Il faut sauver le journaliste Taoufik Ben Brik

Depuis le jeudi 23 juillet, Taoufik Ben Brik, célèbre journaliste et écrivain, auteur de pamphlets acerbes contre toutes les formes de médiocrité et des dérives autocratiques des différents régimes en Tunisie, dort dans la prison de Mornaguia, à Tunis, à 1800 km, loin de sa famille.

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Un an ferme pour la plume libre, l’ami et le complice des plus grands intellectuels et romanciers dans le monde. Il dormira dans une cellule sordide de la Révolution, lui qui a payé de sa santé, de sa sécurité et la sécurité de sa famille pour la chute de la dictature de Ben Ali.

L’affaire remonte à la période de la campagne électorale de la présidentielle d’octobre 2019. Taoufik Ben Brik a critiqué la justice du temps de Ben Ali en évoquant  certains magistrats qui l’ont condamné auparavant, injustement à six  mois de prison ferme. Pour l’affaire actuelle, la loi est claire et l’article 69 du décret-loi n°2011-115 du 2 novembre 2011 relatif à la liberté de la presse indique que seules les personnes concernées par les propos diffamatoires peuvent porter plainte, or dans cette affaire c’est le ministère public qui s’est chargé de l’affaire.

Ce lundi 13 juillet, Taoufik a dû partir précipitamment à Tunis pour rapatrier la dépouille de son frère aîné Hédi, qui vivait à Paris. Hédi est mort, soudainement suite à un cancer des poumons. Une mort qui a terriblement affecté Taoufik, déjà marqué par la mort de sa sœur Mongia, après une longue lutte contre la maladie.

Après l’enterrement, il  s’est retrouvé manu militari derrière les barreaux. Transgressant la loi, les juges ont décidé de  jeter en prison le symbole de la liberté.  

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Taoufik Ben Brik a été condamné à deux ans de prison ferme avec exécution immédiate par contumace. Taoufik  n’était pas au courant de procès, vivant à Paris avec sa famille qui était toujours menacée, même après la Révolution.

Il est allé, avec son avocat Maître Nabil Akrimi, de leurs propres chefs, vers la justice pour faire opposition à ce jugement parce que l’erreur de procédure est évidente et la loi claire, mais « à notre grande surprise, mon client a été jugé le jour même d’un an de prison ferme et a été conduit en prison militari manu après avoir passé deux heures et demi au poste de police », dira son avocat Maître Nabil Akrimi.

 Le Syndicat National des Journalistes Tunisiens (SNJT), ainsi qu’une quarantaine d’associations nationales et internationales, tels que  l’Organisation tunisienne de protection des journalistes, la Ligue tunisienne des Droits de l’homme, l’Union internationale des journalistes ont dénoncé vigoureusement ce jugement rendu jeudi 23 juillet 2020 par la chambre correctionnelle près du tribunal de première instance de Ben Arous contre l’écrivain et journaliste Taoufik Ben Brik. Des partis politiques, Le parti, L’Ouvrier, El Watad, ont publié des communiqués prenant parti avec Taoufik Ben Brik,. Les instances des Nations unies ont été saisies ainsi que d’autres instances régionales dont la Tunisie est membre.

« Ce jugement rendu contre Taoufik Ben Brik est une dérive dangereuse dans le traitement judiciaire d’un dossier qui s’inscrit dans le cadre de la liberté d’expression »,  dira son avocat à Paris Maître William Bourdon.

Le SNJT estime que le jugement rendu contre Taoufik Ben Brik ne respecte en rien les chartes juridiques des démocraties qui s’accordent à permettre toutes les formes d’expression sans conditions notamment dans le cadre du débat général lié à des personnalités publiques dans le domaine politique et des institutions publiques. Ce jugement  est de nature à renforcer les craintes d’un retour à l’interdiction de toute critique des institutions notamment l’armée, la police et la justice.

  « C’est un jugement sévère qui s’inscrit dans la spirale des accusations adressées à une justice aux ordres des barons de l’argent et de la politique, qui est susceptible d’ébranler la confiance de l’opinion publique en le pouvoir judiciaire, lequel devrait être le garant des droits et libertés et protecteur du processus de la transition démocratique en Tunisie » déclare  Najet Zoghlami, sa sœur, ancienne attachée de presse de la Diva Warda

 L’embastillent la liberté de pensée et d'expression est devenue monnaie courante en Tunisie : une bloggeuse A.Charki, un professeur d'université Alibi et maintenat un écrivain T.Ben Brik.

Au delà des motifs des condamnations et des profils des condamnés, avec lesquels on peut être d'accord ou non, il y a manifestement une dérive dangereuse tendant à bâillonner les voix libres.

La démocratie ne peut vivre sans contradictions et sans la liberté de penser, de parler et d'écrire.

Le crime de Taoufik Ben Brik, c’est d’avoir dénoncé cette même justice, qui sous BEN ALI lui a collé une sale affaire pour l’arrêter.

« Après la Révolution, Nous avons espéré vivre normalement, en paix et savourer pleinement le gout de la liberté payé chèrement par mon mari, Taoufik Ben Brik. Rien n’a réellement changé… La vie de mon mari a été sérieusement menacée à maintes reprises. Notre maison a été marquée par une croix rouge…Un message adressé aux tireurs à gages,  qui seront commandités à tuer mon mari, qui signifie : ICI, L’HOMME A ABATTRE ». témoigne sa femme. Et, de continuer:« Mes enfants, déjà fragilisés par des années de persécution et de harcèlement ont été traumatisés.  Il a été décidé, alors qu’ils doivent quitter la Tunisie pour terminer leurs études en France. Mon fils Ali, entré en France en septembre 2015 ne mettra plus jamais les pieds en Tunisie. J’ai dû abandonner ma carrière professionnelle au sein d’une prestigieuse banque de Tunisie pour rejoindre mes enfants. Taoufik, resté seul à Tunis,  a dû nous rejoindre cette année pour que la famille soit réunie. Il devait surtout être aux cotés d’Ali, victime de persécutions, de harcèlements et d’agressions même après la Révolution.

Le Ben Brik, le poète est sans liberté. Il a été jugé criminel pour avoir mis à nu la partialité des magistrats tunisiens, pour avoir dénoncé cette même justice, qui sous Ben Ali l’a embastillé injustement… Un crime de lèse-magistrat.  Auteur de pamphlets acerbes contre toutes les formes de médiocrité et des dérives autocratiques des différents régimes en Tunisie, Ben Brik dort dans la prison de Mornaguia, à Tunis, à 1800 km,  loin de sa famille. Un an ferme pour la plume libre, l’ami et le complice des plus grands intellectuels et romanciers dans le monde entier. Il dormira dans une cellule miséreuse de la Révolution, lui qui a payé cher de sa santé, de sa sécurité et de la sécurité de sa famille pour la chute de  Ben Ali. Ironie du sort, l’homme qui a participé à l’avènement de la Révolution en démasquant la dictature bannano-policière du dictateur Ben Ali, se retrouve dans une geôle de l’après Révolution, juste à  côté de la cellule du gendre du dictateur Ben Ali, Slim Chiboub.

Sa  femme a adressé une lettre à Monsieur le président de la République tunisienne, Kais Saied,  dans laquelle elle demande la grâce présidentielle pour des raisons humanitaires. N’ayant aucune immunité, car atteint de la maladie du Cushing, conséquence de sa célèbre grève de faim de 42 jours, Taoufik Ben Brik risque la mort à chaque instant, d’autant que des cas de contaminés par le Covid -19 ont été signalés au Grand Tunis, où se trouve sa prison.

 « C’est un cri de détresse que je vous adresse. C’est un appel au secours émanant d’une mère sans défense, d’une épouse en désarroi, mais encore,  d’une femme attachée aux valeurs humanitaires et à la liberté », écrit  son épouse Azza Zarrad dans sa lettre au Président Kais Saied

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