On se lève et on se casse du système patriarco-capitaliste!

Connue pour ses performances féministes qui dénoncent l’ordre masculin des regards et l’androcentrisme de l’histoire de l’art, habituée des gardes à vue et des procès, l’artiste Deborah de Robertis vient de créer le collectif N.T.P. (Nique Ton Père). Avec lui, elle lance aujourd’hui un appel à mettre un terme au monde des affairés arrogants et individualistes.

Récomposition par Ludvikus69 du visage de Deborah de Robertis photographié par Belveze © Ludvikus69 Récomposition par Ludvikus69 du visage de Deborah de Robertis photographié par Belveze © Ludvikus69

 

À nos élites, nos dirigeants, nos patriarches : #wearewatchingyou

par Deborah de Robertis, fondatrice du collectif NTP

 

Que se passerait-il si on décidait de faire front ?

Que se passerait-il si, confiné.es chez nous, on avait ouvert les yeux ?

Que se passerait-il si ce temps d’arrêt imposé nous avait libéré.es de l’emprise et si ce confinement se retournait soudain contre vous ?

Que se passerait- il si, finalement, on avait pris goût à ce nouveau monde sans voiture, sans avion, sans bruit et si, en silence, nous étions devenu·e.s aussi conscient.es que dangereux.ses ?

Que se passerait-il si on décidait d’extraire nos corps du système plutôt que de foncer tête baissée se faire broyer par la machine capitaliste
en marche ?  Pourquoi tout remettre en marche et nous forcer à sauter sans filets ? 

Est-ce pour l’humanité ou est-ce pour vous ? Auriez vous peur qu’on se réveille trop vite ? Qu'on ait trop le temps de penser par nous-mêmes ? 

Si, plutôt que d'obéir, avec nos corps réunis on formait une barricade, pour exiger du pouvoir qu’il serve l'humanité plutôt qu’il se serve d’elle ?

Quel semblant de liberté cadrée et policière nous proposez-vous dehors ?
Sortir pour être les esclaves de votre système qui est la cause de cet échec planétaire ? 

Non, nous ne voulons plus de ça, nous ne voulons plus de vous !

 #fuckpolitics #fuckpatriarchy #fuckcapitalism

 

Pas de réanimation pour le bébé capitaliste

Que ferez-vous ce jour où les corps confinés se retourneront contre les confineurs pour s'auto-confiner dans ce monde de demain dont toutes et tous parlent ? Un monde “auto-confiné” en grève où on vous regarderait à travers nos écrans et où vous auriez des allures de poissons dans un bocal. Car oui, si l’on s’isole dans l’autre monde, ce monde d’entraide parallèle viral, on inverse le point de vue : on vous enferme.

Déconfinement dites-vous ? Ce mot marketing et creux répété en boucle ne nous trompera pas. Il n’y a pas plus de “déconfinement” qu’il n’y a eu de “confinement”.  Il n’y a qu’une tentative stratégique ratée mise en place pour essayer en vain de camoufler vos échecs communs. Dehors il y a une cage métallique glaciale, un piège. Dehors, il y a un monde encore pire que celui d’hier, ce monde policier : on n’en veut pas. On se passera de vos abus de pouvoir pour nous “protéger”, merci et au revoir.

La liberté que vous nous offrez, c’est de sortir pour vous servir et ce “pour notre bien” et celui de “notre prochain”.
Vous pensez qu’on va gober votre sermon ? Non !

C'est vous qui paniquez, non pas pour nos vies, non mais pour votre bébé capitaliste qui est en train de crever et dont aujourd'hui vous êtes esclaves encore bien plus que nous.
Déconfinement ou pas, sachez que dans l’ombre, tous.tes connecté.es sur des réseaux qui échappent à votre contrôle, ce jour se prépare où ensemble on laissera crever votre enfant comme vous le faites avec nos infirmier.es, nos médecins, nos réfugié.es, nos sans-abris.   

 

Immunisé·es contre la consommation

Oui, vous avez mis le monde en veille. Confiné.es, on l’a longuement observé : une prison qui, par manque de soins, espère contrôler les corps, les fliquer jusqu’à l’os. Cette fausse promesse de liberté s’ouvrirait à nous à condition qu’on quitte sur-le-champ l'habitation où hier nous avons été enfermé.es ?
Si nous la quittons, n'oublions jamais que la révolte se fait à l'intérieur de nos corps, en nous, dans ce corps de chair que nous habitons.

Vous pensez encore faire seuls votre loi du haut de vos assemblées ? Les lois humaines sont plus puissantes que les lois de l’économie et rien n’est plus dangereux pour vous aujourd’hui que ce virus, qui certes éloigne nos corps, mais unit nos coeurs, au-delà des frontières, pour faire bloc. Contrôlez, tracez, séparez nous physiquement, cela ne fera que renforcer l'immunité féroce qui se propage aujourd'hui dans les milliers de corps tous unis contre vous. Non, ce n’est pas le virus que vous essayez de maîtriser, c’est nous, et c’est raté.

Sachez qu’entre-temps les bobos confiné.es, les bourgeois.es bien loti.es qui hier étaient pris·es dans la frénésie de la consommation ont muté grave, vers une forme grave, vous entendez ?  

 

Inversion des rapports de pouvoir

Sachez que ceux et celles sur qui vous comptez se réveillent aujourd’hui, un·e à un·e, pour rejoindre sur le front ceux et celles que vous exploitez et que vous jetez de la falaise sans parachute. Le virus a inversé radicalement les rapports de pouvoir : qui vous sauvera si vous agonisez ? Qui désinfecte les parquets de l’Élysée ? Si vous n’armez pas celles et ceux qui vous sauvent, si vous ne les protégez pas, si vous ne les rémunérez pas comme il se doit, alors vous crèverez avec nous.

Que se passerait-il si nous faisions bloc ? Si nous refusions ensemble de faire tourner la machine et si nous exigions des aides universelles pour tous ceux et celles qui galèrent tant que le Corona est roi ? Renversons par à-coups, pas à pas, refus par refus, regagnons notre terrain et nos droits !

Que feriez-vous si nous ne bougions pas ? Si soudain nous décidions de laisser s'écrouler votre empire brique par brique jusqu’à vous faire
vider vos poches d’escrocs en cravate. Que feriez-vous si demain nous décidions que nous n’engorgerons ni les magasins et les supermarchés,
tant que le capital sera.

Démerdez-vous pour que ce soit simple pour nous. Ce n’est pas à nous de prendre sur nous pour servir vos intérêts à vous. Y a pas d’argent, vous dites ? Démerdez-vous pour changer vos priorités, rackettez vos amis milliardaires plutôt que de saigner celles et ceux d’en bas, et vous en trouverez, de l’argent. 

 

Appel de Deborah de Robertis et du collectif N.T.P. (Nique Ton Père) © Deborah de Robertis avec la collaboration de Elisa Jo

À l'exception de ceux de Deborah de Robertis, les yeux des autres protagonistes de cette vidéo sont masqués – barrés en l'occurrence. Par là est signifié qu'il leur est impossible d'encourir les risques d'une identification qu'une femme blanche, dont la féminité est hégémonique, peut assumer, dans la mesure où ils sont moindres pour elle dans une Europe dont l'universalisme n'est encore qu'apparent.

Libération des regards

Non, nous n'écrivons pas ces mots en vain, car une à une des voix s’élèvent et des regards s’ouvrent grand.  Si ce n’est pas pour cette fois,
ce sera pour la prochaine, peu importe si vous nous enfermez de nouveau, le moment arrivera où nous ne bougerons pas.
Nos yeux caméras intégrées vous fixent et vous visent derrière la nuque sans cligner depuis nos confinements lointains.

Non, nous ne voulons pas de vos drones coûteux. Non, nous ne voulons pas de vos caméras volantes braquées sur nous et méfiez-vous : nos yeux sont braqués sur vous. On vous observe de loin tels des corbeaux bien plus dangereux que vos volatiles métalliques et depuis le premier jour de confinement assis·es derrière nos écrans, on vous voit. #wearewatchingyou
La surveillance c’est nous, c’est nos yeux rouges de sang : l’humanité nouvelle qui se réveille dans nos corps engourdis est bien plus dangereuse que le virus que vous combattez à coups de lois et de matraque dans le vent. Vous entendez ?

Enfermé.es dans le silence assourdissant, le bruit du vent et des oiseaux nous a donné ce souffle nouveau comme un regain de vie, un sursaut. Là, enfermé.es, nous sommes redevenu.es des animaux sauvages enragé.es et libres, assez libres pour renoncer à ce monde matérialiste duquel vous dépendez, plus nous. 

Vous pensez qu’on est suffisamment aveugles pour ne pas voir que c’est vous qui avez besoin de nous pour faire fonctionner votre machine rouillée ? Le pouvoir aujourd’hui est à l’humain, il est à nous ! L’effondrement économique n’est qu’un alibi avec lequel vous imaginez pouvoir exercer un chantage sur nos vies et surtout sur celle des plus démuni.es.

Nous savons bien que vous mentez pour nous rendre esclaves de votre proxénétisme politique alors : #niquetonpère. 

 

Devoir de sobriété

Ce qui se passera dans le monde de demain c’est que nous allons ressortir, oui, pour nous promener au parc, profiter de l’air pur, pour aider les plus démuni·es. Nous n’avons attendu personne pour fabriquer nos propres masques et œuvrer de manière autonome, là où vous échouez encore. Nous ne vous attendrons pas pour sauver nos vies et notre planète. Oui, si on peut fabriquer nos masques, on peut tout fabriquer. Dans l’ombre naît un monde qui s’organise sans vous et sans vos supermarchés infectés.

Oui, le confinement, ce mot idiot, pourrait bien nous avoir toutes et tous réuni·es. Oui, formons un “je” redoutable !

Ici, je ne m'adresse pas à toutes celles et ceux qui sont sur le front avec bravoure et qui continuent sans relâche : je m’adresse à toutes celles et tous ceux qui pendant deux mois se sont relâché·es, je m’adresse à tous.tes les confiné.es bien loti·es, les bien-confiné.es, les confortables qui ont cette chance d’avoir un chez soi supportable, je m’adresse aux intellectuel.les, aux artistes connu.es et reconnu.e.s, aux philosophes prospères, aux directeurs et directrices de musées, aux gens de l’art, à à tous·tes les planqué·es dans leur institutions vides qui en ont marre,
je m'adresse aux bourgeois.es, petit·es, moyen·nes et grand·es, aux bobos, à tous ceux et celles  qui débattent et qui signent les tribunes mais aussi aux révolté.es, aux têtes brûlées, qui n’en ont rien à kicker et aussi à celles et ceux qui sont prêt·es à tout perdre, oui, aujourd’hui je m'adresse à qui a le privilège de pouvoir exiger pour celles et ceux dont les corps n’ont pas eu, et n’auront jamais, la possibilité d’être dignement confiné·es. Pour celles et ceux qui n’ont ni le temps ni l’espace pour résister, oui mettons le feu ! Oui, méfiez-vous car si un jour on décide de rester immobiles, on fera tout cramer !

 

Le shopping ou la vie

Est-ce le retrait, la prison si l’asservissement, la perte de nos libertés s’avère deux fois plus violente une fois qu’on est dehors ? Être confiné.e en dehors du système capitaliste de surveillance naissant serait être privé·e de liberté ? Non. Quand on est privé·e de shopping, on n’est pas privé·e de liberté. C’est à nous de décider ce qui réouvre et ce qui reste fermé, ce qu’on confine ou ce qu’on déconfine, ce qu’on jette et ce qu’on garde. Oui nous sommes privé·es de liberté quand on nous impose des horaires, quand l’État devient policier et militaire.

L’urgence nous impose que chacun.e accepte de participer à son échelle aux efforts de mutation que nécessite une transformation profonde
du système et de nous-mêmes. Plutôt que de nous plaindre d’avoir été inutiles à regarder de chez nous, à travers les fenêtres de nos écrans,
ceux et celles qui sauvent nos vies et désinfectent les sols des hôpitaux, rendons nos corps utiles. Ne nous contentons pas de crier à la liberté trop vite, égoïstement pour retrouver nos terrasses et nos magasins bondés. Faisons grève à notre propre consommation frénétique destructrice pour conserver un peu de cet espace vital paisible qui s’est imposé de force dans les villes ! Prenons le risque de perdre quelque chose, comme l’ont fait chaque jour celles et ceux qui sont resté·es dehors pendant que nous étions au chaud. Que nos corps de confiné.es s’unissent et forment un corps monumental monstrueux.

 

Barrons-nous avec Adèle

Comment pouvons-nous être à la fois dans le monde malade d’hier et dans celui de demain ? Refuser d’obéir au doigt et à l’œil, refuser de marcher au rythme des confinements et déconfinements qui suivront. Non, on est pas un putain de troupeau qu’on enferme pour le faire ressortir quand on le décide ! Non, la liberté ce n’est pas de pouvoir sortir quand on nous demande de le faire, la liberté c’est de décider nous-mêmes quand on sortira et surtout sous quelles conditions !

Non, il ne s’agit pas de s’enterrer, il s’agit de résister, il s’agit de s’autoriser à refuser d’y retourner, barrons-nous comme Adèle aux Césars ! Quittons ce vieux monde, si ça se passe pas comme on le décide, oui, on s’casse ! Piégeons-les, utilisons massivement notre droit de retrait. Ce jour où on ne se retirera pas en confinement, non, mais où on se tirera... approche à grands pas.

Non, vous ne contrôlerez pas nos corps dans l’espace public, car nos corps se barreront et tant que vous ne confinerez pas vos flics hors de nos vues, on ne bougera pas de là. C’est pas nous qui devons nous faire contrôler la face, on vous a vus, vous, vos abus racistes, vos violences ciblées, on sait le bruit des pas sur le bitume fuyant les flashball… Les accusés c’est vous, les coupables c’est vous, et c'est vous qui avez des comptes à nous rendre aujourd’hui.

 

Fin de partie

Vous pensiez qu’en nous cloîtrant à l’intérieur devant nos écrans pour faire vos réunions dehors, nous allions avaler votre spectacle ? Ça y est, la cloche a sonné et vous pensez qu’on va vous obéir comme des écoliers ? Soudain on a tous·tes le droit de retourner taffer alors qu’encore hier, on nous refusait celui d’accompagner nos morts ? Oui, on se remet en marche mais, méfiez-vous de nos corps infiltrés révoltés qui maintenant, ensemble, font semblant. 

Immobilisons-nous ! Extraire nos corps du mensonge est un geste politique. Extraire nos corps d’un monde où aller dehors, c'est obéir en masse aux injonctions de Trump et de Bolsonaro, c'est pas un acte de renoncement, c’est un acte de révolte.

Non, les dangers du confinement ne sont pas ceux qu’on croit, c’est encore pire que ça, nous sommes devenus fous, folles de rage, oui c’est ca ! Vous avez confiné le monde au-dedans pour créer une fenêtre artificielle : un zoom sur votre théâtre politique, mais c’est là, dans ce silence planétaire de la machine arrêtée en plein vol, que nous avons eu le temps de vous disséquer. L’objectif dirigé sur nous comme une arme, nos corps regardant l’inversent et le pointent contre vous ! Nous, l’œil du pouvoir, on le crève.

 

Déborah de Robertis par Emmanuelle Quertain © Emmanuelle Quertain pour Déborah de Robertis Déborah de Robertis par Emmanuelle Quertain © Emmanuelle Quertain pour Déborah de Robertis

 

L'art de la panne

Alors on s’adresse à toutes celles et ceux qui peuvent refuser dès maintenant, nous boirons du vin en terrasse plus tard ! Peut-être ce cri ne sera pas entendu, peut-être ceci n’est qu’une voix de plus qui rejoint le flot de toutes ces voix hautes et fortes : “On ne veut plus de ce monde” !
Peut-être, bientôt, ce jour arrivera où, mieux que de signer des tribunes ensemble, nos corps agités se figeront telles des statues, pour arrêter
de faire fonctionner la machine. Et si, refus par refus, retrait par retrait, on la laissait tomber en panne ?

Toutes celles et ceux qui ont une fenêtre et qui ont eu le luxe pendant ce confinement de pouvoir regarder dehors sans penser à survivre,
ne peuvent pas dire qu'ils n’ont pas vu le calme de la nature...

Alors non ! Nous n’avons pas à trancher entre le “confinement” et le “déconfinement”, entre le “sanitaire” et l’œil totalitaire. “Sanitaire”, ce mot qui en cache un autre, a déjà été récupéré, bouffé tout cru par le pouvoir mortifère. Nous voulons du soin, du chaud, du “care”, de l’humain.

Émancipons nos regards et nos corps, émancipons-nous des pièges de la pensée binaire dangereuse qui nous enferme et nous manipule. Émancipons-nous des manipulations politiques qui nous font réagir par réflexe automatique aux mouvements de va-et-vient qui nous confinent et nous déconfinent le corps et les esprits. Refusons la puce plantée dans nos crânes en mode pilote automatique. Cassons-nous de ce monde du buzz et de la réaction instantanée!

 

La fin de l'inhumain

Non, nous ne voulons pas de ce monde arrogant criminel macronien déjà remis en “marche”. Nous refusons d’incarner cette humanité au-dessus de tout, “saine”, toute-puissante qui ignore nos aîné·es, nos fragiles, nos vulnérables, car eux, elle, c’est nous demain.
L’urgence est là : faut mettre un coup de frein !

Alors, soulevons-nous contre le pouvoir en place, mais, pour y arriver, soulevons-nous contre nos démons, contre nous-mêmes. Luttons sans relâche pour garder intactes nos libertés individuelles menacées à l'extérieur et battons-nous avec rage contre l’individualisme autodestructeur qui nous emprisonne de l'intérieur. C’est peut-être là, entre soi et l’autre, que nous pouvons planter cet arbre, ce poumon, qui fera pousser les branches de ce monde nouveau présent dans nos bouches en colère.

Non, se déconfiner ne veut pas dire retourner à la vie. Ne remontons pas tête baissée dans la caisse qui nous a conduit·es jusque-là, ne chassons pas d’un coup de volant les animaux qui, en notre absence, sont venus réinvestir leurs villes. Ne chassons pas trop vite l’odeur de l’air
si pur qui a envahi nos narines et enivré nos âmes. Si nous voulons pouvoir respirer et laisser respirer les plus fragiles, nos enfants vulnérables,
nos aîné·es, nos mères, nos pères, nos grands-pères et grand-mères qui sans ça se feront broyer par la machine trop vite remise en marche, 
ne chassons pas la vie.
Oui, si ce n’est pas aujourd'hui, alors demain, ce sera notre tour. Demain, nous mourrons comme les autres avec ce vieux monde inhumain.

Entendons le message sourd et énigmatique des animaux descendus dans la rue tels des lanceurs d’alertes et ignorons, en masse, les appels des sales bêtes, des porcs qui nous dirigent ! Non ne tuons pas la vie qui a refait surface ! Elle qui, durant cet enfermement douloureux et forcé, a réussi, envers et contre tout, à se frayer un chemin pour braver la mort et ré-envahir nos espaces, pourrait bien être la mère qui réussira à sauver nos corps…

Réveillons-nous ! Opposons-nous à cette relance brutale et virile ! Demain, formons ce corps global lourd et immuable qui s’oppose au monde patriarcal sécuritaire et militaire. Après l’avoir quitté pas à pas, toujours en prenant soin de toutes celles et ceux qui sont coincé·es dans la mécanique en route, accouchons lentement de ce monde de demain qui imposera sa force immobile et sa lenteur sécurisante. 

Deborah de Robertis est à l'origine du collectif N.T.P.
Ce texte a été écrit pour être dit, comme il l'est en effet dans la vidéo ci-dessus.

Cette vidéo a été réalisée en collaboration avec la musicienne Elisa Jo.

Facebook  et Instagram de Deborah de Robertis

 

 © Deborah de Robertis. Citation de Geneviève Fraisse © Deborah de Robertis. Citation de Geneviève Fraisse

    

 

 Pour en savoir plus sur Deborah de Robertis

Par Sylvia Duverger

Que se passe-t-il quand les regardées se mettent à regarder les regardeurs ? Telle est la question que l’artiste conceptuelle italo-franco-luxembourgeoise Deborah de Robertis met en œuvre depuis une dizaine d'années. Ses performances engagées, ses vidéos et photographies réinterprètent des œuvres majeures de l’histoire de l’art du point de vue du modèle nu féminin.
Transgressant la fausse pudeur muséale – les représentations de nues (des "nus", dit-on, sous le prétexte qu'il s'agit de tableaux...) n'y sont-elles pas pléthore ? –, elle est "recadrée" par le directeur du Musée d'Orsay le 29 mai 2014, tandis qu'elle donne à regarder son sexe ouvert devant L’Origine du Monde de Courbet... et, tout autant, tandis qu'elle filme les regardeurs – médusés ? gênés ? amusés ? émoustillés ? – ainsi que le désordre suscité par son dévoilement et sa levée de la refoulée. « Ouvrir mon sexe, explique-t-elle, c’est ouvrir la bouche, ouvrir mon sexe c’est déchirer la toile ! » Faire cesser le silence, l'immobilité et l'instrumentalisation qui ont été infligées à trop de femmes. Il faudrait, d'ailleurs, songer à écrire quelque chose à cet égard sur La Belle Noiseuse, qui fut à nouveau sur nos écrans récemment...


Dans la performance de 2014, intitulée Miroir de l'origine, et au travers de l'ouverture de son sexe, Deborah de Robertis entend signifier l'angle mort dans l'histoire du regard : le pouvoir créateur des femmes est d'autant plus masqué que leur sexe est ici exhibé comme fermé. L'histoire de l'art  les exhibe, elle les met en scène comme passives, elle les constitue en objets et non pas sujets de jouissance.
« Il y a un 'trou'  dans l’histoire de l’art, le point de vue absent de l’objet du regard, commente la performeuse. Dans sa peinture réaliste, le peintre montre des cuisses ouvertes, mais le sexe reste fermé. Je ne montre pas mon sexe, mais je dévoile ce que l’on ne voit pas dans le tableau, cet œil enfoui qui au-delà de la chair répond à l’infini, l’origine de l’origine. Face à la surexposition du sexe dans notre monde contemporain, il n’y a plus rien à dévoiler, sauf l’annonce d’un monde nouveau où les grands maîtres se laissent regarder par les femmes. Je propose le miroir inversé du tableau de Courbet, qui nous rappelle que l’histoire se raconte dans le deux. » Elle s'explique elle-même plus complètement sur sa démarche dans cet article, publié sur le site de L'Obs.

 

Miroir de l'origine, performance de 2014 devant L'origine du monde, de Courbet, au musée d'Orsay © Deborah de Robertis Miroir de l'origine, performance de 2014 devant L'origine du monde, de Courbet, au musée d'Orsay © Deborah de Robertis

 

Le travail de Deborah de Robertis a également été analysé par la philosophe Geneviève Fraisse dans La suite de l'Histoire, ouvrage stimulant que j'ai d'ailleurs recensé pour L'Humanité. Geneviève Fraisse situe Deborah de Robertis dans la lignée des femmes artistes et des émancipatrices qui prennent place dans l’histoire de l’art et, partant, dans « la vie symbolique des humains ». Les créatrices y creusent d’autres sillons, elles y dessinent d’autres chemins, y faisant valoir d’autres façons de voir, celles des regardées devenues regardeuses, celles des modèles, des muses et des inspiratrices qui se sont autorisées à exprimer leur propre créativité, qui ont relevé la tête et les yeux et donner libre cours à leur regard. Fût-il acéré.

Deborah de Robertis regarde le spectateur qui la regarde ouvrir son sexe sous le sexe nu mais fermé de L’Origine du monde. « C’est donc, écrit Geneviève Fraisse, le sexe ouvert qui regarde, ou même le corps qui regarde. (…) ‘Le corps qui regarde’ n’est pas seulement le corps repris et réapproprié par les femmes, mais le corps qui oblige à repenser la tradition esthétique. (…) Entre la bouche du visage et la bouche du sexe, on conjugue ensemble, et c’est important, la position du sujet. (…) Ici le regard du corps nu oblige à reconsidérer les places de chaque sexe dans l’histoire de l’art. (…) Non seulement l’objet, le modèle est redevenu sujet, mais comme sujet rétabli dans ses droits de regarder, il s’introduit dans l’histoire de l’art. » (La suite de l’Histoire, p. 131 ; je mets en gras ce qui me semble, au fond, énoncer le point nodal du travail de Deborah de Robertis, et sans doute celui, aussi, du féminisme du XXIe siècle).

 

Quand Olympia se met à parler...

En janvier 2016, c'est le sexisme de l’Olympia de Manet que Deborah de Robertis cherche à faire voir.  Sur cette performance, on pourra lire l'article d'un sympathisant de la cause du renversement du regard, "Olympia te regarde, ou 'Qui a peur de Deborah de Robertis ?' ".

 

Deborah de Robertis en Olympia qui renvoie le spectateur à son regard. © Deborah de Robertis Deborah de Robertis en Olympia qui renvoie le spectateur à son regard. © Deborah de Robertis

 

Début septembre 2016, au Musée Guimet, la performeuse s'assoit au beau milieu de l'exposition d'Araki – fervent adepte du ligotage de femmes. Vêtue du plus "plus simple appareil" (un kimono transparent), elle dévore une pastèque en gémissant de plaisir comme s'il s'agissait du fruit défendu. Le musée ferme un peu plus tôt qu'à l'accoutumée... Deux semaines plus tard, le 18 septembre, elle campe une poupée Barbie féministe au Musée des Arts décoratifs, qui a mis à l'honneur la créature bimbesque de Mattel.

 

"I am a fémibarbie" par Deborah de Robertis - vidéo autour de sa performance du 18 septembre 2016 au Musée des Arts décoratifs.. © Deborah de Robertis

 

En 2017, à deux reprises, elle parvient à poser en Mona mi-nue devant la célèbre toile de Léonard de Vinci. C'est, par ce biais, "corps mobile, en lutte contre la passivité de son modèle", qu'elle entend questionner les représentations des femmes dans l'art et dans la culture. Il s'agit de choquer assez pour conduire chacun·e à s'étonner et commencer de réfléchir.
Qu'est-ce que je regarde quand je regarde La Joconde ? Le regard d'un homme, le peintre, posé sur la femme d'un autre et qui la peint de telle sorte que son époux soit envié ? S'agit-il de la représentation d'une femme comme sujet de désir, comme épouse-trophée, comme objet d'un désir sans assouvissement possible, comme fantasme, comme à la fois offerte et insaisissable, comme exposée mais pensante... ?
Que se passe-t-il quand les femmes sortent du cadre – celui dans les limites duquel les représentations masculines les ont maintenues –, quand elles se posent elles-mêmes en sujets tout autant qu'en objets de désir, quand elles-mêmes dévoilent ce sexe qui fascine et méduse comme l'irrécupérable de l'origine ?
Ce sont ces questions et quelques autres, analysées au prisme de l'histoire de l'art et des études de genre par Quentin Petit Duhal, que suscitent ces performance de Deborah de Robertis.
Sur le site de Deborah de Robertis, on peut voir une vidéo construite autour de ces happenings et de l'émission du 25 janvier 2016 de Laurent Goumarre sur France Inter, qui qualifia son travail de "performance sexuelle" tandis que celui d'Alberto Sorbelli, tout aussi peu vêtu, était quant à lui d'emblée présenté comme artistique... Il y a  manifestement encore pas mal de boulot pour parvenir à la parité symbolique.

On peut compter sur Deborah de Robertis. Elle ne renonce pas. En septembre 2018, à l'entrée de la grotte de la Vierge, à Lourdes, avec pour seul vêtement un voile bleu sur la tête, elle figure la Madone en même temps que Marie Madeleine, la sainte et la putain, et toutes les femmes que l'Église culpabilise, auxquelles elle n'accorde pas de prêcher, dont elle refuse qu'elles soient maîtresses et possesseuses de leur corps.
"Que se passerait-il si l’on inversait les rapports de pouvoir, si la statue de la Vierge s’incarnait en femme réelle pour reprendre possession de son corps ?", demande Deborah de Robertis. Il serait temps, largement, que le Vatican, au lieu s'en prendre à ce qu'il appelle la "théorie du genre", apporte un démenti à la croyance qu'Ève est née de la côte d'Adam...  Il serait temps que la pudeur ne soient pas inculquée aux femmes en même temps que la honte ou le dégoût de leur corps. Alors que ce corps, en vérité je vous le dis, est tout simplement glorieux. Ainsi que Marie Vaton l'observe, c'est à cette fin de Deborah de Robertis conclut la vidéo de sa performance sur un extrait de l’Évangile selon St Luc (XI, 27) :  "Magnifique le ventre qui t'a porté. Magnifique le sexe qui t'a enfanté. Magnifique le sein qui t'a allaité."

En 2016, 2017 et 2018, Deborah de Robertis réalise des performances qui interrogent le rapport de Bettina Rheims au corps des femmes – de celui de Monica Bellucci à celui des Femen. Car le regard masculin, qui fige et fixe le corps féminin sur la toile ou le papier comme le collectionneur épingle le papillon, peut être exercé par des femmes – lire sur ce point Laura Mulvey ou Iris Brey.

D'autres performances encore, telle celle des Mariannes en décembre 2018, lors de l'acte V des Gilets jaunes, ont suscité l'intérêt et rencontré l'assentiment des femmes journalistes. Je pense notamment à l'article de Marie Vaton, que je viens de citer et qui a été publié à cette occasion sur le site de L'Obs, suivi en janvier 2019 d'un entretien avec Deborah de Robertis. 
À deux exceptions notables près – celle surtout d'un partisan de l'art pour l'art et celle d'un journaliste de la presse régionale (près de Lourdes...) – la plupart des articles qui évoquent le travail de "la bête noire des musées" le font avec bienveillance. Autrement dit, le féminisme prosexe et libertaire de Deborah de Robertis tape dans l'œil des médias. Tandis que le discours articulé sur lequel elle fonde son audace lui asssure l'estime d'une philosophe féministe telle que Geneviève Fraisse, qui œuvre depuis longtemps déjà à mettre en évidence l'importance du rôle émancipateur que jouent les créatrices – artistes, écrivaines et penseuses.
Enfin, bien que pour une part critique à leur égard, le chercheur Luc Schicharin, spécialiste des pratiques du corps dans les arts, souligne "la valeur artistique et politique de ses performances".

Née en 1984 et passée par la plutôt bien famée École de recherche graphique de Bruxelles, Deborah de Robertis se situe dans la lignée des Valie Export, de Carolee Schneemann, d'Andrea Fraser, d'Orlan, d'Ana Mendieta et des autres artistes féministes qui à partir des années 1970 se sont servi de leur corps pour dénoncer et subvertir la domination masculine.
Elle paye de sa personne à chacune de ses performances. Certes, jusqu'à présent, chacun de ses procès pour exhibition sexuelle s'est soldé par sa relaxe, les tribunaux reconnaissant le caractère artistique de sa performance. Reste qu'elle a été plusieurs fois en garde à vue et qu'après sa seconde performance au Musée d'Orsay, devant l'Olympia de Manet, elle été envoyée passer une nuit en service psychiatrique. Elle a d'ailleurs encore à faire face à des procédures.  Artiste résolue, mais précaire, elle peine souvent à rassembler les moyens nécessaires à ses projets. Elle devrait néanmoins parvenir bientôt à franchir une nouvelle étape dans sa critique socio-artistique, en prenant plus de distance avec la mise en scène d'une "féminité hégémonique" qui lui a été quelquefois reprochée.

 

 

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