En Egypte, le scénario du chaos?

Bien difficile de dire ce qui s'est vraiment passé à Port Saïd mercredi soir. On a beau repasser les images, comme ce portfolio d'al-Ahram, les zones d'ombre sont immenses.

drapeaux.jpg?w=300Bien difficile de dire ce qui s'est vraiment passé à Port Saïd mercredi soir. On a beau repasser les images, comme ce portfolio d'al-Ahram, les zones d'ombre sont immenses. De toute façon, ce n'est presque plus le problème car une autre histoire est en train de se jouer ici. Alors que les plus de soixante-dix victimes sont à peine inhumées, il semble que le pays entier n'attendait que ce déclic pour exploser. Jeudi soir des dizaines de milliers de jeunes sont dans les rues, tout autour du ministère de l'Intérieur. Des combats aux gaz lacrymogènes ont démarré vers 19h. A 20h, l'hôpital de campagne sur la place (mosquée Makram) lançait son premier appel aux médecins volontaires, puis à 21h pour des médicaments (ventoline, gaze, bétadine...).

les drapeaux des Zamalek et des Ahly mêlés aux drapeaux de la place

"Comment sais-tu ce qui s'est passé ?".  Toute la journée j'ai questionné, les jeunes qui manifestaient dès ce matin sur Talaat Harb, les commerçants et les passants dont les conversations étaient de toute évidence, plus animées que d'habitude. "Premièrement, me dit mon épicier, il y avait deux absents notoires à ce match : le président du gouvernorat, et le chef de la sécurité". "Deuxièmement, on a vu à la TV, les policiers qui ouvraient la porte aux voyous pour qu'ils rentrent dans le stade". De toute la journée je n'ai pas rencontré une seule personne qui doute de la réponse à la question : "qui est entré sur le stade pour attaquer les Ahly ?"... "Des felouls !". Cette nuit déjà, des jeunes du 6 avril écrivaient sur Facebook : l'armée a voulu provoquer le chaos pour détourner l'attention de la révolution.

Le fait est que ce soir, anniversaire de la "bataille des chameaux", les jeunes de Kazeboon avaient prévu de projeter sur la place Tahrir les films de l'attaque des manifestants par les nervis à la solde du PND, il y a tout juste un an. La projection a été annulée, si on peut dire, par une séance de cinéma vérité dans la rue d'à côté. En quelques minutes, sur le coup de 19h, la température est montée d'un cran (voir video) : des cris, des motos qui ramènent des blessés de la rue Falaky, d'autres motos qui partent au front, un hôpital de campagne s'organise...

Cela rappelle les heures noires de décembre, rue M. Mahmud. Nous étions à Bab el-Luq, après avoir contourné le barrage sur Qasr el-Einy, le barrage sur la rue Falaky, celui sur la rue Majlis al-Sh'ab, celui de Lazurly, celui sur la rue Mansour, celui de Cheikh al-Rihan, celui de la rue Mohamed Mahmud... A chaque barrage, des rouleaux de barbelés. Derrière les barbelés, "protégeant" le Ministère de l'Intérieur, des markazy (sûreté centrale). Devant les barbelés, des centaines, voire des milliers de jeunes, pacifistes, venus parfois au son d'un roulement de tambour (comme sur cette vidéo) mais dont les slogans étaient sans équivoque "La peine capitale pour le maréchal","Tantawi, c'est Mubarak", "Le responsable (de Port Saïd) c'est le Conseil (suprême)", "A bas, à bas le pouvoir militaire".

femmes.jpg?w=300Le divorce entre le peuple et l'armée nettement perceptible depuis le 25 explose ce soir comme une énorme boule de haine accumulée. Déjà cette nuit, alors que le train des supporters du Caire arrivait en gare Ramses, ramenant les blessés, un impressionnant rassemblement s'était formé (vidéo ici) , à 3h du matin. C'est que les victimes ne sont pas n'importe qui : ce sont les supporters des deux grands clubs du Caire, dont les fameux Ultras (altrass en égyptien). Ils ont apportés leur soutien musclé aux révolutionnaires aux pires heures de l'an dernier. Ils étaient encore là mardi soir lorsque des affrontements ont eu lieu du côté de l'assemblée nationale. Leur cortège arrivé sur Tahrir vers 16h aujourd'hui, encadrait une manifestation de femmes dont les cordon.jpg?w=300slogans condamnaient sans appel le Maréchal et son Scaf.

Comment les tireurs de ficelle qui fabriquent depuis plusieurs mois ces scénarios de l'horreur (attaques de voyous préméditées, passivité organisée des forces de l'ordre, répression féroce après coup) ont-ils pu manquer à ce point de psychologie en s'attaquant à l'identité du pays, son équipe de foot ? A cette question des jeunes présents sur les lieux témoignent : "les attaquants ne tapaient pas sur n'importe quel supporter : ils avaient des victimes bien désignées". On aurait donc voulu, en terrain extérieur, faire leur peau à quelques uns de ces Ultras ? ... Mais avait-on prévu un tel dérapage ?

Les dizaines de milliers de personnes qui ont manifesté à travers la ville aujourd'hui n'ont, de leur côté, aucun doute sur l'origine du chaos.

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