Sur Jean-Pierre Michel

Jean-Pierre Michel nous a quitté. Membre fondateur du Syndicat de la magistrature, il fut au bureau du Syndicat de 1972 à 1974, puis est devenu parlementaire à compter de 1981. Alain Blanc, l'un de nos syndiqués qui l'a cotoyé pendant de nombreuses années, lui a rendu cet hommage que nous avons souhaité publier.

Avec Jean-Pierre Michel, c’est évidemment, pour ceux de notre génération, à la fois un ami et un « compagnon de route » qui est parti. 

Pour moi, et sans doute pour d’autres, cela fait tout drôle de lire aujourd’hui les articles sur lui et de réaliser tout ce qu’il a fait et qu’on avait perdu de vue quand il était encore là. C’est un peu pour cela que je voudrais tenter d’y voir plus clair, en essayant d’aller au-delà du chagrin ou de la nostalgie. Je ne peux et ne veux le faire qu’en toute liberté, c’est-à-dire délibérément de manière subjective, et nécessairement partielle voire partiale. En fait pour le dire autrement, je voudrais tenter un exercice dont je regrette de ne plus pouvoir maintenant y procéder avec lui : faire comme si je poursuivais les échanges - peu fréquents, mais quand même – que nous avons pu avoir au fil de ce qui sera bientôt un demi-siècle.

Alors je parle de là où je suis maintenant, c’est-à-dire à la retraite, en essayant de revenir sur ce à quoi j’ai participé au sein de ce qui a été pour moi une sorte de famille de substitution, le Syndicat de la magistrature, et ce depuis que j’y ai adhéré en même temps que j’entrais à l’ENM, en 1973. S’y mêleront, comme cela a été le cas pour moi pendant toutes ces années, les idées - et de très belles et bonnes idées qui ont largement contribué à changer notre institution et même au-delà – et les affects.

En fait, je crois que l’histoire du SM, comme celle de toutes les familles, reste à écrire. Certes, le SM ne se réduit pas à une famille. Mais pour ce qu’il a produit et pour repérer dans quel contexte cela s’est construit, nous avons l’excellent « Juger sans entraves, 50 ans de lutte pour la Justice, les droits et les libertés »[1] - même si quant à moi, j’aurais préféré que « lutte » soit au pluriel. Et aussi tous les ouvrages mentionnés dans la bibliographie qui y figure, avec les titres des livres écrits par les équipes qui se sont succédé à la direction du syndicat. Cette histoire n’est pas seulement intéressante pour nous et les nouveaux adhérents dont il semble qu’ils arrivent nombreux depuis quelque temps. Je crois qu’elle l’est aussi, si elle est bien reprise et analysée par d’autres que nous, pour notre histoire à tous. D’autres ressources existent : la biographie de Louis Joinet « Mes raisons d’Etat » ou le livre récent, historique et sociologique de Liora Israël, « A la Gauche du droit »[2] qui fournissent des informations ou des analyses évidemment précieuses.

Mais je me demande si ce qui rendrait le mieux compte de ce qu’ont été ces années du SM entre 1968 et 2000 (après, on passe aux nouvelles générations sur lesquelles je n’ai pas grand-chose à dire, étant maintenant trop à distance) et en particulier de la place – des places, en réalité – qu’y a occupée Jean-Pierre, ce ne serait pas finalement d’écrire un roman. Car que ce soit en tant que magistrat, militant syndical, militant politique, député puis sénateur, ou élu local, je me demande si le détour par le romanesque ne rendrait pas mieux compte de la diversité de ses engagements, en même temps de leur cohérence. Et aussi de ce qui est plus difficile à définir mais dont tous les moins jeunes se souviennent et qu’ils ont rappelé ces jours-ci : Jean-Pierre entonnant à Gouttelas ou ailleurs « Monsieur William » ou « Le temps des cerises », avec ou sans Louis Joinet à l’accordéon. Tout le monde se souvient aussi du plaisir qu’il prenait grâce à sa mémoire phénoménale à raconter toutes ces anecdotes plus ou moins vachardes sur des gens connus. On aurait tort de ne voir là que de la méchanceté là où j’ai toujours plutôt perçu le plaisir d’amuser et de séduire son entourage, sans aucune intention de nuire. Son goût de plaire, ce besoin d’être aimé sans en rien laisser paraître collait bien avec son souci de l’élégance, partagé - comme tous ses engagements - avec Myriam, qui a toujours été à ses côtés.

Mais ici, ce qui nous intéresse, c’est l’exercice auquel le conseil syndical avait récemment pensé et qui devait donner lieu à une réunion à Gouttelas l’automne dernier. Une rencontre des jeunes syndiqués avec les « anciens » pour reprendre et décrypter l’histoire du SM depuis ses origines, et chercher à répondre à des questions que se posent les militants d’aujourd’hui sur ces années-là, et mieux repérer les enjeux actuels et à venir à partir de ceux d’hier.

Tout ce qui va suivre est, je le redis, subjectif et pourra être par complété et corrigé par d’autres. C’est juste une amorce et en même temps l’acquittement d’une dette vis à vis de Jean-Pierre.

Pour moi, et pour notre section syndicale à l’ENM, Jean-Pierre Michel, en 1973, c’était « le Bureau ». Il était le secrétaire général, et donc un peu le patron même si toute cette équipe de fondateurs du SM fonctionnait de manière très collective. Au sein de cette « équipe », il y avait des affrontements, des tendances que j’ai mis un certain temps à repérer et qui recouvraient des projets politiques différents mais à l’époque – ça se déchirera plus tard - tous faisaient bloc face à une droite au pouvoir depuis plus de trente ans, et au sein d’une institution dont même le procureur général de la cour d’appel de Paris, Maurice Aydalot, en 1959, avait affirmé dans son discours à l’audience solennelle de rentrée qu’il fallait qu’elle « sorte du néolithique »[3].

Manifestement entre lui, le secrétaire général, très engagé au CERES de Chevènement, donc à la gauche du PS, et le président, François Colcombet, sur une gauche plus « modérée », proche de Pierre Truche et de sa politique lyonnaise contre la délinquance financière, il y avait des « nuances ». Pierre Lyon-Caen, était du bureau d’avant, mais c’était tout comme, et il sera plus tard en médiation à chaque conflit de « tendances » pour éviter un schisme. Et puis il y avait « le père », Louis Joinet, et Dominique Charvet beaucoup plus à gauche, qu’on suivait dans ses réunions avec les paysans travailleurs, la révolution des œillets à Lisbonne, le CAP de Livrozet et Michel Foucault. Hubert Dalle était un peu plus jeune. Brillant et se méfiant manifestement des partis, il était sans doute le plus préoccupé de tous par le souci de transformer l’institution judiciaire : c’est lui qui en juin 81 a « inventé » la transparence qui a été ensuite été institutionnalisée Place Vendôme. Et aussi l’ami toujours fidèle de Jean-Pierre, Roland Kessous, et puis Michel Marcus l’auditeur phare de la promotion 1972. Et aussi Nicole Obrego, la seule femme dont je me souvienne avec précision à cette époque comme ayant été dans un bureau de cette époque-là, honte à moi.

Notre promo d’auditeurs a un peu bousculé ce bureau en 1973 en même temps que la direction de l’ENM: pétition contre le coup d’état au Chili qui venait de renverser Allende, affichée dans le panneau syndical de notre section, comme la montre Lip en soutien aux luttes ouvrières à Besançon, puis le bouquet en fin de scolarité : notre « stage sauvage » à la Sorbonne pour protester contre le raccourcissement de la formation, et qui nous a valu à tous des poursuites disciplinaires, ce dont on se fichait pas mal : le soutien qui nous avait été apporté par Casamayor, Philippe Boucher, Serge Livrozet et la section du SM de la promo 1974 était bien plus importants. Le bureau nous avait finalement soutenu, mais avec des pincettes.

Tous, dans ce bureau, y compris Jean-Pierre me sont apparus alors partagés entre l’amusement et l’inquiétude par ce qui leur semblait être, au mieux, un mini mai 68 à l’ENM, au pire un « truc » de potaches irresponsables sans finalité politique claire. J’ai compris plus tard qu’au-delà du clivage entre la gauche progressiste ou réformiste et qui deviendra bientôt « de gouvernement » et celle, plus radicale et proche des mouvements sociaux et des intellectuels qui les soutenaient, le partage se faisait en gros entre deux « tendances ». Ceux qui voulaient « refaire le monde » à partir d’une réflexion sur la loi, le juge et l’Etat via différentes stratégies telles que la lutte antihiérarchique ou les pratiques professionnelles de rupture, et ceux, dont Jean-Pierre, pour qui le SM était surtout une courroie de transmission vers l’arrivée de la gauche au pouvoir via les législatives puis l’élection présidentielle à venir. Mais pendant toutes ces années-là, les deux « tendances » non seulement coexistaient mais s’enrichissaient l’une l’autre. Ce qu’illustre un débat à Gouttelas dont je me souviens très bien : François Colcombet soutenait que les syndiqués devaient être aussi les meilleurs juges pour être les plus crédibles dans les juridictions et faire évoluer les pratiques judiciaires, alors qu’en face, l’enjeu était plutôt sur des stratégies « de rupture » au soutien des luttes sociales et phosphoraient autour du concept de « mort du juge » avec des mouvements « alternatifs » sur le terrain, des intellectuels et le Libé de l’époque : dans la foulée de Michel Foucault et de la critique de tout ce qui pouvait être apparenté au « contrôle social », on cherchait à réduire au minimum l’intervention du juge assimilée à celle de l’État. Plus tard, ce sera la conception du juge comme relai de l’accès aux droits qui, logiquement, l’emportera.

Je crois vraiment que c’est grâce à Jean-Pierre que les deux « tendances » ont avancé ensemble sur des concepts tels que celui de la « loi outil de travail » et concrètement dans la mobilisation commune contre les projets de loi « scélérates », la loi anticasseurs puis loi Sécurité Liberté. Il avait compris que ces « luttes » et les intellectuels qui les soutenaient étaient à la fois justes et utiles pour aider la « Gauche des partis » à prendre bientôt la place de cette droite qui avait été au pouvoir quasiment tout le temps depuis la Libération. Et que le SM pouvait être à la fois courroie de transmission et fabrique de juges plus indépendants, plus libres et sensibles à la Harangue d’Oswald Baudot (1974). Et la formule « radicale » de Jean-Pierre selon laquelle « juger est un acte politique » trouvait alors toute sa portée dans ces confrontations fécondes.

C’est là qu’il faudrait pouvoir rendre compte des qualités qui ont permis à Jean-Pierre de permettre cette synthèse. Il n’a pas été longtemps en juridiction moins longtemps en tous cas qu’à la Chancellerie, comme tous ceux qui sortaient parmi les premiers du concours de sortie à l’époque. Au-delà de son sens politique, de ses convictions, de son courage, son charisme était lié à plusieurs facteurs et entre autres à l’alliage entre ses qualités de tribun parfois redoutables et son charmant zozotement.

Une autre fois il faudrait, dans un second chapitre, décrire et mettre à jour les enjeux à l’origine des déchirements survenus après que la Gauche soit devenue majoritaire à partir du 10 mai 1981.

Mais je crois que ce qui a caractérisé l’engagement de Jean-Pierre, c’est ce mouvement perpétuel autour de la loi, telle qu’appliquée par le magistrat qu’il a d’abord été, puis préparée, construite, débattue et votée par le parlementaire qu’il est ensuite devenu. Et ce qui le définit, c’est cette cohérence, cette fidélité à ses engagements qu’il a toujours maintenue à ces différentes places en y défendant, à l’Assemblée nationale puis au Sénat, à Paris, et à Héricourt où Myriam était aussi très présente, les mêmes valeurs et les droits des plus fragiles [4] : les mineurs, les toxicos, les détenus, les malades mentaux et bien sûr les homosexuels, surtout au moment de l’hécatombe du SIDA avec son engagement pour le PACS, première étape du mariage pour tous.

Fidèle en amitié, il l’a toujours été aussi à ses idées.

Maurice Zavaro, qui vient d’écrire un livre de philosophie du droit [5] me souffle une formule pour définir ce qu’il était à travers ses engagements judiciaires puis politiques : il était, au sens où on parle de philosophe politique un juriste politique, plus qu’un politique juriste.

A suivre ?

 

PS Merci à Roland Kessous, Jean-Pierre Deschamps, Yves Lemoine, Maurice Zavaro, Daniel Ludet, Jean Paul Jean et Odile Mondineu, avec qui j’ai échangé en rédigeant ces quelques lignes, qui, bien évidemment, ne les engagent en aucune manière

 

Alain Blanc le 6 février 2021

 

[1] Éditions « La découverte ».

[2] Éditions EHESS.

[3] « Le discours que M. Maurice Aydalot, procureur général près la cour d'appel de Paris, a tenu personnellement à prononcer cette année à l'occasion de l'audience solennelle de rentrée a été particulièrement remarqué. Le magistrat n'a pas ménagé ses critiques sur la façon dont ses collègues comprennent, en général, la mission qui leur incombe au sein de la cité moderne. Il les accusa de " s'enliser dans un immobilisme aveugle ", de se confiner dans des préoccupations matérielles de " couleur noire ou dorée de toques, comme s'ils étaient des jockeys, et de teinte noire ou rouge de ceintures, à l'instar des judokas ", tandis que " la société humaine évolue chaque jour sous leurs yeux indifférents ".(Le monde 18 septembre 1959).

[4] Entre autres : Procédure pénale : les clefs d'une réforme équilibrée ; Rapport d'information de MM. Jean-René LECERF et Jean-Pierre MICHEL, fait au nom de la commission des lois, https://www.senat.fr/rap/l10-489/l10-489.html; Prison et troubles mentaux : Comment remédier aux dérives du système français ? Rapport d'information de M. Gilbert BARBIER, Mme Christiane DEMONTÈS, MM. Jean-René LECERF et Jean-Pierre MICHEL, fait au nom de la commission des lois et de la commission des affaires sociales n° 434 (2009-2010) - 5 mai 2010. http://www.senat.fr/notice-rapport/2009/r09-434-notice.html;

[5] « La part du juste » (Ed. Michel de Maule).

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