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Le Club de Mediapart mer. 24 août 2016 24/8/2016 Dernière édition

L’éducation rom, une logique singulière

Les préjugés sur l'éducation donnée par les Rom à leurs enfants sont source de malentendus durables, avec des effets sur l'accueil qui leur est fait. Contrairement aux idées reçues, le plus souvent négatives, l'éducation rom valorise la satisfaction des besoins des enfants.

Les préjugés sur l'éducation donnée par les Rom à leurs enfants sont source de malentendus durables, avec des effets sur l'accueil qui leur est fait. Contrairement aux idées reçues, le plus souvent négatives, l'éducation rom valorise la satisfaction des besoins des enfants.

La mère rom et son bébé sont en contact constant ce qui explique qu’elle ne s’en sépare pas, même quand elle mendie. Quand l’enfant rom grandit et que ses parents s’absentent dans la journée, c’est le groupe qui prend le relais et le surveille. D’ailleurs, la seule condition posée à sa liberté de mouvements tient dans l’obligation pour lui d’être accompagné d’autres enfants en cas de déplacement dans l’environnement extérieur perçu non sans raisons, comme hostile. L’enfant rom ne connaît donc pas l’isolement avec pour conséquence une crainte, voire une « phobie », (B. Formoso[1]), de l’isolement, et une dépendance forte à son groupe. La séparation d’avec la famille et le groupe constitue un traumatisme. Philippe Alain dans son billet intitulé Un bébé en garde à vue, accusé d’avoir mendié,  indique que « Lors de l’été 2011, (…) des mamans roms qui mendiaient avaient été arrêtées et séparées de leurs enfants plusieurs semaines. A l’époque, c’est la « privation de soins » qui avait été évoquée par les policiers, mais le tribunal de Bobigny avait décider de relaxer les mamans injustement incriminées. »

http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-alain/050113/un-bebe-en-garde-vue-accuse-d-avoir-mendie

On imagine dans quel état de détresse ont dû se trouver ces enfants séparés de leurs parents et de leurs proches durant plusieurs semaines, habitués qu’ils sont à être entourés constamment par leurs proches, leur mère en particulier. Quant à l’argument de « la privation de soins », imputée aux mères roms par la police dans le cas cité par Philippe Alain, il témoigne de l’ignorance des sociétés d’accueil à l’égard de l’éducation rom. Ce n’est pas le manque de soins qui place les enfants roms aux côtés de leurs mères dans l’exercice de la mendicité mais d’une part, leur situation économique et sociale précaire et leurs activités de subsistance pour y faire face, de l’autre le fait que les mères n’aiment pas se séparer de leurs enfants en bas âge.

Le maternage pour une mère rom consiste à prendre en compte pendant 3 à 4 ans les besoins du tout petit et à s’adapter à son rythme (nourrissage, sommeil), et non l’inverse (à adapter le bébé au rythme des parents et des adultes, ce qui est le cas dans le placement du bébé en crèche, puis du tout petit en maternelle). Le sevrage du bébé rom et son éducation à la propreté (dressage sphinctérien) sont progressifs et tardifs. La satisfaction (non différée) des besoins au principe de l’éducation rom crée les conditions d’une éducation très personnalisée versus l’éducation non rom qui privilégie des normes éducatives socialisant l’enfant sur la base de la privation et de sa « mise en conformité » avec le monde adulte, par exemple en restreignant ses mouvements et en lui imposant une régulation arbitraire du temps (horaires). Si ces contraintes nous paraissent tout à fait normales, elles ne le sont pas pour les Rom : « Les adultes et les enfants mangent et dorment selon leurs besoins, sans lieux prescrits, ni moments spécifiés», (B. Formoso).

Ce rythme de vie très libre de même que cette mobilité sont perçus par les Gadjè comme des traits d’asocialité et d’indiscipline alors que les Rom les considèrent comme gages de liberté et d’appartenance au groupe puisqu’ils sont des éléments fondamentaux de l’organisation familiale et sociale.

L’éducation rom repose l’interaction de la demande et du don, de la sollicitude et de la sollicitation: « dans un milieu où la sollicitation est un acte ordinaire, la sollicitude est une réaction valorisée et la satisfaction rapide des besoins, une issue normale » (B. Formoso). Il en résulte pour les Rom, ajoute B. Formoso, -reprenant l’expression de G. Roheim pour définir les chasseurs-cueilleurs-, au niveau individuel, un optimisme oral qui conditionne les comportements roms:  sens poussé et non sélectif de l’hospitalité ,  insouciance , prodigalité, vie au jour le jour, à rebours de notre parcimonie, voire de notre pessimisme oral (de notre peur de manquer).

 C’est que nous avons fait au cours de notre apprentissage éducatif et social la dure expérience de la privation et de tout ce qui vient brider notre liberté d’action. Et ce ne sont pas les objets de consommation qui viennent en remplacement d’un manque en quelque sorte premier dans l’existence qui peuvent remplacer la sécurité donnée à la base par la sollicitude maternelle sans faille et le soutien du groupe dans les premiers âges de la vie. Enfants nous n’avons pas appris et expérimenté ce qu’est la réciprocité, à la suite, ne pourrons pas l’étendre à l’ensemble des relations sociales. Reste donc l’isolement et le chacun pour soi. La société en toutes ses institutions, de la famille à l’école, n’est pas sensibilisée aux besoins exprimés par les enfants et en retour, ceux-ci ne savent pas répondre aux besoins d’autrui. L’adaptation aux contraintes, la compétitivité et les méthodes coercitives au principe du système éducatif français ont des effets, hélas, bien connus. On peut supposer que l’échec scolaire est lié, pour partie, à cette logique éducative, -typiquement française ?

A rebours de la logique de soumission à l’œuvre dans l’éducation non rom, les Rom remplacent les punitions et les privations par des méthodes de persuasion, des moqueries ou des réponses positives (gratifications verbales, physiques ou matérielles), valorisent l’autonomie et l’expression des besoins de l’enfant, ignorent les rapports directifs, enfin privilégient globalement la dialectique contestation/persuasion (B. Formoso).

On comprendra aisément à la suite que l’enseignement tel qu’il est délivré dans nos écoles rebute les enfants et les parents roms. Les enfants perçoivent l’école et le monde gadjè comme un monde carcéral, de là leur absentéisme. Une fois la lecture et l’écriture assimilées, les Rom préfèrent aux savoirs théoriques les savoir faire liés à la vie de tous les jours, immédiatement applicables dans le cadre d’une économie de survie et partageables avec le groupe. La transmission des aînés aux plus jeunes est valorisée. Elle n’obéit pas à la logique hiérarchique mais à un partage ludique et lucratif. Le savoir s’acquiert également dans le jeu des relations sociales.Le jeune rom apprend en gagnant sa vie, y compris dans l’exercice de ces métiers que sont la chine et la mendicité, où l’on peut voir des extensions de la cueillette et/ou du glanage… Au fond, les activités chineuses consistent à prélever une part des besoins sur la nature et la société, supposées prodigues et constituent le terme d’une éducation à la satisfaction réciproque des besoins de chacun et du groupe, étendu au monde externe. Cette notion de réciprocité sur la base de la demande et du don, de la sollicitation et de la sollicitude, est source de bien des malentendus entre Rom et Gadjè lesquels envisagent le jeu social à partir de normes radicalement différentes.

B. Formoso met au jour un paradoxe : si l’existence des Rom est placée sous le signe d’un état de privation potentielle du fait de leur situation précaire, donc d’une insécurité quasi constante, ces derniers  contrebalancent les effets négatifs de la privation par le principe à double détente de sollicitude et de sollicitation. Leur optimisme oral résulte de la sécurité produite par ce système d’échanges réciproques lequel est au fondement de leur socialité, et garantit leur survie... Les Rom sont « enclins à solliciter leur prochain sans complexes de par la générosité qui est de mise dans leur milieu, ils sont de cette manière, préparés à assumer  des activités économiques aux revenus aléatoires. » De même « tout naturellement » ils vont prélever sur le monde extérieur ce dont ils ont besoin au jour le jour. Les Gadjè, souligne B. Formoso, « confrontés à une situation analogue » vont réagir de manière diamétralement opposée. Ils vont manifester « de la parcimonie là où les Tsiganes font preuve de prodigalité», vont « chercher à sortir de la précarité » quand les Rom « n’envisagent guère d’alternatives à leur situation ». En compensant leur précarité par des « valeurs humaines cultivées au sein du groupe » fondées sur la réciprocité, ils ont trouvé le moyen de contrer la misère grâce à une représentation singulière du monde : « la générosité valorisée dans leur société aboutit à l’image d’un monde potentiellement généreux qui tend à contrebalancer celle, inverse, d’un milieu hostile, bien trop souvent confirmée par l’attitude des populations qui les entourent. »

Pour conclure, « la privation de soins » si souvent invoquée par le pouvoir et ses institutions pour discriminer les parents Rom, est inadéquate à leur situation (sauf cas particuliers) et ne saurait servir d’argument  pénal, voire est un contresens absolu, pour la raison dépliée par B. Formoso que l’éducation rom répond à la satisfaction des besoins de l’enfant pour contrebalancer les effets de la privation dont ce peuple fait l’expérience depuis toujours.

 

Post-scriptum

1-J’ai tiré les principaux arguments de ce billet de l’étude de B. Formoso, « Education, production, identité : le cas d’une communauté tsigane sédentarisée dans le Sud de la France », in Tsiganes : identité, évolution, Etudes tsiganes, Syros, Alternatives, Paris, ouvrage collectif, textes réunis et présentés par Patrick Williams. Et je les ai accommodés à ma sauce et en fonction de l’actualité, en particulier en lien avec le billet de Philippe Alain. L’explication avancée ne vaut que pour le cas étudié ici par B. Formoso. Il convient en effet de relativiser toute généralisation car comme le précise P. Williams, les situations sont diverses même si la présence tsigane est irréfutable. En revanche, on peut considérer la logique éducative, dégagée par B. Formoso comme mode particulier d’ajustement aux conditions qui leur sont faites, comme spécifiquement tsigane.

2- La partie de l’ouvrage consacrée à l’éducation des enfants tsiganes (7 articles) analyse les causes du malentendu généralisé entre l’institution scolaire et les familles tsiganes, point non abordé en détail dans ce billet. J’en donne la synthèse faite par P. Williams : « L’école ne propose qu’une éducation parmi d’autres. Dans son milieu, l’enfant en reçoit déjà une qui est liée à des modes de production spécifiques et à l’affirmation de singularité (Formoso). Les méthodes de l’école ne doivent-elles pas alors prendre en compte la particularité de ces enfants et celles du mode de vie de leurs familles (Varnagy, Chalmers) ? L’institution scolaire vise l’insertion, mais n’existe-t-il pas une insertion traditionnelle des Tsiganes que le projet et les méthodes de l’école viendraient remettre en cause (L’Amie) ? Est-ce pour cela que la plupart du temps, entre l’école et les Tsiganes, les choses se passent plutôt mal (Chartier et Cottonec) ? Une des causes du malentendu ne serait-elle pas la volonté institutionnelle d’apporter une réponse unique à des situations diverses ?»

3- Ce billet ne vise pas à présenter l’éducation rom comme un modèle idéal, plutôt d’en tirer des enseignements. B. Formoso précise que les parents roms sont, comme tous les parents, parfois défaillants.

4- B. Formoso dans son exposé pose un rapport entre éducation et pratiques sociales, culturelles et économiques (métiers) roms et dégage à la suite un habitus particulier. Il  circonscrit précisément sa logique à l’œuvre dans ce rapport singulier, au-delà des seuls faits. Le concept d’habitus, formulé par Mauss, réactualisé par Bourdieu, intègre « la profondeur historique des comportements ainsi que leurs dimensions individuelle et collective »

5- S’agissant de la mendicité, il faut dissocier pratique familiale et système organisé de type mafieux.

 


 

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Tous les commentaires

Un commentaire un peu opportuniste (encore que… comme disait l’autre).

Allez visiter le site Questions de classe(s)
http://www.questionsdeclasses.org/
qui propose des débats, des infos de lutte, des infos tout court sur l’éducation émancipatrice.

Plusieurs papier, notamment de Laurent Ott ont été publiés sur le site et des portraits de Roms par Pierre-Emmanuel Weck sont actuellement en Une.

Amicalement,

François Spinner

 

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