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Billet de blog 14 sept. 2022

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Shakespeare, le prête-nom d’une aristocrate ? Aurore Evain mène l'enquête

Spécialiste du matrimoine, metteuse en scène et comédienne, Aurore Evain ne recule ni devant les préjugés ni devant les défis. C’est elle qui a redécouvert le terme autrice et lancé l’idée des journées du matrimoine. Rien d’étonnant donc à ce qu’elle ait théâtralisé de façon vivante, drôle et convaincante l’enquête qui a conduit Robin P. Williams à attribuer l’œuvre de Shakespeare à Mary Sidney.

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Une femme de la noblesse, dont la réputation n'aurait pas souffert qu'elle la publiât sous son nom, se cacherait-elle derrière l'auctorialité, en elle-même douteuse, de Shakespeare ? © Marion Fayolle

- La plume de Shakespeare pourrait bien avoir été tenue par une femme.

- Vous vous moquez, Sylvia, votre féminisme vous aveugle !

- C'est un canular, une fake news... que vous ne devriez pas relayer.

- Mais non, vous dis-je, ce n’est pas une hypothèse infondée, bien au contraire ! Allez donc voir au théâtre de l'Épée de bois, à la Cartoucherie de Vincennes, Mary Sidney, alias Shakespeare, d'Aurore Evain. Avec tout le sérieux et l'ironie facétieuse qu'on lui connaît, l'autrice-actrice-metteuse en scène y répond du tac au tac à Fanny Zeller, qui campe non moins plaisamment l'avocate du diable masculiniste. Vous avez jusqu'au 25 septembre. Plaisirs de penser et de rire garantis, le vertige d'apercevoir la possibilité d'un matrimoine incontestablement reconnu comme universel en prime ! 

En 2006, dans Sweet Swan of Avon: Did a Woman Write Shakespeare?, la chercheuse américaine Robin Patricia Williams montre qu’il est bien peu plausible que Shakespeare ait été l'auteur des pièces et des sonnets publiés sous son nom. Elle estime, en revanche, que Mary Sidney Herbert, la très lettrée comtesse de Pembroke, pourrait bien les avoir écrits. Car en dépit de ce que Virginia Woolf pensait, au XVIe siècle, en Angleterre, il était possible qu'une femme ayant du génie ne finisse pas par sombrer dans la folie ou se tuer. Si elle appartenait à la noblesse et à un cercle de lettré·es, écrire, une femme le pouvait, et c’est en effet à cela que Mary Sidney s’est adonnée. Mais pour une aristocrate qui fréquentait la reine (puis le roi) signer des pièces de théâtre et des sonnets qui parlent d’amour et de politique, ça c’était une tout autre histoire... Celle des femmes dont le génie doit être tu, dénié et oublié pour que les hommes continuent de se sentir supérieurs – une histoire que Virginia Woolf raconte avec une imparable ironie dans Un lieu à soi (A Room of One's Own). En outre, Élisabeth première n'aurait sans doute pas apprécié à sa juste valeur la liberté de pensée et de ton de sa sujette et la disgrâce probable de Mary Sidney Herbert aurait immanquablement rejailli sur ses fils, qui s'efforçaient d'être bien en cour.

Entretien avec Aurore Evain, qui a mis en scène l'impressionnante thèse de Robin Patricia Williams. Sous la forme d'une conférence-spectacle. Aux questions, envoyées par mail, Aurore Evain a répondu par écrit.

Fanny Zeller rappelle que dans Un lieu à soi Virginia Woolf estime impossible qu'au XVIe siècle une femme ait pu devenir une écrivaine aussi géniale que Shakespeare. © Charline Fauveau

Vous vous attelez depuis les années 2000 à la réédition et à la mise en scène de pièces ou de fables écrites par des femmes au cours des siècles passés. Vous avez notamment codirigé les cinq volumes du Théâtre des femmes de l’Ancien régime, parus chez Garnier Flammarion, et mis en scène Marie de France, Marie-Catherine d’Aulnoy, Mme de Villedieu ou Mme Ulrich. Lorsque vous avez lu sous la plume de Virginia Woolf qu’"il aurait été impossible, complètement et entièrement, pour n’importe quelle femme, d’écrire les pièces de Shakespeare à l’époque de Shakespeare [1]" et qu'une femme ayant du génie était vouée à la marginalité, à la folie ou au suicide, aviez-vous connaissance des autrices que vous avez tirées des oubliettes de l’histoire littéraire ? Je crois que vous-même avez longtemps pensé qu’il n’y avait pas de dramaturges françaises avant le XXe siècle

Lorsque j’ai lu l’essai de Virginia Woolf, je sortais à peine de l’adolescence, et je pensais qu’aucune femme n’avait écrit du théâtre avant Marguerite Duras. Peut-être avais-je une vague connaissance du théâtre de George Sand lorsque j’ai commencé mes recherches, mais je n’en suis pas même certaine. Au départ, je travaille donc sur les premières comédiennes. Et Une chambre à soi (comme on l’intitulait encore à l’époque) me servit en partie de support à une pensée féministe, d’autant que les outils sur le genre, pour une étudiante, à la fin du XXe siècle en France, n’étaient pas encore disponibles.

C’est en travaillant sur les actrices que j’ai commencé à comprendre que l’Histoire ne tournait pas rond… et que parmi ces premières comédiennes, il y avait eu des autrices de théâtre. Puis en déroulant le fil, j’ai réalisé qu’existaient en fait, pour reprendre la métaphore de Virginia Woolf, des "sœurs de Molière, Corneille, Racine, Marivaux… ". Et j’ai relu Virginia Woolf différemment, j’ai même dû m’opposer à elle. Je me souviens d’un sentiment de colère, notamment lorsque j’ai travaillé à la Chartreuse, en 2016, sur l’autrice de théâtre Catherine Bernard, jouée en 1689 à la Comédie-Française. C’est là que j’ai commencé à dialoguer avec Woolf, à un siècle de distance, lors d’une résidence avec Marie Potonet et Claire Barrabès, autour d’une « anti-chambre à soi ». Mais à l’époque, je n’envisageais pas encore que Shakespeare puisse être sa sœur ! Je savais juste que cette hypothèse circulait…

Comment avez-vous eu connaissance du travail de recherche iconoclaste de Robin P. Williams ? L’avez-vous vous d’emblée prise au sérieux ?

Vers 2014, je crois. Je vois passer sur internet un article de MS Magazine au sujet des recherches de Robin P. Williams.  Cela m’intrigue, mais je ne la prends pas vraiment au sérieux, je trouve que c’est "too much", trop beau pour y croire  ! En plus, à l’époque, "autrice" est encore très attaqué, les journées du matrimoine ne sont pas encore lancées. Cette hypothèse était encore plus inimaginable qu’aujourd’hui, même pour moi, qui connaissait pourtant l’existence des autrices de théâtre de l’Ancien Régime. Mais en avril 2016, alors que je suis en résidence autour de Catherine Bernard et de son auctorialité-fantôme, et en plein dialogue avec Virginia Woolf, autour de ce mythe des autrices empêchées, je retourne le consulter. En juin, je découvre que le livre de Robin P. Williams est en version numérique. Et en prévision d’un Paris-Montluçon en train, généralement long et pénible, je le télécharge, pour passer le temps… A partir de là, je ne lâche plus. L’âme de Mary Sidney devait voyager avec moi, car le train tombe en panne à Vierzon, où je retrouve Carole Thibaut, la directrice du CDN de Montluçon, coincée sur le même quai de gare. Je partage avec elle les révélations que je viens de découvrir, et je devais être si bouleversée et convaincue par ma lecture, qu’elle a aussitôt proposé de soutenir un projet de conférence-spectacle autour de cette recherche.

Pour que la conférence-spectacle ne soit pas trop longue, Aurore Evain a dû sacrifier de nombreux arguments développés par Robin P. Williams. Mais chercheuse elle-même, elle a trouvé de nouvelles coïncidences entre la vie de la comtesse de Pembroke et les œuvres de Shakespeare.

Qui est Robin Patricia Williams et comment en est-elle venue à penser que Shakespeare n'était pas l'auteur de l'œuvre qui fut publiée sous son nom après sa mort par deux de ses amis ? Qu'est-ce qui l'a conduite à faire l'hypothèse que cette œuvre magistrale et subversive ait pu avoir une autrice plutôt qu'un auteur ?

Robin P. Williams est une informaticienne et designer graphiste, mondialement reconnue pour ses manuels informatiques, notamment sur l’utilisation du MAC. C’est amusant (ou consternant !) de découvrir que ses best-sellers informatiques ont été traduits en 33 langues, mais que sa recherche sur Mary Sidney a été éditée à compte d’autrice et n’a encore jamais été traduite (injustice bientôt réparée : mon adaptation de sa recherche va paraître en 2023 chez Talents Hauts).

Elle a mûri ce projet pendant 30 ans. Dans les années 1970, elle s’est interrogée sur l’identité de la personne qui avait écrit ces fameux sonnets shakespeariens, adressés à un homme et qui ont fait couler beaucoup d’encre. On a beaucoup écrit sur l’homoérotisme de cette œuvre. Et s’ils avaient été écrits par une femme ?

Elle n’avait alors ni le temps ni les moyens financiers de pousser plus loin ses investigations. Mais à la fin des années 1990 – au moment où moi-même je découvrais les premières autrices du théâtre de l’Ancien Régime ! –, elle apprit qu’une femme vivant à l’époque de Shakespeare voulait écrire "de grandes œuvres en langue anglaise". S’ensuivit une recherche de 8 années pour recouper les liens entre Mary Sidney, comtesse de Pembroke, et le corpus shakespearien. Chercheuse indépendante, elle a alors suivi des études shakespeariennes au College Saint John à Santa Fe et à l’université d’Oxford en Angleterre, et a obtenu son doctorat en 2014.

Le soupçon lui est serait-il aussi venu des éléments féministes et queer présents dans certaines des pièces, qui subvertissent les normes de genre qui s'y joue ?

Elle consacre bien sûr un chapitre au traitement des personnages féminins : elle relève leur audace, leur façon de subvertir les codes de genre, l’importance du travestissement (notamment par rapport aux autres auteurs de l’époque), etc. Elle recoupe surtout les "coïncidences" qui relient la vie de Mary Sidney avec les œuvres shakespeariennes, ainsi que ses liens avec nombre de faits ou d'ouvrages qui ont servi de sources aux pièces.

"Les réactions quasi épidermiques que suscite chez certains et certaines le fait d’attribuer ces œuvres à une femme témoignent de l’interdit conscient ou inconscient auquel on touche ici : celui d’un génie dit universel, mais qui ne peut s’imaginer, se penser, se décliner qu’au masculin."

Quelles sont pour vous les pièces qui vous donnent à penser qu'elles ont été écrites par une femme, ou par un homme ayant épousé le parti des femmes ?

Beaucoup de pièces shakespeariennes mettent en scène la fameuse Querelle des femmes, débat intellectuel qui se développe à la fin du Moyen Âge, autour de la place et du rôle des femmes dans la société. Beaucoup de bruit pour rien est une pièce qui met tout particulièrement en scène cette fonction de médiatrices culturelles que les femmes de l’aristocratie ont endossée à la Renaissance, et leur rôle de "civilisatrices", notamment vis-à-vis des hommes revenus de la guerre.

J’ai relu Othello, après plusieurs années passées sans avoir ouvert ce livre, et j’ai été stupéfaite à la fois par la pensée féministe qui s’y exprime et surtout par le fait de ne l’avoir jamais entendue jusque-là (qui se double en plus d’une pensée quasi intersectionnelle, liée à l’identité racisée d’Othello).

Ce pouvoir féminin était réel au sein de l’aristocratie, et il pouvait encore à l’époque bloquer l’accès au pouvoir (mais cela changera un siècle plus tard, avec la victoire des clercs). Je trouve fascinante la façon dont sont analysés les mécanismes de certains hommes comme Iago ou Richard III, qui n’ont pas les qualités pour devenir cet « homme nouveau », ce « courtisan » parfait, ou qui refusent de plier devant cette culture du courtisan : on assiste alors à leurs manipulations pour faire chuter les femmes et ainsi obtenir le pouvoir sans adhérer à ces valeurs pacificatrices, qui cherchent à réguler la société à travers les relations femmes-hommes. Quand on a étudié la culture féminine de l’Ancien Régime, on la voit se déployer dans les pièces shakespeariennes : j’y retrouve des thèmes à l’œuvre dans celles d’autrices de l’Ancien Régime. Des rapports de solidarité entre femmes, rarement mis en avant dans le théâtre écrit par les hommes, et puis une mise en scène critique, distancée, du rapport masculin au pouvoir, via notamment l’ambition ou la tyrannie. Robin P. Williams livre une très belle réflexion : "La personne qui a écrit ces œuvres voyait les femmes et les hommes égaux dans un monde qui les déclarait inégaux".

L'acteur Shakespeare (dont on ne doute pas de l'existence) n’était pas féministe ?

Non, je crois que tout le monde peut s’accorder, au vu des éléments de sa biographie, sur le fait qu’il n’était absolument pas un "champion des dames", comme on appelait alors les hommes qui défendaient la condition des femmes.

"Rendre vraisemblable le fait que Shakespeare ait été une femme, c’est bouleverser le patriarcat culturel sur lequel repose notre imaginaire."

La question de l'auctorialité de Shakespeare demeure-t-elle ouverte pour ses spécialistes ?

Oui, la question de l'auctorialité shakespearienne fait débat parmi les spécialistes, depuis près de deux siècles. Ce débat est connu des Britanniques, dès leur jeune âge. Et c’est une femme, Delia Bacon, qui fut la première à avoir soulevé le lièvre, dans les années 1850. On la fait encore passer aujourd'hui pour une pauvre folle... alors qu’elle fut une autrice de théâtre et nouvelliste reconnue en son temps, au point de l’emporter sur Edgar Allan Poe à l'occasion d'un prix littéraire, et une essayiste qui anticipa d'un siècle et demi les approches modernes sur l'écriture collaborative et la lecture politique des pièces shakespeariennes.


Les contemporain·es de Shakespeare avaient-ils ou elles des doutes au sujet de l’auctorialité de Shakespeare ou peu leur importait ?

Oui, Robin Williams cite des témoignages ironiques ou dépréciatifs vis-à-vis de William Shakespeare, notamment celle du secrétaire de Mary Sidney, dans un texte satirique faussement élogieux, où Shakespeare, comparé à un Térence moderne (or Térence était considéré comme un prête-nom, qui signait les œuvres d’aristocrates de son temps), "ne serait pas le cloporte qu’on colporte" !

Portrait de Mary Sidney Herbert (1561–1621) par Nicholas Hilliard, National Portrait Gallery, Londres © Nicholas Hilliard

Venons-en désormais à Mary Sidney Herbert. Qui était-elle ?

Mary Sidney, Comtesse de Pembroke, est l’une des plus brillantes écrivaines parmi les oubliées qui hantent notre Histoire littéraire. Elle développa et anima le plus important cercle littéraire anglais du XVIe siècle et consacra sa vie à la production de grandes œuvres en langue anglaise. Polyglotte, parlant couramment latin, d’une érudition exceptionnelle, pratiquant l’alchimie et la médecine, la musique, la fauconnerie, la politique, l’occultisme…, elle fut aussi la première femme dans son pays à publier une pièce de théâtre en anglais.

Les travaux de Robin Williams sont-ils pris en considération et discutés par les spécialistes de Shakespeare ou superbement ignorés ?

Elle est soutenue par des spécialistes de la question shakespearienne, comme l’acteur Mark Rylance, qui fut directeur artistique du Globe Theatre jusqu’en 2005, et qui l’a nommée membre associée de The Shakespearean Authorship Trust, société savante qui consacre ses recherches à l’auctorialité shakespearienne. Malgré cela, je suis toujours très étonnée qu’il n’y ait pas eu plus d’échos à ses recherches… alors que l’attribution des œuvres de Shakespeare à John Florio en 2016 a fait couler beaucoup d’encre, y compris en France.

Comment votre conférence-spectacle, Mary Sidney alias Shakespeare, est-elle reçue ? La possibilité qu’une femme soit l’autrice d’une œuvre aussi intelligente et complexe que celle de Shakespeare vous semble-t-elle être désormais admise sans résistance ou soulève-t-elle un tollé ?

Avec incrédulité, curiosité, agacement, franche hostilité, espoir… Je pense que nous brassons beaucoup de réactions, et que ce spectacle ne laisse pas indifférent·e. J’ai vu passer des commentaires d’une misogynie crasse, d’autres très énervés, puis les ricanements habituels, les mêmes qui ont accueilli l’histoire du mot "autrice" ou les journées du matrimoine.

Pour ma part, je comprends tout à fait qu’on puisse rester dubitatif et méfiant, étant donné la fabrique de l’Histoire, et le monument qu’on a érigé autour de William Shakespeare. Moi-même, je trouvais l’hypothèse osée au départ. En revanche, le débat autour de l’auctorialité de Shakespeare n’est pas nouveau, et les réactions quasi épidermiques que suscite chez certains et certaines le fait d’attribuer ces œuvres à une femme témoignent de l’interdit conscient ou inconscient auquel on touche ici : celui d’un génie dit universel, mais qui ne peut s’imaginer, se penser, se décliner qu’au masculin. La créatrice ne peut qu’advenir, renvoyée éternellement au jour d’après, elle ne peut avoir été, avoir fait traces dans la culture de l’humanité. Elle ne peut avoir laissé ses empreintes en nous. Rendre vraisemblable le fait que Shakespeare ait été une femme, c’est bouleverser le patriarcat culturel sur lequel repose notre imaginaire.

Aurore Evain, à droite, expose les arguments qui conduisent à penser que la comtesse Mary Sidney Herbert (au centre) pourrait être l'autrice des œuvres de Shakespeare (au centre, derrière l'effigie de Mary Sidney). À gauche Fanny Zeller expose les objections qu'on peut opposer à cette thèse. © Charline Fauveau

"La mise en lumière de modèles est importante, mais il faut très vite maintenant raconter la trace que ces créatrices ont laissé, les lignées auxquelles elles ont participé, ce qu’elles ont fait à l’art. Qu’elles ne restent pas des icônes sur des tee-shirts."

Ce sont les journées du matrimoine : à quelles manifestations participez-vous cette année ?

Je participe justement à un grand colloque organisé avec Carole Thibaut au Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon, qui s’intitule "Traces #Matrimoine : les créatrices de théâtre en France des années 1970 à nos jours", et qui est la première pierre d’un vaste chantier visant à inscrire les créatrices dans l’histoire du théâtre contemporain, et à nous archiver. Car nous sommes déjà en cours d’effacement. Nous assistons en direct à notre propre effacement, mais maintenant, nous en avons conscience, et nous pouvons nous poser en tant qu’actrices de notre Histoire. C’est la force du matrimoine.

J’ai également l’honneur d’être artiste associée aux Journées du matrimoine de la Ville de Montreuil, et j’aurai le plaisir de présenter le 24 septembre au théâtre municipal Berthelot-Jean Guerin notre spectacle musical jeune public Contes des Fées, d’après l’œuvre de la prolifique conteuse du Grand Siècle, Marie-Catherine d’Aulnoy. Ma compagnie La Subversive y représentera deux contes, La Belle aux cheveux d’or puis Chatte blanche, entrecoupés d’un goûter. À cette occasion, les éditions Talents Hauts présenteront la sortie du premier livre illustré des Fables de Marie de France, avec une rencontre-dédicace de l’illustrateur Fred. J’ai mis en scène ces fables écrites 400 ans avant La Fontaine l’an dernier, et il était temps que paraisse enfin un album de cette œuvre pionnière, susceptible de la rendre accessible aux enfants, de permettre aux enseignant·es de l’étudier en classe, et de la réintégrer elle aussi dans la culture populaire.

Enfin ce samedi 17 septembre, nous jouerons également le conte Belle aux cheveux d’or, au Palais de la Femme, précédé d’un goûter et suivi d’un grand bal avec percussions, pour les Journées du matrimoine organisées par le Comité Métallos, et dimanche matin, à la Cité audacieuse, j’y retrouverai les éditions Talents Hauts pour y présenter la dramaturge Françoise Pascal, dont j’ai préfacé Le Vieillard amoureux, farce publiée en 1664, et rééditée dans la collection Les Plumées de Talents Hauts.

Et puis, la Ferme de Bel Ebat-théâtre de Guyancourt, dont j’ai été artiste associée pendant 4 ans dans le cadre d’une résidence consacrée au matrimoine, donnera sa « Bal(l)ade des dames de Guyancourt », en mettant à l’honneur des rues portant des noms de femmes, à partir de textes que nous avons écrits avec plusieurs autrices contemporaines.

En 2020, dans les centres dramatiques nationaux et régionaux, il y avait 28 % de spectacles écrits par des femmes, mais 40 % des mises en scènes et presque la moitié des scénographies avaient été réalisées par des femmes. En 2018, il y avait 30 % de femmes à la tête des structures labellisées de création et de diffusion artistiques (et 40 % dans les plus structures les plus importantes), mais il n’y a eu que 28 % du montant total des aides à la création théâtrale qui aient été attribués à des femmes (versus 72 % versés à des hommes donc), et cela en dépit de la présence de 50 % de femmes dans les commissions attribuant les financements…[2]  Ces progrès (relatifs) sont-ils pour une part le fruit du travail mené par le mouvement HF auquel vous avez participé ? Avez-vous eu le sentiment que la donne a changé depuis la création de HF et des journées du matrimoine ?

À vrai dire, je suis lasse de répondre à cette question sur les chiffres...  J’ai passé Avignon à le faire dans des débats et tribunes. J’ai l’impression que cela réduit à nouveau ce spectacle et le matrimoine du côté de la militance. Qu’ils ne sont là que pour faire bouger les chiffres. Alors que non. L’enjeu va bien au-delà. C’est l’inscription dans la suite de l’Histoire, dans la subversion du symbolique, dont parle Geneviève Fraisse. Oui, les chiffres frémissent, ils montent… et ils descendent… et ils remontent, mais plus de vingt après les rapports Reine Prat, on est toujours, en gros, à deux tiers de spectacles créés par des hommes devant deux tiers de spectatrices. Voilà. Donc, non, cela ne va pas. Et ce qui ne va surtout pas, c’est l’écart vertigineux dans les moyens de production alloués aux femmes et aux hommes pour créer leurs spectacles.

Les Journées du matrimoine sont symboliquement importantes, mais là encore, elles ne doivent pas être le nouveau marronnier de la rentrée, qui fait le pendant du 8 mars l’autre moitié de l’année. Comme l’analyse encore Geneviève Fraisse, la visibilité ne suffit pas, la mise en lumière de modèles est importante, mais il faut très vite maintenant raconter la trace que ces créatrices ont laissé, les lignées auxquelles elles ont participé, ce qu’elles ont fait à l’art. Qu’elles ne restent pas des icônes sur des tee-shirts. Et là, le chantier est plus ardu. Il faut les faire rentrer dans les collections éditoriales, les anthologies, les dictionnaires, les cours d’esthétique, les exposer dans les musées, les jouer, multiplier les mises en scènes, les regards dramaturgiques, pour que leurs œuvres dialoguent pleinement avec nous, et que ces créatrices s’inscrivent dans l’Histoire.

Pour aller plus loin

Le site de la Mary Sidney Society

Le site d'Aurore Evain

Geneviève Fraisse, La suite de l'histoire, actrices, créatrices, Seuil, 2019

Ma recension de La suite de l'histoire

 Notes

[1] V. Woolf, Un lieu à soi, traduction de Marie Darrieusecq, Denoël, 2016, p. 79.

[2] Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication, 2020. Disponible sur le site du mouvement HF http://hf-idf.org/ressources/

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