Tanguy Sandré (avatar)

Tanguy Sandré

Chercheur en sciences sociales

Abonné·e de Mediapart

12 Billets

0 Édition

Billet de blog 12 janvier 2026

Tanguy Sandré (avatar)

Tanguy Sandré

Chercheur en sciences sociales

Abonné·e de Mediapart

Le Groenland uni mais esseulé face aux puissances coloniales

Après l'enlèvement de Nicolas Maduro, le président Trump a rapidement désigné les prochaines cibles de sa fureur impérialiste. Parmi celles-ci, le Groenland, une ancienne ambition états-unienne et une constante obsession pour Trump. Face à cette nouvelle attaque, le Groenland fait à nouveau front uni, entouré d'« alliés » empêtrés dans l'affirmation d'un droit international à géométrie variable.

Tanguy Sandré (avatar)

Tanguy Sandré

Chercheur en sciences sociales

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Après l'enlèvement de Nicolas Maduro, le président Trump a rapidement désigné les prochaines cibles de sa fureur impérialiste. Parmi celles-ci, le Groenland, une ancienne ambition états-unienne et une constante obsession pour Donald Trump. Face à cette nouvelle attaque, guidée par la furie autant que par un fantasme sécuritaire et minier, le Groenland fait à nouveau front uni fidèle à sa voix anticoloniale, entouré d'« alliés » empêtrés dans l'affirmation d'un droit international à géométrie variable.

Les velléités du Président Donald Trump au Groenland ont pris en crédibilité ces derniers jours à la suite de l’enlèvement du Président vénézuélien Nicolas Maduro et de Cilia Flores, le 3 janvier, illustrant ainsi une réaffirmation d’une visée impérialiste et interventionniste s’affranchissant du droit international. Alors, le Groenland sera-t-il bientôt renommé « Red, White and Blueland » comme Trump l'avait proposé ? Ou existe-t-il des oreilles prêtes à entendre les aspirations d'un territoire toujours sous tutelle danoise plus prompte à se renommer Nunarput (« notre pays/territoire ») ou Inuit Nunaat (« le pays/territoire des Inuit ») ? 

A la suite de l’intervention au Venezuela, Kate Miller, l'épouse du chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche a partagé une photo du Groenland sur fond de drapeau américain avec la légende « SOON » (BIENTÔT). Le chef de cabinet adjoint, Stephen Miller, a lui-même affirmé que le Groenland devrait faire partie des États-Unis. La Maison-Blanche élaborerait activement des plans d'acquisition, y compris des mesures diplomatiques, économiques et militaires, qualifiant le territoire autonome de « priorité de sécurité nationale » et ravivant ainsi une idée longtemps considérée comme rhétorique. Cette obsession trumpienne remonte à la première administration mais gagne en acuité à la suite de l’intervention étatsunienne au Venezuela, et alors que le recours à l'armée américaine « est toujours une option »  d’après la Maison Blanche

Muet puis conciliant après l’enlèvement de Nicolas Maduro, Emmanuel Macron et six autres chefs et cheffes de gouvernements de pays membres de l’OTAN ont signé une déclaration commune affirmant qu « il revient au Danemark et au Groenland, et à eux seuls, de décider des questions concernant le Danemark et le Groenland ». Les ministres des Affaires étrangères des pays nordiques (Finlande, Suède, Norvège et Islande) ont également défendu l'autodétermination du Groenland et du Danemark, après n'avoir visiblement pas trouvé les mots justes pour condamner les violations étatsuniennes du droit international. Comme le souligne le média danois Altinget, l’affaiblissement des positions européennes vis-à-vis du droit international, rend toute position de soutien au Groenland inaudible : « on ne peut défendre le droit international en Ukraine et accepter son effondrement au Venezuela ou à Gaza. On ne peut parler de souveraineté en mer Baltique et l'ignorer dans les Caraïbes ». Cela n'a pas empêché la première ministre danoise, Mette Friedriksen, d'indiquer que toute action militaire signifierait la fin de l’OTAN : « la communauté internationale telle que nous la connaissons, les règles démocratiques du jeu, l’OTAN, l’alliance défensive la plus puissante au monde, tout cela s’effondrerait si un pays de l’OTAN décidait d’en attaquer un autre ».

Mais Trump ne joue pas uniquement avec les nerfs des Européens comme le souligne François Bougon sur Mediapart, il joue aussi et surtout avec ceux des groenlandais·es, parmi lesquel·les le désir d'indépendance n'a jamais été aussi partagé. Le président du Naalakkersuisut, Jens-Frederik Nielsen, dans une déclaration adressée à Trump, a indiqué que : « Ce n'est pas ainsi qu'on s'adresse à un peuple qui a maintes fois fait preuve de responsabilité, de stabilité et de loyauté. Trop, c'est trop. Plus de pressions. Plus d'insinuations. Plus de fantasmes d'annexion. Nous sommes ouverts au dialogue. Nous sommes ouverts à la discussion ». Dans une déclaration commune, l'ensemble des partis groenlandais à l'Inatsisartut, le parlement national, ont montré leur unité : «en tant que dirigeants des partis groenlandais, nous tenons à souligner une fois de plus notre souhait de voir cesser le manque de respect des États-Unis envers notre pays », affirment-ils. Avant de reprendre une formule devenue refrain ces derniers mois : « Nous ne voulons pas être Américain·es, nous ne voulons pas être Danois·es, nous voulons être Groenlandais·es ». Une position largement, sinon unanimement, partagée dans le pays, comme je le rappelais dans un billet précédent. Ce weekend, ce refrain a été repris lors d'une nouvelle manifestation dans la capitale, Nuuk. Alors que les réponses aux menaces étatsuniennes sont demeurées largement rhétoriques, la députée groenlandaise Aaja Chemnitz au Folketing, le parlement danois, appelle désormais le Groenland et le Danemark à prendre des mesures concrètes, y compris miliaires, concernant la préparation et la protection du Groenland.

Plus tôt, au mois de décembre, Donald Trump avait nommé un nouvel envoyé spécial au Groenland, le gouverneur républicain de l'État de Louisiane, Jeff Landry. Ce dernier avait écrit sur X que c'est un honneur pour lui d'assumer la mission d'intégrer le Groenland aux États-Unis, alors que ce dernier est déjà présent sur le territoire depuis la seconde guerre mondiale et qu'il dispose d'une base militaire dans le Nord du territoire.

Illustration 1
Montage largement repris par les groenlandais·es sur les réseaux sociaux pour contester les déclarations impérialistes et coloniales etatsuniennes. © Aka Hansen

Au Groenland rien de nouveau : un intérêt étatsunien ancien

La position géostratégique du Groenland, situé entre l’Europe et l’Amérique du Nord, a très tôt attiré l’attention des États-Unis. Dès 1867, le président Andrew Johnson proposait une première offre d’achat du territoire, suivie en 1946 par celle de Harry Truman, qui proposait 100 millions de dollars à Copenhague (Pouillieute, 2025). Déjà en 2019, le président Donald Trump avait ravivé cette ambition, se heurtant de nouveau au refus catégorique des autorités danoises.

La présence étatsunienne au Groenland s’est concrétisée durant la Seconde Guerre mondiale. En 1941, un traité autorise les États-Unis à établir des bases militaires sur le territoire, alors que le Danemark est occupé par l’Allemagne. Ce traité a été actualisé par un accord bilatéral en 1951, après l’adhésion du Danemark à l’OTAN. Cet accord constitue encore aujourd’hui le fondement de la présence militaire américaine sur le territoire. La base de Pituffik, construite dans ce cadre, est la seule base américaine permanente au Groenland. Elle joue aujourd’hui un rôle clé dans le système antimissile des États-Unis et dans leur dispositif de défense maritime en Arctique.

A rebours des déclarations de Donald Trump, ces dernières années, les relations diplomatiques et militaires entre les Etats-Unis et le Danemark et le Groenland se sont renforcées. En 2020, les États-Unis ont rouvert leur consulat à Nuuk, après une absence de près de sept décennies. Installée d’abord dans le centre de commandement arctique de l’armée danoise, cette représentation diplomatique symbolisait alors l’intérêt renouvelé de Washington pour l’Arctique et pour un dialogue accru avec le Groenland. La même année, un accord de coopération a été signé entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland, portant notamment sur la gestion des services de la base de Pituffik. En 2014, les États-Unis avaient unilatéralement attribué ce contrat à une entreprise américaine, au détriment d’une société dano-groenlandaise, provoquant de vives réactions locales. L’accord de 2020 prévoit désormais que ces contrats devront être attribués à des entreprises groenlandaises.

Le nouvel accord de défense bilatéral signé en décembre 2023 entre Copenhague et Washington prévoit la possibilité de stationner des soldats américains et de stocker du matériel sur le sol danois. S’il exclut explicitement le Groenland et les Îles Féroé, il autorise toutefois un accès sans entrave des forces américaines à plusieurs bases situées au Danemark continental, notamment à Karup, Skrydstrup et Aalborg. Plus récemment, les États-Unis envisagent actuellement de transférer le Groenland du Commandement européen (EUCOM) au Commandement du Nord (NORTHCOM), ce qui, bien que symbolique, renforce la perception d’un repositionnement stratégique américain dans la région. 

Dans ce contexte de recomposition géopolitique, le Danemark a annoncé en janvier 2025 un plan d’investissement de 14,6 milliards de couronnes danoises (environ 1,95 milliard d’euros) pour renforcer sa présence militaire dans l’Arctique et l’Atlantique Nord. Ce plan, élaboré conjointement avec les gouvernements groenlandais et féroïen, prévoit l’acquisition de trois navires arctiques capables d’emporter des drones et des hélicoptères, le déploiement de deux drones de surveillance longue portée, ainsi que le renforcement des capacités satellitaires et des capteurs terrestres afin d’améliorer la connaissance de la situation et le renseignement dans la région. Cependant, cet accord est pourtant considéré comme largement insuffisant pour à la fois permettre une défense qui ne dépende pas uniquement des États-Unis, mais aussi pour prendre la mesure de la volonté groenlandaise d’indépendance. Cette dernière repose en partie sur le développement d'un secteur minier, dont les revenus seraient en mesure de remplacer la subvention danoise. L'état actuel du développement minier au Groenland, tout comme l'approche critique et précautionneuse des groenlandais·es vis-à-vis du développement d'infrastructure extractiviste, rend l'ambition géologique trumpienne fantasmagorique. 

En lame de fond, le fantasme minier

En 2009, avec l’entrée en vigueur de la loi sur l’autonomie renforcée, le Groenland a obtenu le plein contrôle de ses ressources naturelles, notamment les hydrocarbures et les minéraux, qui relevaient auparavant de la compétence du Danemark. Depuis lors, l’exploitation des ressources est souvent promue par les élites groenlandaises comme un pilier potentiel de l’autonomie économique, dans l’optique d’une indépendance future. Bien que critiqué dans les années 1980 pour son caractère d'enclave et ses impacts sociaux négatifs, le modèle extractif a été réhabilité dans les années 2010 comme instrument de souveraineté (Bailleul, 2023). Alors qu’en 1988, le Groenland avait instauré une politique de tolérance zéro à l’égard des mines d’uranium, en octobre 2013, le parlement groenlandais a levé l’interdiction sur l’extraction de matériaux radioactifs, ouvrant ainsi la voie à l’exploitation de l’uranium par les entreprises minières. . Le développement du secteur minier est aujourd’hui souvent présenté par les autorités comme une condition essentielle de l'indépendance économique, prélude à une indépendance politique vis-à-vis du Royaume du Danemark. L’exploitation de ces ressources permettrait de réduire la dépendance financière à l’égard de la subvention annuelle danoise, qui représente environ 520 millions d’euros/an, soit environ 16% du PIB du territoire. Bailleul (2023) suggère que le développement minier s’inscrit dans la construction d’une « communauté imaginée », c’est-à-dire dans « les représentations idéologiques soutenant l’idée de peuple national homogène, aux traditions et aux valeurs communes, essentiel à la construction et la reproduction des États-nation » (p. 314). La levée de l’interdiction sur l’exploitation des mines d’uranium a joué un rôle déterminant, en particulier pour le développement du projet minier de Kuannersuit, porté par la société australienne Greenland Minerals and Energy. Pourtant, le projet a été abandonné en 2021 (voir un billet précédent à ce sujet). Le refus de développer certaines mines à forte rentabilité immédiate, comme Kuannersuit, montre néanmoins que l’indépendance ne peut être pensée en termes purement extractivistes, et que la construction d'une telle communauté imaginée s'ancre dans une vision à long terme, écologiquement et socialement soutenable. 

Aujourd’hui, le Groenland possède 25 des 34 matières premières critiques identifiées par l’UE, attirant les convoitises internationales. Pour autant, en 2025, seules sept licences d’exploitation minière sont actives et seules deux exploitations minières sont en activité sur le territoire groenlandais : la mine d'or de Nalunaq, près de Nanortalik (sud-ouest du Groenland), et la mine d'anorthosite de White Mountain /Itilleq, près de l’aéroport de Kangerlussuaq. Si le sous-sol groenlandais suscite une attention croissante de la part du Danemark, mais également de l’Union européenne, qui considère le Groenland comme un partenaire stratégique, comme en témoigne l’accord signé en 2023 dans le cadre de sa recherche d’autonomie vis-à-vis de la Chine, les revenus de l'exploitation minière représentent aujourd'hui moins d'1% du PIB du Groenland, et un développement massif à court terme est autant improbable politiquement et socialement que technologiquement et économiquement douteux.

Hier encore, Donald Trump indiquait vouloir acquérir le Groenland, privilégiant l'option diplomatique sans se résoudre pour autant à renoncer à l'option de la force. Si d'autres scénarios sont sur la table, comme celui d'un statut de libre association avec les États-Unis, à l'instar de ce qui existe avec certaines nations insulaires du Pacifique, ou plus farfelu le paiement de 100 000 dollars à celleux qui accepteraient rejoindre les Etats-Unis, il y a peu de doutes sur le rejet des groenlandais·es d'adhérer à un discours colonialiste et impérialiste. Ce mercredi, le ministre des Affaires étrangères danois Lars Løkke Rasmussen et la ministre des Affaires étrangères du Groenland, Vivian Motzfeldt, rencontreront le secrétaire d'État américain, Marco Rubio à Washington. Si ni la sécurité des Etats-Unis ni la promesse d'un pactole minier ne sont donc en jeu, les velléités trumpiennes s'expliquent certainement moins par la « nécessité psychologique » qu'il a évoqué que par le tapis rouge qui lui est déroulé. Parce que l'option d'affaiblissement du droit international a été choisi par le continent européen, au moins depuis la guerre coloniale et génocidaire à Gaza, et « la faute morale » renouvelée par l'approbation de l'intervention au Venezuela, le Groenland prêche désormais sa souveraineté, et celle des territoires opprimés, de plus en plus seul dans le Nord. 

Tanguy Sandré

Note : Face à l'intérêt croissant des journalistes pour le pays, et faisant face à des sollicitations à la fois irrespectueuses et culturellement inadaptées, Aka Hansen, une artiste inuit, a édité un guide à destination des journalistes entrant en contact avec des inuit du Groenland ou se rendant sur place. Il est disponible ici.


Références

Bailleul, P. (2023). Faire nation par la mine ? Histoire politique des territoires miniers au Groenland. Études Inuit Studies, 47(1/2), 311–334. https://www.jstor.org/stable/27345308

Pouillieute, A. (2025). Le Groenland, un sujet sérieux. Revue Défense Nationale, 879(4), 77–82. https://doi.org/10.3917/rdna.879.0077

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.