Remaniement antiféministe: des collaboratrices d'hommes politiques inquiètes

Le collectif « Chair collaboratrice » appelle à des sanctions contre les auteurs de violences sexuelles dans le monde politique et déplore le mauvais exemple que donne le sommet de l’État en nommant à des ministères régaliens Gérald Darmanin, visé par une plainte pour viol, et Éric Dupond-Moretti, qui préfère les femmes aimant être sifflées à celles qui tweetent #MeToo.

Tweet de Marine Turchi, le 7 juillet 2020 © Marine Turchi

Backlash

#MeToo poursuit ses effets. En juin, ce sont des femmes corses qui enfreignent l'omerta, et témoignent des violences sexuelles sous le hashtag #IWasCorsica. Mais le 6 juillet, l'exécutif semble avoir oublié que dans la foulée de #MeToo, il a déclaré l'égalité des femmes et des hommes grande cause nationale à grand renfort de communication. Novembre 2017, c'est loin...

Le collectif Chair collaboratrice s'est constitué à la suite de l'affaire Baupin pour lutter contre le sexisme qui règne dans le monde politique – sexisme fait de blagues lourdes, de regards suggestifs, de gestes déplacés au quotidien, environnement propice au harcèlement et aux agressions sexuelles. Aujourd'hui, ces femmes qui travaillent à l’Assemblée nationale, au Sénat, dans des ministères ou des collectivités territoriales  déplorent que les ministères de l'Intérieur et de la Justice, deux ministères régaliens qui jouent un rôle crucial dans la libération de la parole des femmes victimes de violences, soient confiés à deux hommes qui sont loin d'être au-dessus de tout soupçon en matière de respect de cette parole. Elles dénoncent un "retour en arrière" au plus haut sommet de l'État. Et elles ont raison.

Une plainte pour viol sans conséquence

Le nouveau ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a été accusé par deux femmes de violences sexuelles et il demeure aujourd'hui visé par une plainte pour viol.  Mais cette plainte "n'a pas fait obstacle" à sa nomination, assure l'entourage du président de la République.  Curieuse façon d'encourager les victimes de violences sexuelles à porter plainte...

Darmanin "incarne l’ordre républicain, une priorité du gouvernement", précise-t-on toujours dans les hautes sphères. Jean Castex, le Premier ministre, "assume totalement cette nomination", et comme si ce n'était pas contradictoire, fait valoir que "pour des raisons politiques et aussi personnelles, tout ce qui touche aux violences comme on dit intraconjugales, aux questions de viol, (lui) sont particulièrement chers".  Suffirait-il donc de se déclarer contre les violences sexuelles et l'inégalité entre les femmes et les hommes pour n'être plus suspect d'assurer, dans les faits, l'impunité des agresseurs et la perpétuation de la domination masculine... au moment où l'on confère d'importants pouvoirs à des hommes suspects de n'être pas d'ardents défenseurs du droit des femmes à disposer d'elles-même ?

Serait-ce donc cela "l'ordre républicain" ? et "l'ordre du discours" ?

On notera l'étrange recours au registre affectif, "personnel" : les questions de viol peuvent-elles et doivent-elles être "chères" aux responsables politiques ? En outre, sa décision de nommer ministre de l'Intérieur un homme visé par une plainte pour viol cesserait-elle donc d'être déraisonnable si quelqu'une de son entourage avait été victime de violences sexuelles ?

La preuve que l'on considère l'égalité des femmes et des hommes comme la grande cause du quinquennat n'aurait-elle pas été plus flagrante si, à la place de ces deux hommes contestables, et immédiatement contestés, l'on avait nommé deux femmes défendant des positions authentiquement féministes ?

Comment savoir ?

Quant au ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, il abhorre #MeToo et #BalanceTonPorc et regrette le temps où un homme pouvait tenter d'embrasser une femme sans que ce soit un délit. En outre, il pratique allégrement l'art de la saillie sexiste pour déstabiliser ses adversaires. Ariane Chemin et Simon Piel rapportent ainsi qu'il déprécie, en la sexualisant, une policière corse dont il s'apprête à démonter le rapport en audience : "Il la croise et lâche à un confrère, assez fort pour être entendu : « Tiens, voilà la pom-pom girl ! » Puis : « Tu trouves pas que ça sent la morue ? »".

Ça fleure bon l'antiféminisme, non ?

Dupont-Moretti, rappelle Chair collaboratrice, a "contribué à perpétuer les représentations sexistes dans le traitement de ses affaires judiciaires". Avocat de Georges Tron, il lance à celles qui le poursuivent pour viols et agressions sexuelles, "à la place de mon client, je vous sauterais à la gorge". Interrogé au sujet des violences sexuelles par Daphné Roulier, il précise sa pensée : "Le mouvement #MeToo a permis de libérer la parole et c’est très bien. Mais il y a aussi des « follasses » qui racontent des conneries et engagent l’honneur d’un mec qui ne peut pas se défendre car il est déjà crucifié sur les réseaux sociaux."

L'honneur des hommes sera-t-il demain déclaré grande cause du ministère de la Justice ?

En novembre 2018, dans un entretien publié par La voix du Nord, et dont la complaisance est notable, il se lâche : "Aucune femme ne m’a jamais poursuivi pour un comportement inapproprié. Mais je reviens volontiers sur la période de mes soirées de jeunesse (...) et qu’une fois sur trente, une partenaire acceptait de danser avec moi. S’il me venait à l’idée de tenter de l’embrasser, comme il venait à l’idée de tant d’autres… et si elle refusait. À l’époque, on appelait cela un râteau, aujourd’hui, c’est un délit !" Il s'inquiète de ce qui arrivera à son fils "s’il tente de poser sa main sur le genou d’une copine qu’il raccompagne. Un délit, également ? Quand c’est non, c’est non, évidemment, on est tous d’accord là-dessus. Mais alors, comment savoir ?"

"Comment savoir"...  C'est pourtant simple, et lui-même vient d'en convenir : "Quand c'est non, c'est non, évidemment". Évidemment ? Quand on se demande comment savoir alors que l'on vient de dire que "quand c'est non, c'est non", on a peut-être quelque raison de craindre la libération de la parole des femmes dans des espaces où on ne fait pas la sourde oreille.

Dupond-Moretti est un sophiste : il sait prendre le chou pour manger la chèvre. Autrement dit, en théorie c'est très bien que les femmes osent dire non, mais dans les faits, c'est mieux quand le "vol de baisers" n'est pas délictueux, qu'on peut siffler les filles et mettre des mains sur des genoux autant qu'on veut. On se déclare favorable au dépôt de plainte des femmes violentées. Mais on sait que les agressées se heurtent aux préjugés sexistes de la police et du système judiciaire et que la plupart des agresseurs demeurent impunis. Et l'on part en guerre contre les associations féministes qui, telle l'AVFT (Association contre les violences faites aux femmes), soutiennent si bien les plaignanes qu'elles collectent des indices. Ou l'on condamne les prises de parole sur les réseaux sociaux, où les dénonciatrices se soutiennent les unes les autres,  donc moins aisées à museler, nonobstant le cyberharcèlement, et plus vite médiatisées.

On remarquera que Dupond-Moretti désapprouve la limitation de la liberté des hommes à accomplir des avances sexuelles mais qu'il serait favorable à une limitation de la parole de femmes dénonçant des agressions sexuelles. Deux poids, deux mesures...


"Des 'follasses' qui racontent des conneries"

Mais, à vrai dire, même si les réseaux sociaux favorisent la libération de la parole des victimes, combien y en a-t-il qui brisent le silence, en nommant leurs agresseurs et/ou en déposant plainte ? Combien prennent le risque de se voir accusées de diffamation ? DSK, Tron, Baupin, Besson, Joxe, Darmanin, Ramadan... 48 des incriminés par #IWasCorsica..., les présumés innocents sont nombreux à attaquer celles qui les épinglent et presque aussi nombreux à s'en sortir avec des égratignures seulement.
Combien de femmes ne reculent pas devant l'épreuve du dépôt de plainte et du procès, où les accusés seront défendus par des avocat·es qui ne reculeront devant aucune tentative de les transformer en coupables d'être des menteuses, des profiteuses de promotion canapé, des allumeuses ?

Interrogée par Lorraine de Foucher dans son reportage sur #IWasCorsica, l'avocate d'un dénoncé pour viol par une tweeteuse, accrédite les représentations les plus sexistes qui soient des relations entre les sexes :  "C’est un jeune homme beau, charmant, qui n’a pas besoin de violer une fille pour la séduire. (...) Elle [son accusatrice] a eu un comportement qui a induit un rapport sexuel. On ne peut pas allumer un mec pendant toute une soirée et dire après qu’on n’a pas voulu. Pour être respectée, il faut apprendre à se respecter, c’est une question de décence."
Une question de décence... Et il n'y aurait nulle indécence à accuser une victime présumée de viol de l'avoir cherché ? On pourrait donc avoir un "comportement qui induit un rapport sexuel" sans passer par la case consentement et en être, de ce rapport sexuel, plus responsable que celui qui a "induit" ce "rapport sexuel"?... On croit faire un cauchemar, être retournée dans les années 1970, avant le procès d'Aix, qui a marqué une étape décisive de la criminalisation du viol.
Puisque ces nominations et ce type plaidoirie attestent d'un retour en arrière, profitons-en pour rappeler que les violeurs d'Anne Tonglet et d'Araceli Castellano les accusaient, eux, d'être lesbiennes ! C'était en 1978. Aujourd'hui, en 2020, plus de deux ans et demi après le début de #MeToo, une avocate peut encore estimer possible de faire passer la victime présumée pour "indécente" de s'être rendue désirable – ce serait la preuve que l'on ne se respecte pas ! (retour au XIXe siècle ? comme le droit social ?). On peut toujours croire possible de persuader que la victime déclarée d'un viol est coupable d'avoir poussé son violeur au viol ? ou qu'elle a menti sur le désir qu'elle a nécessairement éprouvé à l'égard de ce "beau-et-charmant"?  On peut suggérer qu'une femme ne peut pas ne pas désirer avoir une relation sexuelle avec un homme qu'une autre femme juge agréable à regarder ? S'il y a des innocents présumés, il y a aussi des victimes présumées, qui devraient n'avoir pas moins droit au respect que les "beaux", "charmants". Et pourquoi être beau-et-charmant ce n'est pas se manquer de respect quand s'être rendue désirable ça invite au viol ?

Revenons à Dupond-Moretti, dont la nomination au ministère de la Justice plaît très certainement à cette avocate. Il insiste, lui, sur la nécessité que ce ne soit pas trop simple pour la plaignante : "Il ne suffit pas que la plaignante livre sa parole pour que sa parole soit sacralisée par la justice. La justice a quand même un examen à mener, de crédibilité, celui qui est accusé a aussi son mot à dire, sinon c'est trop simple".  Au regard des faits, les risques que ce ne soit "trop simple" paraissent cependant nuls. Ou, plus exactement, le risque que ce ne soit trop compliqué est élevé.
Le service Checknews de Libération observe en effet qu'un cinquième des victimes déclarées de viol porte plainte et qu'un dixième seulement de ces plaintes aboutit à une condamnation. Dupond-Moretti le sait, il dit le déplorer. Mais dans les faits ? Les accusatrices de Tron, il aurait voulu leur sauter à la gorge... La gorge, c'est là où se forme la parole, non ? Et comment qualifient-ils celles qui prennent la parole sur les réseaux sociaux ? Des "'folasses' qui racontent des conneries".
Autrement dit, on déclare que c'est très bien que les femmes parlent, mais quand elles parlent, on les disqualifie.

 

Lire l'article de Lenaïg Bredoux En nommant l’avocat Éric Dupond-Moretti à la justice, Gérald Darmanin à l’intérieur et Élisabeth Moreno aux droits des femmes, Emmanuel Macron inflige un camouflet à toutes celles et tous ceux qui promeuvent des rapports plus égalitaires et luttent contre les violences sexuelles.

Sur France Inter, le 7 juillet, "Eric Dupond-Moretti, l'anti-#MeToo".

Daphné Roulier, "Dupond-Moretti : 'Je ne terrorise personne, sauf les cons'", GQ, 30 janvier 2019

 

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