Robinet: avec ou sans douchette?

Un dilemme me rongeait depuis des jours, dilemme qui s’était transformé en angoisse et qui amenuisait d’autant plus mes chances d’y voir clair. Lister soigneusement chaque avantage et chaque inconvénient n’avait servi à rien. Plus que jamais, j'étais dans l’indécision. Je repensai à ma conversation avec Alain.

Un dilemme me rongeait depuis des jours, dilemme qui s’était transformé en angoisse et qui amenuisait d’autant plus mes chances d’y voir clair. Lister soigneusement chaque avantage et chaque inconvénient n’avait servi à rien. Plus que jamais, j'étais dans l’indécision. Je repensai à ma conversation avec Alain.

Alain, vendeur de cuisine au centre commercial de Belle-Epine à Thiais dans le Val de Marne, la moustache drue, les cheveux jaunis par le pastis, un paquet de cigarette qui n'arrêtait pas de passer d'une main à l'autre, me posa la question une seconde fois.

- Evier simple ou évier double?

Je répondis: évier simple. Sans me laisser une seconde pour m'en remettre, il décocha la question suivante.

- Avec ou sans égouttoir?

Je fixai les yeux hagards le panneau derrière lui qui rappelait avec des couleurs criardes les promotions pendant la foire de Paris (c'est bientôt). Je tentai un 'avec égouttoir', sans réfléchir, attendant de voir si c'était la bonne réponse.

- Les portes de placards, avec ou sans poignées ?

- Bah, il faut forcément des poignées rétorquai-je.

- Non pas forcément, il y a le système touch&open qui permet à Madame d'ouvrir les tiroirs d'une simple pression, c'est pratique si elle a les mains pleines (Pourquoi Alain me parlait-il de Madame ? Et pourquoi Madame aurait les mains pleines pensais-je ?).

- Qu'est-ce qui est le moins cher?

- Les poignées évidemment.

- Parfait, je prends les poignées.

- Très bon choix répondit-il en notant nerveusement sur le bon d'achat. Puis il chercha dans sa pile de document et sorti un fascicule qui détaillait l'ensemble des options pour le plan de travail.

- Le plan de travail, c'est la pièce maîtresse, vous n'avez pas droit à l'erreur annonça-t-il sans même avoir l'air de plaisanter.

J'eus une mini poussée d'adrénaline, je n'aime pas ne pas avoir droit à l'erreur (vous aussi j'imagine). Puis il enchaîna.

- Plan de travail en bois massif, en bambou, en granit, en composite, en stratifié ?

Il se tut en admirant les photos du catalogue (il avait l'air d'aimer son produit, c'est bien). Une nouvelle fois, je lui demandai quel était le moins cher.

- Stratifié sans aucun doute.

- Très bien, je prends Stratifié.

- Stratifié Simple ou Compact ?

- C'est quoi le mieux ?

- Compact.

- Alors je prends Compact.

- Très bon choix répéta-t-il pour la cinquième fois. Evidemment les plans de travail viennent du Portugal ajouta-t-il avec un léger sourire entendu.

- Ah oui, bien sûr le Portugal.

Je me remémorai tous mes choix, ils étaient tous très bons, je pressentis heureux la fin du parcours mais il continua.

- Le robinet, avec un bec en C ou en L?

- Vous conseillez quoi?

- Le bec en L est plus moderne, le bec en C plus classique.

- Le moderne.

- Très bon choix. Robinet avec ou sans douchette ?

- Ro bi net avec dou chette ou sans dou chette répétais-je lentement en accentuant chaque syllabe. Je sorti mon Joker : il faut que j'en parle à Madame.

- Oui c'est mieux, c'est une décision importante souligna-t-il. Moi ma femme elle a pas voulu la douchette (il eut l'air déçu). Parlez en ce weekend, et rappelez moi Lundi. Mais si vous voulez les 15% de remise il faudra vous décider vite.

- Vite, comment?

- Avant mardi si possible. Mais pas d'inquiétudes, voyez avec Madame.

Comme toutes les décisions importantes, je convoquai mes amis pour en parler. Les beaux jours sont propices aux babillages philosophiques. Que ne fût pas ma sidération lorsque Etienne avança entre la poire et le fromage que nous ne prenions jamais véritablement de décisions mais qu'au moment où nous pensions les prendre, nous découvrions en réalité le choix qui avait déjà été acté par notre inconscient. Quelle révélation à la fois simple et lourde de conséquences. Avec ou sans douchette ? Je me mis à relater intérieurement le trajet de mon existence en espérant qu’il ferait apparaître le prochain pas. Figer les points de cette courbe singulière pour espérer faire surgir l’échafaudage secret de mon entendement personnel, laissant de côté mon autonomie pour m’en remettre à mon histoire et à ce qu’elle pourrait révéler sur mes choix futurs. Les scientifiques diraient que je troquai la méthode du libre arbitre pour la méthode par extrapolation.

Dans cet exercice d’introspection, une période retint mon attention. Dans les années 70, ma grand-mère Jeanine allait tous les ans à la foire de Paris. Enfant, je n’aurais raté pour rien au monde cette expédition. Ma grand-mère avait acquis au fil de ses voyages une collection impressionnante de robots de cuisine. Notre appartement regorgeait de ces appareils supposés améliorer le quotidien des mères de famille, sans compter ceux qui dormaient dans la cave, relégués par leur obsolescence. Jeanine voyait dans ces machines le symbole de sa réussite, elle qui avait tant souffert dans les années d’après-guerre à organiser la vie d’une famille nombreuse. Cette apparente accession à la modernité s'accomplissait dans une atmosphère faite de petits dialogues à la sauvette, d’anecdotes, d’expériences culinaires, de dégustations vinicoles, de promesses de rendez-vous, d’échanges de lieux communs. Dans ce rassemblement bouillonnant son charisme prenait jour, elle étalait toute sa gouaille parisienne. Je l’observais admiratif aborder un à un les exposants, les charmer pour obtenir un renseignement, une ristourne. A l’âge de huit ans, je prenais un plaisir non dissimulé à déambuler dans les allées du palais des expositions de la porte de Versailles. A l’adolescence, je commençais à penser ces moments comme l’image d’une culture commerciale abêtissante, associant populaire et ignorance jusqu'à les rejeter totalement à l’orée de mes trente ans. Et telles les circonvolutions du Yin et du Yang, je refis le chemin inverse pendant plus de dix ans pour arriver à la conclusion que ces instants étaient empreints de chaleur humaine, de temps présent bien vécu, d’une certaine forme de vérité.

Finissant, rêveur, de penser à Jeanine, à nos escapades à la foire de Paris, je me dis dans un fulgurant éclair de lucidité que ma grand-mère aurait opté sans hésiter une seule seconde pour le robinet avec douchette. Quarante ans plus tard je découvrais le choix qu’elle avait fait pour moi.

J’appelai Alain le lundi suivant pour lui faire part de ma décision : robinet avec douchette lui annonçais-je fièrement.

- Très bon choix me répondit-il

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