La fête ou la révolution ?

Hier matin sur la place, il y avait ceux qui tenaient à ce que cette journée soit une fête... mais seulement une fête.A grand renfort de sonos, installées et surveillées par un service d'ordre musclé depuis la veille, à grand renfort de militants qui ont pris possession des lieux très tôt le matin (au moins 9h). Peu de femmes, peu de jeunes et encore moins de révolutionnaires, pas de discussions politiques : des prêches, et des discours lénifiants sur la situation actuelle, une scène sur laquelle trône un grand calicot évoquant l'anniversaire de la révolution et ses réalisations...

Hier matin sur la place, il y avait ceux qui tenaient à ce que cette journée soit une fête... mais seulement une fête.

A grand renfort de sonos, installées et surveillées par un service d'ordre musclé depuis la veille, à grand renfort de militants qui ont pris possession des lieux très tôt le matin (au moins 9h). Peu de femmes, peu de jeunes et encore moins de révolutionnaires, pas de discussions politiques : des prêches, et des discours lénifiants sur la situation actuelle, une scène sur laquelle trône un grand calicot évoquant l'anniversaire de la révolution et ses réalisations...

tribune-frecc80res.jpg?w=300Ce sont bien sûr les Frères qui tiennent ainsi la place.

A la sortie de la première session parlementaire lundi soir, leurs députés ont été conspués par les jeunes qui les accusent d'avoir "volé la révolution". En les voyant s'étaler en vainqueur à cet endroit où ils n'étaient pas le 25 janvier dernier, les accusations des jeunes me reviennent en mémoire. Cela ressemble effectivement à un vrai rapt. Et ce ne sonttente-des-barbus.jpg?w=300 pas les salafistes qui campent en face de là qui donnent le change. Bref, la matinée sur cette place, quoique déjà peuplée et inondée d'un soleil printanier, est fort morose.

Tout a changé en début d'après-midi. Les organisations révolutionnaires et les libéraux ont soigneusement évité la confrontation avec les Frères et les marches organisées dans les quartiers d'Imbaba, de Guiza, de Mohendissin..., commencent à converger vers 15h. Les jeunes  obelisque.jpg?w=300de Kazeboon (voir mon précédent post ou l'excellent reportage de S. Buchen, en allemand), du 6 avril, et des autres mouvements issus de la révolution ont réussi leur pari de mobiliser largement la population.

C'est un raz de marée et de nombreux cortèges n'ont pas réussi à rentrer sur la place. Celui parti de Shubra, quartier populaire du Nord du Caire est haut en couleur, plein de femmes et de jeunes, qui réclament avec énergie "pain, liberté, et justice sociale", et la fin de la dictature militaire, le fameux irhal (dégage) étant recyclé au bénéfice du général Tantawi.

L'inventivité de ce cortège est à la hauteur du courant qui traverse cette révolution depuis la première heure (voir l'article de J Confavreux) : mené par un camion sur lequel est couché un obélisque portant le nom des d8add8b6d989d988d994d8b6d982d981d8abd8b3.jpg?w=300martyrs de la révolution, en vue, je pense, de le planter sur la place. Une heure plus tard, j'ai essayé de me frayer un passage vers Tahrir pour vérifier l'hypothèse : en vain. La foule est si dense qu'on ne peut plus traverser la place.

Du côté du musée la circulation est encore possible et l'on peut voir, contrairement au matin, une floraison de pancartes individuelles ou collectives, rappelant la légitimité abd-el-moneim.jpg?w=300de la grève (quelque chose que les Frères ne risquent pas de soutenir), et des organisations syndicales indépendantes.

J'ai jeté un œil en approchant d'Abd el Moneim, la place où les combats de rue furent si violents les 2 et 3 février, lorsque les nervis du régime avaient attaqué les manifestants. Sur le pont du 6 octobre une foule de badauds regarde la place bondée à cette heure-là. Un jeune du service d'ordre m'assure que les intentions de ceux qui nous font face sont pacifiques. Mais les violences traversées en janvier et février ne sont pas oubliées.

Le souvenir des victimes est également très présent. Des femmes, des masques-martyrs.jpg?w=300familles entières, sont venues en portant une simple photo. Ces familles sont toutes très modestes car les jeunes qui ont péri sous les coups des nervis ou des policiers, puis des militaires, sont très majoritairement issus des quartiers pauvres. D'autres jeunes arborent des masques à l'effigie des martyrs pour les associer à cette journée.

Oui, une journée de fête, mais une journée de fête lucide qui appelle à poursuivre ce qui a été commencé en janvier dernier, jusqu'à la chute du pouvoir militaire, jusqu'à un commencement de justice sociale, jusqu'à une vraie liberté. Et là, tout le monde en convient, on a à peine commencé !

PS : le Scaf avait multiplié les annonces fracassantes la veille : fin de la loi d'urgence, remise du pouvoir législatif à l'assemblée du peuple... Je n'ai entendu de commentaires (positifs) que dans les discours des Frères, le matin. Pour les autres, cela ressemble à un non-événement : la remise du pouvoir législative est bien la moindre des choses, et reste à voir si le Scaf pourra se retenir de gouverner par décrets. D'autre part le fait de maintenir une exception à l'abolition d'une loi d'exception... est bien la poursuite de l'exception, non ? (la loi d'urgence est abolie ... sauf en cas de violences !). Tantawi prendrait-il les égyptiens pour des imbéciles ?

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