Hors la loi de Pauline Bureau: la parole est à la victime qui relève la tête

Premier volet d'un article sur Hors la loi, à l'affiche du Vieux-Colombier, à Paris, jusqu'au 25 octobre. Pauline Bureau rend un bel hommage au courage de Marie-Claire et de Michèle Chevalier, qui, défendues par Gisèle Halimi lors du procès de Bobigny, en 1972, ont osé revendiquer le droit d'avorter et se sont ainsi haussées au rang d'actrices de l'émancipation des femmes.

Marie-Claire Chevalier (Claire de La Rüe du Can) et sa mère, Michèle Chevalier (Coraly Zahonero) : dans les années 1970, il y a environ 800 000 avortements par an et environ 400 inculpations par an pour délit d'avortement. Seules comparaissent des femmes qui ne disposent pas de moyens suffisants pour avorter sans danger et impunément. © Hors la loi (représentation de 2019) © Brigitte Enguérand Marie-Claire Chevalier (Claire de La Rüe du Can) et sa mère, Michèle Chevalier (Coraly Zahonero) : dans les années 1970, il y a environ 800 000 avortements par an et environ 400 inculpations par an pour délit d'avortement. Seules comparaissent des femmes qui ne disposent pas de moyens suffisants pour avorter sans danger et impunément. © Hors la loi (représentation de 2019) © Brigitte Enguérand

 
Une histoire vraie

« Voulez-vous contraindre les femmes à donner la vie par échec, par erreur, par oubli ? [1]», demanda Gisèle Halimi aux juges de la deuxième Chambre correctionnelle du tribunal de Bobigny. On était en novembre 1972, la loi de 1920, qui interdisait la contraception et criminalisait l’avortement sévissait encore, et les avortements clandestins non médicalisés faisaient des mortes, des dialysées, des stériles et des traumatisées.

Annie Ernaux en a témoigné dans L’événement : il y a un avant et un après, et si, en 2000, l’écrivaine est devenue fière de s’être rendue à la rencontre de la vie et la mort, « d’être allée jusqu’où les autres n’envisageront jamais d’aller [2]», en 1964, l’étudiante qui avorta a mis du temps à pouvoir lire et écrire à nouveau.

Comme L’événement d’Annie Ernaux, Hors-la-loi, de Pauline Bureau, raconte une histoire vraie.

En novembre 1971, enceinte à la suite d’un viol, Marie-Claire Chevalier avorte clandestinement. Elle a 16 ans. Elle fait une hémorragie. Sa mère, Michèle Chevalier, parvient à ce qu’elle soit prise en charge dans une clinique, en faisant un chèque sans provisions. Marie-Claire est sauvée, mais peu après, elle est arrêtée, tout comme sa mère. Pris en flagrant délit de vol de voiture, dans l’espoir de se tirer d’affaire, son violeur l’a dénoncée à la police.  L'avortement est un délit. L'adolescente, sa mère et ses « complices » sont inculpées, alors même qu’elles se sont contentées d’enfreindre une loi ôtant aux femmes le droit de disposer de leur corps. Une loi datant de 1920, qui entérine que la fécondité des femmes prime sur leur volonté. Une loi, rappellera Gisèle Halimi dans sa plaidoirie sans détour, qui « a connu ses plus beaux jours dans les tribunaux du maréchal Pétain [3]». Une loi qui ne « ‘colle’ plus à la réalité sociale [4]» et que, d’ailleurs, 343 femmes et 560 médecins ont l'année précédente déclaré publiquement avoir transgressée [5] sans purtant avoir êté inquiété·es.

Le procès de Marie-Claire a lieu en octobre 1972, à huis clos car elle est mineure. Un mois plus tard, lors du second procès, celui de Michèle Chevalier et de ses deux collègues à la RATP – Renée Sausset et Lucette Duboucheix –  et bien sûr aussi celui de Micheline Bambuck, la malheureuse secrétaire qui réalisa l'avortement de Marie-Claire, Gisèle Halimi ne manqua pas de souligner ce qu’avait de « démentiel [6] » le fait que quatre femmes soient jugées par quatre hommes pour ne pas avoir consenti au destin « des bêtes de reproduction [7] » qui servent à « des fins sociales pour lesquelles elles ne sont pas consultées [8].»

 Une justice de classe

De cette histoire vraie, beaucoup ne connaissent qu’un versant – la plaidoirie de Gisèle Halimi, qui accuse la loi et dénonce l’injustice sociale, et Simone de Beauvoir, Delphine Seyrig, Françoise Fabian, Michel Rocard, Jacques Monod, Jean Rostand, François Jacob… qui se relaient à la barre en novembre 1972, lors du procès des  dites « complices » de Marie-Claire. Le procès politique est célèbre, le drame social l’est moins – Michèle Chevalier élève seule ses trois filles (Hors la loi en omet une) avec le maigre salaire d’une employée du métro (1 500 F dont 500 F de loyer dans une H.L.M).

Elle-même d’origine populaire [9], Gisèle Halimi a dénoncé avec force dans sa plaidoirie « la justice de classe », l’iniquité d’une société qui ne punit que les plus démunies d’un supposé crime dont les autres sont exonérées :

« C’est toujours la même classe, celle des femmes pauvres, vulnérables économiquement et socialement, cette classe des sans-argent et des sans-relations qui est frappée. Voilà vingt ans que je plaide (…) et je n’ai encore jamais plaidé pour la femme d’un haut commis de l’État, ou pour la femme d’un médecin célèbre, ou d’un grand avocat, ou d’un P.-D.G. de société, ou pour la maîtresse de ces mêmes messieurs. [x]»

Mais le drame que vécut Marie-Claire, et qui se prolongea bien au-delà de son heure de célébrité, immédiatement cher payée, était le plus souvent ignoré, jusqu’à ce que Pauline Bureau le porte sur scène – elle est à la fois l'autrice et la metteuse en scène de Hors la loi. La pièce repose notamment sur le témoignage aigu et poignant qu’à 50 ans, en 2005, Marie-Claire a donné des épreuves qu'elle a traversées :

« J’étais dans le trou. Je n’avais pas été condamnée mais je n’arrivais pas à refaire surface. 

Un jour, dans le métro, une femme m’a reconnue. Elle m’a traitée de criminelle en me criant qu’un fœtus était un enfant et qu’on n’a pas le droit de tuer un enfant.  Je suis descendue précipitamment à la station suivante. J’étais comme une folle. J’ai eu envie de me jeter sous la rame. [11]»

 

À suivre

 

En attendant (Sur la loi de 1920 et le procès de Bobigny, lire sur Mediapart l'article d'Antoine Perraud, "L'irréductible vigie que fut Gisèle Halimi")

 

[1] Choisir la cause des femmes, Le Procès de Bobigny, Gallimard, 1973, p. 204.

[2] Annie Ernaux, L’Événement, Gallimard, coll. Folio, 2000, p. 119.

[3] Le Procès de Bobigny, op. cit., p. 206.

[4] Ibid., p. 207.

[5]  Le Procès de Bobigny, op. cit., p. 191-192. Il s’agit des 363 signataires du manifeste publié par Le Nouvel observateur, le 5 avril 1971 et des 560 médecins signataires d’un manifeste en faveur de la liberté d’avorter publié par Le Nouvel observateur le 3 mai 1971.

[6] Le Procès de Bobigny, op. cit., p. 210.

[7] Ibid., p. 211.

[8] Id.

[9] Elle raconte dans Le lait de l’oranger son enfance douce-amère à Tunis, entre un père qui l’adorait, après avoir considéré la naissance d’une fille comme une atteinte à sa virilité, et une mère soumise qui plaidait en faveur de la résignation. Le Lait de l’oranger, Gallimard 1988 ; édition folio, 1991.

Avocate, écrivaine et militante féministe d'origine tunisienne, Gisèle Halimi s'entretient avec Aline Desjardins de discrimination, de «féminitude» et de pouvoir. Source : Femme d'aujourd'hui, 2 janvier 1976 Animatrice : Aline Desjardins © archivesRC

[10] Le Procès de Bobigny, op. cit., p. 189-190.

[11] Marie-Claire Chevalier, Postface au Procès de Bobigny, op. cit., p. 250.

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