ça se passe en bas de chez toi

J’avais lu sur Facebook que différents mouvements dont les "jeunes du 6 avril" préparaient un gros coup pour le 25, jour de la "fête de la police". La journée était fériée, le soleil radieux ; j’ai pris mon appareil photo et je suis descendue "en bas de chez moi".

Je me retrouve avec quelques dizaines de personnes qui crient à l’adresse des gens aux fenêtres "Descendez !". Puis un canon à eau fonce sur la centaine de présents. Un jeune réussit à sauter dessus pour mettre hors service le canon. Il est applaudi.

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En remontant vers la rue Ramsès, une rampe permet de prendre un peu de hauteur. Nous voyons un groupe d’une taille inhabituelle arriver de l’Est en criant des slogans hostiles au régime. Les jeunes flics (conscrits) sont incapables de s’opposer à leur passage. les badauds encouragent les marcheurs. C’est du jamais vu ! 

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Vers 16h, ça se gâte. Les forces de l’ordre sortent les teargaz. Je croise des moukhabarat (indics). Le film se termine sur un gros plan pas très réussi sur ma ceinture de manteau (sur laquelle je finis par vomir mon déjeuner tellement j’en ai pris plein les narines). 

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Le soir, la foule a grossi, mais les rangées de flics aussi. On est devant la cour Suprême de justice, lieu habituel des manifestations du mouvement du 6 avril (qui n’excèdent d’habitude jamais quelques dizaines). C’est là qu’ont lieu les procès contre les opposants du régime. On sent déjà qu’il se passe quelque chose d’exceptionnel.

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Minuit : première nuit sur la place. L’ambiance devient électrique. Tout le monde discute avec son groupe de voisins. De toute façon on est tous bloqués, les flics cernent la place. Pas de violences jusque là. Au palais présidentiel, on doit être en train de se réunir dans l’urgence et d’essayer de comprendre pourquoi le logiciel habituel de la terreur a cessé de fonctionner. 

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C’est bien la question qui reste entière pour tous les peuples de la Terre. Par quelle alchimie, après des années (des décennies pour les Égyptiens) de combat dans l’ombre et parfois la clandestinité, la résignation et la terreur sautent-elles un jour, comme un bouchon de champagne ?

 

Moubarak et ses sbires ont conclu "officiellement" au complot des Frères musulmans, une thèse (à laquelle ils ne croient pas eux-mêmes, j’en suis convaincue) qui les a menés jusqu’au régime sanguinaire d’aujourd’hui. Un régime qui a réprimé dans un bain de sang toutes les résistances à sa contre-révolution (8000 morts dès l’été 2013, des milliers d’arrestations, de mises au secret, la torture systématique, des centaines de condamnations à mort collectives). Cette démarche ne peut que renforcer toutes les générations de jeunes à venir dans un sentiment d’injustice profonde. C’est ce qui mènera tôt au tard ce régime dans le mur.

Ils ont malheureusement été suivis dans cette lecture par un certain nombre d’analystes occidentaux, plutôt orientés, il faut le dire, par nos medias préférés (c’était la thèse principale de la reporter de France Inter de l'époque).

 

Une telle analyse fait fi de la spontanéité de ce mouvement, de sa jeunesse, mais aussi de la longue histoire des résistances du XXème siècle en Egypte et de l’histoire récente : les nombreuses grèves dans le Delta (dont l'industrie textile de Mahalla est le phare) en 2008 et 2009, la création du premier syndicat indépendant après une grève historique en 2010, les différents mouvements syndicaux (cheminots, journalistes, avocats…) etc… C’est sans doute là son intérêt principal et les ouvriers du textile, qui vivent aujourd'hui encore dans des conditions que Zola n’aurait pas osé imaginer, ont du avaler ce double meurtre. En assimilant toute résistance au mouvement des Frères musulmans, on a pu laminer un grand nombre de responsables politiques et syndicaux, alors que ceux-ci, dans la période moubarakienne qui précédait, se sentaient souvent trahis par les militants affiliés aux Frères, aussi bons saboteurs de grève que la Cfdt parfois chez nous. Mais, cerise sur le gâteau, on les fait crever pour une cause qui n’est pas la leur (l’islam politique).

 

Elle est là la force des dictatures : trouver et structurer un clivage entre les forces d’opposition raisonnablement décidées à changer de régime et ayant pourtant des raisons objectives de se serrer les coudes. Les révolutionnaires du 25 janvier, dans leur naïveté, ont "oublié" de s’occuper de la radio-télévision nationale pour mettre en place une information libre et démocratique (le massacre des coptes devant Maspero le 9 octobre 2011 est pour l’essentiel du à la peur du régime de perdre la TV d’Etat). Elle répandait pourtant des contre-vérités mortifères pour les idéaux qu'avaient portés les révolutionnaires et leurs frères du monde entier doivent en tirer la leçon.

 

Pour être complet il faut ajouter que dès 2011, le capitalisme international quelque peu ébranlé par les évènements au départ, avait repris de l’assurance. Nous étions quelques uns à dénoncer la répression impitoyable menée par l’entreprise Schlumberger (début 2012) contre les syndicalistes égyptiens de l’antenne de Maadi. Ceux-ci ont eu l’affront de prendre au mot le Ministre du Travail - Kamal Abou Aïta (ex-syndicaliste, eh oui!)- d’autoriser la création de syndicats indépendants (une autorisation qu’il avait oublié de signer). Solidaires avait relayé en France. Rien n’y fit et tous les copains furent licenciés.

 

Depuis, la France vend des avions à l’Egypte de Sissi et nous sommes mêmes engagés avec lui dans une guerre contre la Syrie, pardon contre Daesh (mais avec Bachar et Poutine). Une guerre sans dommage co-latéraux, sans morts civils. Une guerre aussi sans journaliste sur place. Ceci explique peut-être cela.

 

L’Histoire n’est pas écrite d’avance et elle reviendra sans doute en boomerang. Peut-être explosera-t-elle un jour dans quelque ambassade ou ville occidentale. Nous ne devons pas laisser M. Valls nous interdire d’analyser et de comprendre ce qui se joue en ce moment, période dont tout le monde sent au moins qu’elle est cruciale. Nous devons reprendre en main l’analyse donc l’action, aux côtés des mouvements d’émancipation du monde arabe, dans les solidarités nationales comme internationales. Nous devons plus que jamais soutenir les démocrates syriens, égyptiens, saoudiens, yéménites, et dénoncer les stratagèmes qui consistent à criminaliser nos mouvements parce que tel ou tel musulman(e) notoire en est partie prenante.

 

SN

 

 

PS : les videos sur Dailymotion n’ont pas pu être téléchargées le 25 janvier 2011 ni les jours suivants, pour cause de fermeture totale de l’internet égyptien. C’est grâce à la complicité de Sophie Dufau de Mediapart, et de l’équipe de Dailymotion qu’elles ont pu être téléchargées malgré tout.

 

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