Déconfinement: à vos sécateurs, mes sœurs!

Le confinement a-t-il mis en suspens l'occupation de l'espace public par les hommes ? Et les femmes qui juste avant le grand renfermement prenaient la rue pour dénoncer haut et fort les violeurs et les féminicides, on ne les entend plus, que sont-elles devenues ? Et les collages féministes ? déchirés !

par Kelly Cogswell

 

Kelly Cosgswell Kelly Cosgswell

 

Le déconfinement

Aujourd’hui c’est le déconfinement. Pour les autres, en tout cas. Moi, je reste confinée. Trop de cons dans la rue, visages nus. Avec leurs petits sourires. Comme si nous avions un vaccin contre le virus. Comme si les milliers des morts en France n’étaient rien, ne seront rien. N’ont rien à voir avec eux.
Faut dire, moi aussi je voudrais rester dehors. Je voudrais marcher des heures et des heures, puis trouver un banc, dans un parc, quelque part, et m’y planter.

J’ai presque oublié les rues. Les rues désertes comme les rues chargées. Les rues libératoires. J’étais une flâneuse auparavant, une piétonne née. T’as besoin d’un croissant ? Les cinq étages ne sont pas un problème. Il y a une grève et il faut marcher une heure pour arriver chez toi ? À tout à l’heure !

 

La rue, pas pour les filles

Même dans la banlieue américaine où j’ai grandi, et où tout le monde se déplaçait en voiture, j’étais là, joggant dans les rues totalement vides. Moi comme mes sœurs, nous avons tout fait pour échapper à notre mère anxieuse qui nous disait un jour que nous pourrions tout faire, être médecin, avocates, blablabla, mais le jour suivant nous annonçait que les filles font ni ceci ni cela. Non, les filles ne font pas cela. N’allez pas au centre commercial toutes seules ! Ne portez pas trop de maquillage ni des jeans serrés. Vous ne quitterez pas la maison comme ça ! Vous ne quitterez pas la maison... Éloignez vous des garçons. Tous les hommes sont des cochons.

C’est vrai. Que les rues ne sont pas du tout sûres pour les filles, avec ou sans rouge à lèvres, ciblées à cause de nos nénés, de notre chatte, même dans des vêtements androgynes comme les miens. Mais quand même, je suis tombée amoureuse de New York. J'y ai emménagé et sillonné les rues à toute heure avec les rats. Je l’admets, harcelée, pelotée une fois de trop, j’étais obligée de porter un couteau, un cutter bon marché – même quand le soleil brillait. Quand même, quand même, j’étais là, dans les rues. Une partie de la ville, de la ruche. Avec son bourdonnement. Sa vie pleinement humaine. Ou presque. Je ne m’étais pas rendue compte qu’il y avait très peu de femmes dans certaines rues.

 

Quand les Lesbian Avengers prenaient la rue

Même moi, j’étais toujours de passage dans les rues, et ça a été une révélation, en 1992, quand je me suis retrouvée là, dans la rue, au milieu d’une foule de femmes, des militantes lesbiennes, les Lesbian Avengers (les Justicières lesbiennes) – notre premier combat : la lutte contre l’homophobie et le racisme à l'école.

Documentaire sur les Lesbian Avengers (extraits) © http://www.lesbianavengers.com/

 

Et là, avec elles dans la rue, ma petite voix a été amplifiée par la leur. Mon corps aussi. Et ensemble, nous les goudous, nous sommes devenues visibles. Si visibles que nous étions presque des êtres humains comme les autres citoyens, oui, presque des hommes avec leurs vies qui prennent toute la place toujours dans les lieux publics. Je m’en souviens encore. Les rues pleines de femmes qui marchaient, scandaient, riaient, hurlaient même, avec colère, mais aussi avec cette joie qui nous surprend quand nous nous retrouvons ensemble, et subitement les rues sont à nous.

 

Debout les femmes, la rue est à nous !

Tu te souviens, toi aussi ? Peut-être tu étais là pour l’énorme manif à Paris en novembre dernier contre les violences faites aux femmes. Là, j’ai vu sur ton visage cette même colère et cette joie aussi. Pareil dans la performance “Un violeur sur ton chemin” imaginée par le collectif féministe chilien Las Tesis, qui a inspiré des foules de femmes partout – à Istanbul, à Londres, Paris, Bruxelles, Berlin et Madrid, à New York et à Lima, Bogota, Buenos Aires, au Mexique – où les femmes sont massacrées, disparues par centaines, par milliers. Elles n’ont pas arrêté de manifester, jusqu’au moment du confinement au Mexique. Elles sont où maintenant ? Où ?

 

Debout les femmes © 39FemmesVEVO

Les rues sont restées à eux

Qu’est-ce qu’on fait, disparues de l’espace public, un site de pouvoir, mais aussi d’imagination de la nation ? Si nous ne sommes pas là, nous ne sommes pas. Comme ils disent en anglais, out of sight, out of mind. Hors de la vue, hors de l’esprit. Oh Marianne, oh Pénélope, ma bien-aimée, me reconnaîtras-tu quand je reviendrai ?

Je n’exagère pas. Dans notre quartier actuel, être des goudous c'est, en comparaison, un moindre problème. Mais flâneuses, femmes qui réclament les rues ? Jamais ! Nous sommes contre nature. Ou au moins, contre coutume, culture, ou histoire. Ici, ce sont les mecs qui traînent langoureusement dans la rue, les mecs qui s’installent devant des cafés et des bars. Qui peuplent les terrains de sport publics. Il y a certains endroits où je n’ai jamais vu une seule fille parmi les joueurs de foot ou de basket.

Ça a peu a changé avec le confinement. Les femmes qui bossaient, bossent, forcées de se déplacer encore plus vite par des rues moins fréquentées, et un peu plus dangereuses.  Le harcèlement de rue, le sentiment d'insécurité s'est aggravé. Et les femmes qui normalement restaient à la maison, y restent, avec encore plus de travail, entourées par encore plus d’enfants, et de violence aussi, parce que leurs mecs sont confinés comme elles, transformés, si j’ose dire, presque en femmes. Quelle horreur !
Je me demande s’ils ont eux aussi senti les murs se refermer. Et les dangers invisibles s’ils transgressaient et allaient dans la rue, eux qui sont libres d’habitude, eux qui d’habitude ont le laisser-passer de leurs bites ? Ou pas.

Quand je sortais en bonne citoyenne avec mon attestation et mon masque je voyais toujours des mecs visages nus rassemblés un peu partout. Aux arrêts de tram, dans une rue déserte où les flics ne passent jamais, serrés les uns contre autres. Les rues sont restées à eux.

Je les envie. Je les déteste, eux qui sont les rois de la rue. Je me demande comment nous pouvons continuer, progresser, nous les femmes, silencieuses depuis deux mois, plus invisibles que jamais, disparues dans l’énorme trou de la Covid-19. Nous qui dénoncions les juges violeurs et les policiers violeurs et les états violeurs qui ont soutenu avec leur silence, leur aveuglement, leur intolérable tolérance les hommes coupables de violence contre les femmes, les hommes qui nous tuent.

T’entends, toi, les échos d’auparavant ?

Le patriarcat est un juge

qui nous juge à la naissance

Et notre punition

est la violence que vous ne voyez pas.

 

Collages féministes © Marguerite Stern

 

Oui, ils sont là. Si je me penche par la fenêtre, comme je le fais toutes les dix minutes de mon confinement, je vois des papiers collés au mur : “Elle le quitte, il la tue”, elles témoignent. Eux ils dédisent : “Elle l_ quitte, il la t__.” Quelqu’un a déchiré des lettres. Pas une femme, j’en suis sûre. Et quand je fais les courses, je constate à chaque fois qu’au coin du Franprix, un autre message, apparu peu après les Césars, dont le violeur Polanski a été le grand gagnant, reste, lui, entier :

“Voici venu le temps de séparer l’homme de l’artiste" !

Alors à vos sécateurs mes sœurs !”

T’es prête ?

La rue est à nous © Ni una Menos

 

Kelly Cogswell est une journaliste et chroniqueuse américaine. Elle vit désormais à Paris, où elle est en train de finir un nouveau livre (en français) sur l’exil dans toutes ses manifestations. Elle est spécialiste des thématiques liées aux mouvements militants et au rôle des médias dans le changement social. Son autobiographie, Eating Fire: My Life as a Lesbian Avenger (University of Minnesota Press, 2014) raconte l’histoire des Lesbian Avengers, groupe militant né à New York en 1992. À la fois récit intime et politique, guide de la parfaite militante, Eating Fire pose aussi les questions de l’identité, de la résistance et de la citoyenneté. Elle est aussi artiste multimédia, et ses performances, vidéos et installations interrogent les limites de l’activisme et de la résistance. 

Son site :  http://kellycogswell.com/

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