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Billet de blog 15 juin 2012

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Coup de force au Caire

Coup de force ou coup d'Etat ? La frontière est ténue mais le bruit de bottes est de plus en plus menaçant. Dans le café où je suis attablée, la discussion va bon train. "Tu serais égyptienne, tu voterais pour qui, Morsy ou Chafiq ?" me demande le patron. La question est difficile, je l'avoue, et cela fait trois semaines que les discussions tournent en rond, ici comme ailleurs. "Je ne veux ni l'un, ni l'autre", ajoute-t-il, en soupirant de désarroi. Je tente de le consoler en lui disant qu'il n'est pas le seul. Bon nombre des égyptiens qui, comme lui, ont soutenu la révolution, sont dans le même dilemme.

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Coup de force ou coup d'Etat ? La frontière est ténue mais le bruit de bottes est de plus en plus menaçant. Dans le café où je suis attablée, la discussion va bon train. "Tu serais égyptienne, tu voterais pour qui, Morsy ou Chafiq ?" me demande le patron. La question est difficile, je l'avoue, et cela fait trois semaines que les discussions tournent en rond, ici comme ailleurs. "Je ne veux ni l'un, ni l'autre", ajoute-t-il, en soupirant de désarroi. Je tente de le consoler en lui disant qu'il n'est pas le seul. Bon nombre des égyptiens qui, comme lui, ont soutenu la révolution, sont dans le même dilemme.

Personne ici ne débat, en revanche, de la décision de la Haute cour constitutionnelle d'hier qui relègue pourtant l'issue de ce second tour au rang d'anecdote. Manifestement les gens ne comprennent pas ce qui se passe, mais écoutent avec attention les micro-trottoirs produits par la chaîne Al-Jazeera, sur la place Tahrir où quelques milliers de personnes sont rassemblées. On ne coupera la chaîne que pour le match France-Ukraine dont les images pluvieuses ne parviennent pas à rafraîchir l'atmosphère brûlante de l'après-midi.

La validation de la candidature de l'ex-premier ministre de Moubarak était pratiquement gagnée d'avance, puisque rien, dans la constitution, ne fondait la loi votée par l'assemblée du peuple excluant les membres de l'ancien régime. Mais cette cour n'est-elle pas fondée sur une constitution datant de l'ancien régime que le Scaf a refusé de réviser (avec  l'accord des Frères), organisant à la va-vite,  (en mars 2011), avec leur soutien, un référendum pour la sauver ? La loi dite de "l'isolement politique" n'avait de légitimité qu'au regard des valeurs de la révolution, qui ne sont pas, c'est un euphémisme, inscrites dans le marbre d'un texte.

L'invalidation des élections législatives et notamment de ses membres élus au scrutin uninominal, est la surprise que le Scaf réservait pour cette veille d'élection. Il s'agit d'un véritable coup de force car les modalités du scrutin s'appuyaient sur une loi électorale en bonne et due forme. Comme par hasard, c'est de ce tiers élu au scrutin uninominal que sont issus les rares révolutionnaires qui, n'ayant pas de partis organisés, ne pouvaient se présenter sur des listes. C'est aussi un magnifique coup de théâtre, à la veille de l'élection présidentielle et on a du mal à imaginer, une quelconque indépendance du futur président, quel qu'il soit, face à un pouvoir militaire qui aura repris en main le pouvoir législatif, dans le même temps où le ministre de la Justice vient d'autoriser la police militaire à procéder à l'arrestation de civils troublant l'ordre public.

Contrairement à Gamal Ghitany (interviewé par Joseph Confavreux hier), la plupart des égyptiens pro-révolution ressentent comme une lourde menace cette dissolution, y compris ceux qui critiquent l’inefficacité de la chambre depuis quatre mois. Elle était la première élue de façon presque transparente et reflétant l'opinion, à un moment donné, du peuple égyptien. Mais Ghatany le dit lui même, il ne prétend pas "être membre de cette révolution". Ceci explique peut-être cela. ٍSonallah Ibrahim, interviewé dans le Masry du 14/06 a beaucoup moins d'illusion sur une éventuelle solution Chafiq : "L'Egypte est aujourd'hui coincée entre une Gamaa dont l'histoire est pleine de meurtres politiques et un homme dont les mains sont souillées de sang". Il est persuadé que de toutes façons "le prochain président ne pourra gouverner qu'en traitant avec l'armée, la Sécurité, et les mukhabarat (les indics)".

Si, malgré tout le soutien des médias et du pouvoir en place (officiel et occulte), Chafiq perdait les élections qui démarrent demain, l'autre candidat serait pieds et poings liés au Scaf (lui l'est par nature). Sans compter, me fait remarquer un ami égyptien, que Morsy a été présenté comme candidat par des députés de l'Assemblée, une procédure alternative au dépôt de 30 000 signatures de citoyens. On pourra toujours arguer qu'il est le candidat d'une assemblée sans existence juridique...

La boucle est bouclée et on peut s'attendre à un terrible retour en arrière. Les responsables politiques s'accrochent cependant à l'espoir que le processus démocratique va pouvoir rebondir. Hamdeen Sabahy- le candidat nassérien qui a talonné Chafiq au premier tour -  met en avant, dans le Masry al-Youm d'aujourd'hui l'assemblée constituante qui a été formée cette semaine et envisage de nouvelles élections législatives rapides, rappelant la promesse du Scaf de quitter le pouvoir au plus tard le 30 juin. On voit mal comment.

Le déploiement de police militaire en vue des élections ainsi que la volonté des égyptiens d'aller malgré tout au bout de ce processus électoral expliquent le calme relatif de la journée. Mais la suite de l'histoire n'est pas écrite d'avance. Le Scaf impose de main de maître son agenda. Il est beaucoup plus difficile de dompter un pays entier qui commence tout juste à goûter la liberté.

Sur le mur du siège de l'ancien PND (photo ci dessus), incendié dès les premiers jours de la révolution, des mains anonymes ont taggé cette nuit avec ironie : " Réouverture proche".

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