Un anti-6 avril au Caire

En ce jour anniversaire de la grande grève de 2008 (voir ici), les généraux du CSFA avaient préparé une farce pour les égyptiens qui en sont généralement très friands. Le grand prêcheur devant l’Éternel, le salafiste Abu Ismaïl est menacé depuis hier d'une invalidation de sa candidature aux élections présidentielles car sa mère aurait, sur la fin de sa vie, pris la nationalité américaine.

En ce jour anniversaire de la grande grève de 2008 (voir ici), les généraux du CSFA avaient préparé une farce pour les égyptiens qui en sont généralement très friands. Le grand prêcheur devant l’Éternel, le salafiste Abu Ismaïl est menacé depuis hier d'une invalidation de sa candidature aux élections présidentielles car sa mère aurait, sur la fin de sa vie, pris la nationalité américaine.

Cela ressemble à l'arroseur arrosé : celui qui n'a jamais un mot assez manif1.jpg?w=300fort pour condamner les complots "américano-sionistes", celui qui s'est vautré dans les kabbales contre Mohamed el-Baradeï pour avoir bu un verre de vin lors du mariage de sa fille ou pour avoir trop longtemps vécu à l'étranger (donc être contaminé), celui qui se veut l'archétype du pur égyptien doublé de celui du pur musulman, fils d'une américaine. C'est à mourir de rire !

manif2.jpg?w=225Cela n'a pas fait rire les égyptiens, mais l'armée n'en a pas moins réussi son coup. Des dizaines de milliers sont partis en cortège de tous les quartiers populaires, non pas pour s'insurger contre l'ostracisme et la xénophobie d'une telle décision (l'article de la constitution actuelle qui exige des candidats deux parents "purement égyptiens" n'est mis en cause que par une petite minorité). Non, pas pour le principe, mais pour crier à la manipulation du pouvoir qui tente d'écarter un candidat ayant effectivement le vent en poupe. Peu importe si c'est l'argent d'autres puissances étrangères qui finance sa campagne... Dieu est avec lui, et les ennemis de l’Égypte ce sont : "les libéraux, les jeunes du 6 avril, et les soufis" comme le hurlait un militant vers 2h sur la place, juste avant que le barbu nafssuhu ne vienne en faire de même.

La place s'est vite retrouvée bondée. Beaucoup de jeunes, de gens très salaf.jpg?w=300modestes, et pas tous des caricatures en galabeiyya blanche avec chiffon sur la tête. Ces derniers ne sont d'ailleurs pas fermés à la discussion. Une foule plutôt bon enfant et globalement sympathique, même si les incantations religieuses que l'on entend de ci de là sont assez consternantes.

Je remonte Talaat Harb et assiste à plusieurs altercations sur le chemin entre des passants et des manifestants. Les gens sont à cran. Au café deux jeunes discutent, dont l'un arbore le badge contre l'exclusion d'Abu Ismaïl. Son copain lui raconte une histoire dont je n'ai pas entendu le début qui met en scène un égyptien juif. Le salaf lui fait répéter deux fois : "un égyptien juif ??? Mais comment c'est possible ?". L'autre ne le renvoie pas à son ignorance crasse mais concède "non... je veux dire... un juif mais seulement d'origine égyptienne". "Ah!".

manif4.jpg?w=300Merci au CSFA d'avoir travaillé à élever le débat dans le pays.

Dans la presse d'aujourd'hui un autre candidat est menacé d'invalidation (pour une supposée double nationalité égypto-qatary), Abu el-Futuh, un ancien membre des Frères particulièrement estimé des jeunes de la révolution, intègre et présent sur la place dès le 25 janvier (contrairement aux autres dirigeants des Frères, rappelons-le, y compris aux journalistes qui perdent parfois la mémoire).

Si on ajoute à cela le fait que le candidat présenté par le parti de "la Justice et la Liberté", Khater el-Shater, n'a été sorti de prison (pour une affaire de gros sous) que par une grâce inattendue du CSFA, conseil qui laisse entendre que le candidat n'est tout de même pas sûr d'obtenir validation... on se rend compte qu'au bout du compte, le général Tantawi tient tout son petit monde dans la main. Il tient même ses propres officiers puisque 22 d'entre eux sont sous les verrous (avec des peines allant jusqu'à 6 ans de travaux forcés) pour avoir manifesté leur sympathie révolutionnaire durant l'année passée.

Toujours pour faire rire, les généraux ont sorti aujourd'hui du formol un autre candidat : le si joyeux drille ex-ministre des renseignements généraux, Souleyman, dont les égyptiens continuent de se passer en boucle le discours du 11 février 2011 annonçant la démission de Moubarak (video) "fi hadhi l-thourouf al-'assîba...". Il n'a plus que jusqu'à dimanche pour apporter les 30 000 signatures de soutien à sa candidature mais les felouls devraient se mettre en quatre pour y parvenir. On croyait que le régime jouait la carte de l'ancien secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa. Deux fers au feu valent peut-être mieux qu'un seul.

Les jeunes du 6 avril organisaient aujourd'hui une fête (voir leur page Facebook) pour leurs 4 ans d'existence, une  fête au gout amer. Sont effectivement exclus du jeu politique actuel les libéraux, les chrétiens, les mouvements de jeunes, et les "soufis" - entendez pas là les musulmans qui ne sont pas d’accord pour instrumentaliser la religion, des confréries qui ont soutenu jusqu'au bout la révolution aux cheikhs d'al-Azhar. Ils ont quitté l'assemblée constituante et peinent à faire entendre leur voix quand chaque jour ils sont accusés par la presse officielle et le pouvoir de "détruire le pays".

Les égyptiens semblaient avoir  décidé de faire contre mauvaise fortune bon cœur, et d'attendre les élections présidentielles pour voir le miracle (ré-annoncé aujourd'hui) : le départ des militaires du pouvoir au plus tard le 30 juin. Peut-être va-t-il falloir cesser de croire aux miracles.

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