No Double Dipping Please

Le premier samedi soir du déconfinement, les parisiens abandonnèrent les apéros virtuels et retrouvèrent leurs amis. Beaucoup prirent conscience que tout ne serait plus comme avant…

- Ding Dong…Ding Dong… Ding Dong

- Qu'est-ce qu'ils font ?

- Hélène, attends ! tu vois bien que les enfants font un barouf d'enfer.

- Suffit Pierre, vingt minutes pour trouver une place, j'ai besoin d'un verre.

La maîtresse de maison nous ouvrit la porte avec un ample geste de recul, lançant un "Les amis, quel plaisir !" à plus de deux mètres de distance. 

- Hello Hello Annette, nous sommes si heureux. Si tu savais, on en a bavé.

- I know I know Don’t tell me…Mais Pierre, tu n'enlèves pas ton masque ? On a dit « soirée-sans-masques ».

- Bien sûr, bien sûr, l'habitude, je n'y fais même plus attention.

- Là ici Pierre, tu trouveras un porte-manteau avec un crochet pour ton machin. Merci de passer du gel sur vos mains. Là à droite sur le guéridon.

Au moment où j'accrochais mon FFP2, Annette se projeta en avant et me tamponna le front avec un pistolet en plastique.

- Ne t'inquiète pas Pierre, je prends ta température. Simple mesure de précaution. Ça te gêne ?

- Euh non non, pas du tout.

Annette scruta l’indicateur numérique.

- C'est bien mon petit Pierre, tu es parfait.

- Ouf dis-je en pouffant.

Annette n'eut pas le temps de réagir que déjà Hélène inclinait sa tête pour recevoir la bénédiction du thermomètre infrarouge, se pliant à l'exercice les yeux fermés comme si elle s'apprêtait à recevoir l'hostie.

- Hélène, attention ma chérie, 37,2°C tu es limite.

Moment d'angoisse.

- Mais non, je plaisante, c'est parfait. Oh la, la, vous êtes on the edge tous les deux. Venez sur la terrasse, je vais vous servir un verre.

Annette recula pas à pas tout en nous observant craignant sans doute que nous l’assaillîmes pour la couvrir de baisers. Avant de passer au salon, elle opéra un brusque demi-tour pour repartir de l'avant.

- Philippe n’est pas là s’enquit Hélène.

Annette s’arrêta brusquement et se retourna une nouvelle fois. Nous nous figeâmes.

- Non, il est descendu chez des potes à Aix, je n'en pouvais plus, ça faisait trois semaines qu'on s'engueulait tous les jours. Il télé-travaillait dans le salon. Zoom Zoom Zoom, de 9 à 20h, et moi je faisais la bobonne : cuisine, ménage, courses…Il était temps qu'on déconfine…on était au bord du divorce.

Hélène tenta d’apaiser.

- On a tous été sous tension. Tout va rentrer dans l'ordre maintenant.

- Tu rigoles, la boite de Philippe a décidé de rester en home office jusqu'en septembre. Je vais me le coltiner 24/24 tout l’été. Je me sens des envies de violences conjugales

- Aix, ça fait plus de 100 kilomètres fis-je remarquer.

- « Motif Familial Impérieux » fit Annette en singeant les guillemets avec ses doigts qui avaient besoin d’une grande manucure.

- « Motif Familial Impérieux » ? répétai-je en imitant les guillemets.

- S’il se fait arrêter, il dira qu’il va voir sa tante asthmatique de 85 ans à Marseille. Son toubib a fait une lettre. Si les flics doutent, alors Philippe l'appellera, il est dans le coup.

Je me retournai vers Hélène.

- Tu vois Hélène, on aurait pu faire la même chose avec oncle Georges, nous serions descendus à Biarritz pour une semaine.

- Oncle Georges habite à Toulouse, tu passes par Toulouse pour aller à Biarritz toi ?

Sur la terrasse nous découvrîmes le mini–buffet. Annette, positionnée derrière la table en formica, nous détailla le menu telle une animatrice de réunions Tupperware.

- Vous m'excuserez, j'ai ressorti mes containers en plastique, je ne garde aucun emballage. Je me fais livrer, ils déposent les courses dans l'ascenseur, je déconditionne tout à l'éther sur le palier et je jette les cartons. Une étude anglaise prétend que le virus peut rester 72 heures sur un pot de Yaourt.

- Uhmmm ça a l'air bon fis-je ostensiblement.

- Alors, vous avez du Guacamole, fait « Maison », de la tapenade de mon traiteur italien, trop mignon, et des poulpes. Attention les poulpes, il faut y aller avec les pics de couleur. Le miens c'est le bleue, n'y touchez pas. Vous avez les brochettes de chez Picard, pratique les manches en bois, pas besoin d'y mettre vos gros doigts dégueulasses, je plaisante. Et aussi des mini-pizzas et des mini-quiches, toujours Picard, heureusement qu'il est là lui.

- Tu nous gâtes lança Hélène en tentant de s’asseoir.

- Non ma chérie, pas ici lança Annette, assied toi là plutôt, à côté de ton gentil mari, tu seras plus confortable. Et puis comme ça tu ne seras pas dans le vent, je ne voudrais pas récupérer une de tes micros gouttelettes, je plaisante mais on n'est jamais assez prudente.

Annette se servit du rouge et s'enfonça dans son fauteuil en osier en pointant son nez au soleil.

- Han, on est bien ici fit-elle d'un ton langoureux. Ah j'oubliais, vous avez votre propre bouteille. Une bouteille par couple. Comme ça, vous ne mettrez pas vos mains poisseuses sur mon Chablis. Vous voyez j'ai pensé à tout. Alors comment ça va bien les amis ?

- Parfaitement bien répondit Hélène sur un ton ironique.

Je me servi un verre de Bordeaux.

- Il est bon lançai-je à notre hôte.

- C’est un Margaux 2005 répliqua Annette, on l’a acheté quand Lucas est né, année exceptionnelle. Marre du Covid, on a décidé de toutes les boires.

- Vous avez raison, après nous le déluge.

- Ah bah ça, en plus y va y avoir une putain de récession. Philippe dit qu’il y aura du sang sur les murs.

- Carrément ! fis-je le visage inondé de soleil.

Nous n'eûmes pas le temps d’enchaîner que déjà Fanny et Xavier surgissaient sur la terrasse.

- Ah vous êtes là s’exclama Annette.

- Se on es nf ke ver.

- Quoi ?

- Se on es nf ke ver.

Nous nous regardâmes interloqués.

- Fanny, enlève ta visière, on ne comprend rien lança Annette.

- Ah oui, je suis bête répondit Fanny. Qu’est-ce que vous en pensez ? Génial, non cette visière ? Je disais : « ce sont les enfants qui nous ont ouvert ».

- Bonjour Xavier. Asseyez-vous là, ce sont vos deux chaises. Oui, oui, l’idée est de ne pas trop se mélanger. Deux mètres mini.

Xavier nettoya le rebord de sa chaise avec une lingette et s’installa à l’exact endroit qui lui avait été indiqué.

- Xavier, tu gardes ton masque et tes gants en caoutchouc ?

- Oui répondit-il sans plus d’explications.

- Fanny, tu as l’air en pleine forme ma chérie.

- Tu rigoles, j’ai pris deux kilos, Xavier n’arrêtait pas de jouer à Top Chef. Et vas-y que j’te fasse un soufflé aux fromages, et vas-y que j’te fasse des pâtes à la carbonara. Il regardait M6 tous les soirs. Je hais le mec qui fait l’émission de 19h, en deux minutes y fait un truc génial. On voit qu’il n’a pas les courses à faire ou le ménage. Et sa gonzesse qui arrive à la fin pour goûter, comment elle est gaulée. La garce !

- Tu étais contente que quelqu'un te fasse la bouffe interjeta Xavier.

- Une seconde mon chérie, je cause.

- Oh oh il est 20h cria Annette ; vous venez on va applaudir.

- C’est has been les applaudissements fit Hélène.

- Ouais, y vont faire quoi les soignants maintenant qu’ils n’ont pratiquement plus personne en réa demanda Fanny.

- Ça va pas, tu es horrible, l’hôpital était au bord du gouffre avant le virus lui rétorquai-je.

- Ah bah ils ne devaient pas être trop au bord du gouffre car ils ont pas mal résisté.

- Et Raoult, il en est où demanda Fanny.

- Trump est en train de tester son machin, le chlorotruc.

- Non ? Il est dingue ce mec

- J’espère que Raoult a raison.

- Raison sur quoi ?

- Que Covid va disparaitre avec l’été.

- Certainement pas, l’été va être compliqué, tu verras.

- Et pour les vacances, vous faites quoi demanda Annette.

- Gisors répondit Hélène.

- C’est quoi ça Gisors.

- C’est une bourgade dans le Vexin à 60 kilomètres de Paris, nous avons réservé une maison dans la campagne aux alentours.

- Connais pas Gisors.

- Il y a un vieux château, c’est là qu’ils ont signé le traité de Gisors fis-je.

- Connais pas. Vous n’allez pas à Biarritz ?

- Non, Phillipe pense vraiment qu’il y aura une deuxième vague. Pas plus de 100km. On va se faire chier !

- Tu es injuste, Gisors a un riche passé historique et en plus c’est la « zone verte » fis-je en agitant une nouvelle fois mes deux index préposés aux guillemets.

- Hélène, Hélène tu fais quoi là cria Annette.

- Euh, je me reprends du Guacamole.

- Ouais, ouais mais non en fait ! NO DOUBLE DIPPING PLEASE ! Tu veux tous nous envoyer à l’hosto ?

- Hein !? fit Hélène perdue.

- Tu as trempé ton gressin une première fois dans le Guacamole, tu l’as croqué, et maintenant tu replonges ton putain de gressin dans le pot avec tout tes germes, dit-elle en pointant d’un doigt dénonciateur la baguette croustillante qu’Hélène tenait immobile. NO DOUBLE DIPPING ma chérie. Regarde bien comment il faut faire. D’abord, assure toi que tes mains sont hydroalcoolisées.

Annette prit un gressin et commença sa démonstration.

- Je plonge mon gressin dans la tapenade, je le croque fit-elle en décomposant ses gestes. Et maintenant une fois que je l’ai croqué….

Tout le monde attendait la suite. Xavier passionné par les mesures d’hygiène avait replié sa jambe gauche sur la droite, et scrutait d’un air concentré la démonstration.

- Et là, une fois que je l’ai croqué, je retourne le gressin délicatement et je le replonge dans la tapenade MAIS de l’autre bout, celui qui n’a pas encore été en contact avec ma bouche. Tu comprends ? On ne plonge pas son truc dans le machin deux fois du même côté.

- Ah ouais, ce n’est pas bête fit Xavier.

- Bah c’est normal, maintenant il faut faire très très attention.

- C’est le « NEW NORMAL » rajoutais-je avec mes deux paires d’index-majeure pointées vers le ciel.

Et tous rirent aux éclats libérant des émotions depuis trop longtemps contenues, et parlèrent jusqu’au bout de la nuit des gestes barrières, et rêvèrent jusqu’à plus soif du magnifique monde d’après qui prochainement adviendrait.

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