Journal de bord d'un confiné - Dimanche 12 Avril 2020

La Peste de Camus est premier au classement des ventes de livres. Je l'ai commandé à la Fnac, je n'ai pas voulu passer par cette plateforme en ligne américaine qui a pris le nom d'un fleuve.

Prévisions Météo: Ce dimanche 12 avril 2020, Paris aura un temps majoritairement clair et une température de l'air d'environ 19 degrés. On n'attend pas de précipitations pendant la journée. (Source: Ouest France)

J'entends qu'on prépare un pâté de pâques dans la pièce d'à côté. Des souvenirs de printemps berrichon remontent, des gros nuages bienveillants balayent l'horizon aux confins de la Creuse, d'alléchantes effluves s'échappent de l'embrasure de la porte de cuisine, une Simca, une R16, un 2 CV garés sont sur l'herbe devant l'entrée de la tuilerie. Une grande tante est partie donner à manger aux animaux, un jeune cousin fanfaronne avec sa baguette de chêne et ses bottes en caoutchouc. J'essaie de ne pas me laisser submerger par cette brusque vague de nostalgie. Je zieute les ouvrages sur la table basse pour zapper.

La Peste de Camus est premier au classement des ventes de livres. Je l'ai commandé à la Fnac, je n'ai pas voulu passer par cette plateforme en ligne américaine qui a prit le nom d'un fleuve. Quel manque de créativité, ils auraient pu au moins inventer leur propre appellation. J'avance avec peine, le rythme de l'histoire semble prendre le même niveau de torpeur agglutinante que celle dans laquelle est plongé la ville d'Oran confrontée à une épidémie de peste. Le livre m'est tombé des mains hydro-alcoolisées au trois quart. Je repense au prix Nobel de littérature, à son Etranger qui m'a si longtemps hanté, qui revient me réveiller de temps à autre.

Le narrateur de l'étranger qui ne sait pas si sa mère est morte hier ou aujourd'hui, ébloui par la vie, qui ne saisi pas ce qui se met en travers de son chemin. Ce confinement est comme un inconnu qui s'est figé là devant vous sur la plage, qui vous empêche d'avancer, on aurait envie de le planter. L'assignation à résidence fait surgir de mauvaises pulsions. On est comme des gamins de maternelle qui crient et se défoulent à la récréation du matin, ont besoin de dépenser l'énergie inutilisée, de courir après les autres, de cavaler comme si nous étions poursuivis.

Ce dimanche matin, je suis partis jogger sur les grandes avenues du 17ièmearrondissement: Malesherbes, Courcelles, Prony, Wagram. Sur le chemin du retour, Avenue de Wagram, je croise deux scootéristes. Ils freinent, font demi-tour et viennent s'arrêter à mon niveau, le premier sort un brassard orange marqué Police qu'il ajuste à son bras droit, je m'arrête aussitôt.

- Bonjour Monsieur, il est 10h15.

- Oui et alors?

- La maire de Paris vient d'interdire le sport après dix heures du matin, vous êtes en infraction.

- Je m'excuse, je n'ai pas vu l'heure, j'habite à 200 mètres, là au coin avec le boulevard Malesherbes, au 177.

- Très bien on vous raccompagne.

Je reprends ma course, les deux policiers qui ressemblent plus à des livreurs Deliveroo qu'à des représentants de l'ordre public me suivent au ralenti. Arrivé quelques secondes plus tard, j'appuis ostensiblement sur le digicode pour montrer que j'habite bien à l'adresse que je leur ai indiquée. Une fois rentré, je les observe par les fenêtres du salon, ils sont toujours là à papoter près de l'abri bus. Ils s'en iront cinq minutes plus tard après avoir terminé leur cigarette.

Je revois Mhamed mon pote d'enfance des Ulis. J'imagine ses enfants jouer dans les allées piétonnes de la résidence des Amonts ou des Avelines. Ils ont dépassé l'heure, la Bac arrive, ça ne se passe pas aussi poliment, les insultes fusent, on s'énerve, on se tend. Délit de faciès et de quartier. Le 17ieme arrondissement n'est pas épargné, dans les quartiers nord des Epinettes, on ne doit pas contrôler de la même manière civilisée à laquelle j'ai eu droit ce matin boulevard Wagram.

Je repense au narrateur de l'Etranger, à Meursault sur la plage, à la contre enquête de Kamel Daoud, ce roman qui a apporté la contradiction à celui de Camus, qui a cherché à rétablir une autre vérité, celle du frère de l'arabe qui a été tué sur la plage par Meursault, qui a été écrit pour enfin donner un nom à cet autre algérien. Qui aurait dit que l'Etranger aurait eu une suite plus de cinquante ans plus tard?

Je continue de rêver allongé sur la méridienne du salon comme je le fais de plus en plus depuis le 17 mars.

Les mots confinement et colonisation s'entremêlent...

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