Féministes en tous genres : le retour !

Féministes en tous genres n'a pas dit son dernier mot ! Le club de Mediapart est le meilleur des lieux possibles pour remettre en ligne les entretiens avec des spécialistes des questions de genre publiés sur ce blog entre 2011 et 2019. Et pour leur donner une suite...

Quelques-uns des livres de ma bibliothèque © Sylvia Duverger Quelques-uns des livres de ma bibliothèque © Sylvia Duverger

 

L'écart

J'ai créé le blog Féministes en tous genres en 2011, dans les marges de BibliObs. En pleine affaire DSK, avec une amie, Caterina Rea, qui enseigne désormais au Brésil sur les questions queer of color. J'avais depuis longtemps envie d'arpenter un espace intermédiaire entre recherche solitaire et discussions à bâtons rompus. N'appartenant pas, à proprement parler, au sérail universitaire, ou seulement par intermittence, je ne cessais de faire l'expérience de l'écart entre la déconstruction du genre, dont résulte des évidences partagées par les familièr·es des travaux féministes et LGBTQIA+, et la pesanteur des normes qui m'accablait dès que je mettais le pied hors de ce petit milieu éclairé.

 

Figures tutélaires

Au moins autant intéressée par ce que les autres pensent que par la mise en forme de mes propres découvertes (dont je finissais de surcroît toujours par m'apercevoir qu'elles avaient déjà été formulées ailleurs et avec plus d'acuité, en anglais par exemple – je pense aux travaux remarquables de Stella Sandford sur Lévinas (dont je traduirais volontiers l'intégralité, avis aux éditrices !) – , j'éprouvai comme une urgence (un entremêlement de désir et de devoir, ou un désir transformé en devoir ?) de contribuer à rendre accessibles à un lectorat qui ne soit pas composé que de chercheuses (féminin générique) les idées patiemment développées par les autrices que je lisais avec ferveur.

En guise de méthode, je décidai de poser à mes figures tutélaires les questions le plus mûrement réfléchies, et si possible à plusieurs, pour que soient explorés des aspects différents de leurs  œuvres. De Nietzsche, lu goulûment dans ma jeunesse, il me restait l'obsession de la multiplication des points de vue.

Je voulais aussi que les penseuses, les créatrices et les militantes de la génération précédente ne tombent pas dans l'oubli. L'on venait de fêter les quarante ans de la deuxième vague féministe, celle des années 1970, et je souhaitais en savoir plus sur les figures singulières qui avaient participé au mouvement de libération des femmes, auquel nous devions tant ! C'est toujours une grande joie de découvrir qu'une femme s'est levée, qu'elle s'est mise à dire ou à écrire qu'elle pensait et ce qu'elle pensait. En territoire phallocratique, "on se lève et on se casse", c'est bien le geste féministe par excellence.

J'admirais la magnifique entreprise des Cahiers du Grif, menée avec une ténacité hors pair par la philosophe et écrivaine Françoise Collin entre 1973 et 1997. Elle avait su se garder de tout dogmatisme et donner accès à des textes de statuts très divers. J'avais lu dans certains numéros des entretiens qui m'avaient marquée, celui avec Sarah Kofman, par exemple... Les Cahiers du Grif étaient, et demeurent, une mine. N'était-ce pas là, par exemple, qu'avait été publié l'article de Joan Scott, "Le genre, une catégorie utile d'analyse historique" ? Et des colloques sur Hannah Arendt, Sarah Kofman... ? Mais Françoise Collin me dira, non sans regret, qu'elle a sacrifié à ces publications féministes sa créativité proprement littéraire.

Je fis avec Françoise Collin un long entretien oral et quelques entretiens écrits, que je republierai ici. J'envoyais à Geneviève Fraisse à peu près une cinquantaine de pages de questions ponctuées de passages de son œuvre que j'aimais tout particulièrement... Sorte d'enquête généalogique à laquelle répondrait pour une part La Fabrique du féminisme, recueil d'articles complété tout récemment par Philosophie et féminisme. Et nous eûmes, bien sûr, quelques entretiens sur des questions d'actualité.

 

De DSK à Ruggia

Le premier entretien qui parut sur Féministes en tous genres portait sur Se dire lesbienne, le livre que Natacha Chetcuti venait d'écrire. Nafissatou Diallo venait d'accuser DSK de l'avoir violée et quatre doctorantes posaient des questions à une féministe radicale, courant du féminisme particulièrement attaché à dénoncer l'hétérosexisme, le lien entre la domination masculine et l'hétérosexualité. Et, bien sûr, nous avons profité de cet entretien pour analyser le phallocratisme, le racisme et le classisme des réactions à l'accusation portée par une femme de ménage noire contre un présidentiable français, un notable blanc suspecté de n'en être pas à sa première violence sexuelle. Premier de ceux publiés, cet entretien sera aussi le premier des republiés. Cette réédition permettra de mesurer ce qui a changé entre l'affaire DSK et les affaires Baupin-Weinstein-Polanski-Besson-Ruggia-Matzneff...

La publication de l'entretien avec Natacha Chetcuti fut suivie de nombreuses autres : avec le philosophe Thierry Hoquet, sur la polémique liée à l'introduction de connaissances sur la construction du genre à l'école, avec les psychanalystes Monique Schneider, Carina Basualdo, avec l'historienne de l'art Fabienne Dumont, l'historien Olivier Blanc, les sociologues Massimo Prearo et Sara Garbagnoli, les linguistes Anne-Marie Houdebine, Maria Candea, Luca Greco...  Des universitaires patentés vinrent aussi faire un tour sur Féministes en tous genres, pour y publier des textes non strictement universitaires, Luca Greco, Thamy Ayouch ou Pierre Bras, par exemple.

Féministes en tous genres finit par avoir assez de renommée pour qu'une réalisatrice indélicate donne son nom à un documentaire que j'avais eu le projet de faire avec une amie, mais cette réalisatrice nous coupa l'herbe sous le pied. Sans du tout me demander si elle pouvait utiliser le nom de mon blog pour intituler son documentaire. Ni même le citer !

En août 2019, la plateforme qui hébergeait Féministes en tous genres a fermé. Étant donné le sérieux de l'engagement de Médiapart sur les questions féministes et celles de genre, le club m'est apparu comme le meilleur endroit qui soit pour remettre en ligne des entretiens et des articles qui font partie intégrante des archives féministes, et pour les compléter par de nouvelles publications.

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