, et j'ai retenu la porte avec mon pied pour le laisser passer.

Nous avons longé les premières gondoles en évitant soigneusement les autres clients.

Nous nous sommes engagés dans l'escalator en faisant attention de ne rien toucher avec nos mains. Je me suis dis que cela serait plus dur à la redescente avec tous nos achats.

Arrivé au quatrième étage, je l'ai entraîné vers la section qui nous intéressait. En y arrivant, et alors que nous nous attendions à une razzia, nous avons remarqué avec étonnement que les rayons étaient encore bien achalandés.

Je lui ais dis: "Commence par Zola, ça dure plus longtemps".

Il a sorti sa liste, il y avait Germinal, L'assommoir et Au bonheur des dames.

- Je prends lequel?

- Les trois lui ai-je répondu.

- Tu es sûr?

- Qu'est-ce que tu feras si nous sommes confinés pendant deux mois? Tu reliras vingt fois Le Petit Prince?

- Non, tu as raison.

Nous avons remonté l'ordre chronologique à contre-courant.

- Voltaire, Zadig?

- Trop court, laisses tomber.

- Arrivé à Proust, il a commencé à mettre deux tomes d'A La Recherche dans son tote bag.

- Pas la peine, il m'en reste encore plusieurs qui s'abîment à la cave. Prend plutôt "Cent ans de solitude" lui ai-je indiqué en pointant le M sur l'étagère.

- Chronique d'une mort annoncée?

- Quand même pas, tu vas nous porter la poisse.

J'ai laissé mes doigts filer à quelques centimètres du rayonnage et me suis arrêté à K.

- A voilà, Métamorphose.

Il a regardé la quatrième de couverture avec un air sceptique.

J'ai continué sans trop réfléchir. J'ai choppé Robinson Crusoé. J'ai attrapé "Voyage au bout de la Nuit" en observant l'ouvrage rêveur. Il m'a examiné interrogateur.

- On l'a déjà en double Papa.

J'ai reposé le roman de Céline, puis je me suis emparé de La Peste qui n'était pas loin.

- Vraiment? c'est chaud.

- T'inquiète.

 © V.Seel © V.Seel

J'ai cherché du regard les collections de la pléiade. Je les ai aperçues dans un coin à l'écart. Je m'y suis précipité et j'ai attrapé une dizaine de volumes au hasard. Nos deux sacs étaient pleins à craquer, j'avais honte et surtout peur de croiser une de mes accointances.

Juste avant de redescendre, j'ai interpellé une employée de la Fnac qui attendait à son poste affublée d'un masque de chirurgien.

- Vous avez la bible?

- Rayon "Bien être".

Je m'y suis dirigé avec empressement. Mon fils avait du mal à suivre.

J'ai empoigné un exemplaire d'une main ferme comme si ma vie en dépendait.

Mon fils m'a demandé: "C'est qui l'auteur?" J'ai eu un blanc, une absence.

- T'occupe, viens on va payer.

Arrivés aux caisses, nous avons bifurqué vers les automatiques. J'ai sorti un Kleenex tout propre et j'ai manipulé le pistolet code barre comme une pièce de joaillerie. Nous avons récupéré nos achats, j'étais certain de n'avoir rien effleurer.

En sortant, le vigile nous a lancé un coup d'œil réprobateur. J'en ai eu froid dans le dos.

Sur le trottoir, j'ai ordonné à mon fils de sortir son gel hydro. Il a cherché partout paniqué.

- Je l'ai oublié à la maison me répondit-il effrayé.

- Ah, je t'ai dis dix fois de ne pas sortir sans!

J'ai récupéré le mien au fond de ma poche intérieure et nous nous sommes aspergés les doigts abondamment. Les miens étaient rouges de craquelures.

Nous marchâmes vite, je voulais rentrer au plus tôt.

En ouvrant soulagé la porte de l'appartement, j'entendis mon épouse qui du font de la cuisine me demanda: "Vous avez acheté du papier toilette? Il n'y en a plus."

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