Le septième califat

Le second tour des élections présidentielles en Tunisie, 13 octobre 2019, a été un exemple de consultation démocratique. Pas une contestation dans un seul bureau de vote. Une vague sans précédent a élu Kais Saïd, 61 ans, juriste à la retraite, gentiment qualifié dans les tabloïds de conservateur.

Le second tour des élections présidentielles en Tunisie, 13 octobre 2019, a été un exemple de consultation démocratique. Pas une contestation dans un seul bureau de vote. Une vague sans précédent a élu Kais SaÏd, 61 ans, juriste à la retraite, gentiment qualifié dans les tabloïds de conservateur. La plupart des Tunisiens sont ravis. Sous ce voile de régularité incontestable se camoufle une manœuvre qui a échappé à tous les regards, grâce à l'habileté sidérante de Rached Ghannouchi, chef du parti islamiste, la Nahdha.

Début septembre, tous les sondages portaient Nabil Karoui, candidat au second tour, par une vague aussi puissante. 56 ans, actionnaire minoritaire à Nessma TV, Nabil Karoui échappe aux étiquettes comme aux catégories usuelles de l'ascension politique. A son palmarès, il a survécu à une fatwa funeste, après avoir diffusé le film Persépolis.

Les Nahdhaouis savent que la pérennité de leur pouvoir est en jeu. Des enquêtes pourraient prouver leur complicité dans les assassinats de Chokri Belaid et de Mohamed Brahmi, les attentats terroristes et le départ des djihadistes en Syrie. Ils sont décidés à tout pour bloquer Nabil Karoui.

Pour renverser la vapeur, il faut le salir. Scandale immédiat: fraudes fiscales, blanchiment d'argent, collaboration avec un agent des services israéliens...

Instantanément, le combat devient le propre contre le sale. Kais Saïd, professeur absolument irréprochable, symbolise le propre. Nabil Karoui, le sale. Ils l'ont éliminé par la force. Affaire classée.

Les islamistes, le retour? Hum... Remake, plutôt.

Lorsqu'ils tenaient les rênes du pouvoir, en automne 2011, les islamistes ont placé leurs hommes et quadrillé les ministères de l'intérieur et de la justice. Ils ont infesté administration, médias, réseaux sociaux, société civile, les grosses fortunes du pays, jusqu'à l'Union Générale des Travailleurs Tunisiens, dernier rempart d'une Tunisie progressiste. Main basse sur la ville.

Le silence volontaire qui a entouré l'arrestation de Nabil Karoui, atteste de cette razzia.

Ils lui ont tendu un guet-apens et l'ont kidnappé à un péage d'autoroute. Direction la prison de Mornaguia.

Du temps de Ben Ali, on n'a jamais subi une telle dérive despotique. La police apportait des convocations auxquelles on se rendait quand bon nous semblait.

Le dossier est vide. Nabil Karoui a été placé en détention préventive le 23 août, en toute illégalité. Il est présumé innocent jusqu'à ce qu'il soit jugé. Enfin, la plainte remonte à 2016, pourquoi instruire ce dossier à la veille du scrutin? Il y'avait là, clairement, une instrumentalisation politique de la justice pour écarter un candidat en mesure de l'emporter. Châtiment sans crime.

Nabil Karoui s'est investi dans l'associatif et l'humanitaire. Il a mené une campagne de terrain , avant l'heure. Il a sillonné la Tunisie profonde. Aucun candidat ne pouvait le faire, par peur d'être conspué. Il a offert aux isolés et nécessiteux, faute d'inégalité, une solidarité bienveillante. "Bourguiba a éradiqué l'analphabétisme, moi, la pauvreté", clame-t-il. Ce "Dream" l'a propulsé dans les sondages et fait de lui la cible privilégiée des islamistes.

Fallait bien lui barrer la route vers Carthage. Six semaines derrière les barreaux et un matraquage monstre ont stoppé net son élan.

Kais Saïd, son concurrent au second tour, l'a devancé de près de 50 points.

La Nahdha, le parti islamiste et ses satellites ont trimé comme des bêtes de traits, pour plébisciter leur Hérault de l'inquisition. Il défend  la peine de mort, s'oppose à l'égalité entre hommes et femmes dans l'héritage, appui les homophobes. Sorti de son cours de droit constitutionnel, Kais Saïd bégaye des pensées magiques. La lucidité, la politique lui sont des territoires hostiles. Il hurle à qui veut l'entendre, qu'il va définitivement dissoudre le parlement pour lui substituer des "comités populaires" à la manière du colonel Kadhafi.

Parmi ses soutiens, déclarés, on retrouve les barbouzes des Comités de Protection de la Révolution, bras armé de la Nahdha, ou encore les salafistes de  Hizb Ettahrir, qui ont enrôlé une partie des Tunisiens partis rejoindre Daech en Syrie et en Irak.

"J'y suis, j'y reste", susurre Rached Ghannouchi, le cheikh des frères musulmans, pour qui le "pouvoir est le bien le plus précieux ici-bas". Il ne lâchera guère.

En 2014, pour se faire élire, l’ancien président, Beji Caid Essebsi (BCE), avait présenté sa coalition comme un rempart contre les islamistes. Mais ceux-ci présentaient au parlement un mur infranchissable (68 sièges). Il a donc noué avec eux des compromis. Ils ont fonctionné ensemble jusqu’au début de l’année 2018, date de la brouille avec son chef du gouvernement, Youssef Chahed, que BCE cherchait à démettre. La clique tunisoise qui entourait BCE, vieux renard de la politique, a alors volé en éclats ; Ses proches, à commencer par Youssef Chahed, qui lui devait son ascension, l’ont trahi pour le délester de tout pouvoir.

Il faut savoir que la constitution tunisienne donne au chef du gouvernement les pleins pouvoirs, ne laissant au président qu’un pouvoir de parade. Menacé, Youssef Chahed a trouvé refuge dans les antres du parti islamiste, Ennahdha. Son chef spirituel, Rached Ghannouchi, s’est jeté sur cette aubaine, en lui offrant son soutien contre BCE. Il devenait ainsi de facto le maître des céans, puisque c’est le parlement qui peut nommer ou démettre le chef du gouvernement. Depuis février 2018, le pouvoir réel était entre les mains de Rached Ghannouchi, qui laissait le pouvoir de façade à Youssef Chahed. Ce Brutus de circonstances a été sanctionné pour sa félonie. Il a été battu à plate couture au premier tour des présidentielles. A droite toute.

Hic et nunc, Ennahdha se trouve à la tête des trois présidences (parlement, gouvernement, république). Le septième Califat au bout.

Sur la planche, un État en ruine, la pauvreté n’en finit plus de gagner du terrain (plus d’un quart de la population vit en-dessous du seuil de la pauvreté), la cherté de la vie est sidérante, les services publics de base -santé, éducation, transport, logement-sont laminé.

La corruption a pris des proportions tentaculaires. Autrefois sept familles pillaient la Tunisie. Elles sont 300, désormais. Les Tunisiens vivent en fait une véritable dépression ; ce n’est pas une crise, mais une dépression économique, sociale, politique et culturelle. Un mal-être si profond qui annonce une nouvelle intifada. D’ailleurs, le pays s’embrase, chaque année, depuis 2011, au mois de janvier. « Janvier engendre Janvier », prédit Ouled Ahmed, poète du vin et de la révolution.

                                                                                                          

 TAOUFIK BEN BRIK   

Journaliste et écrivain tunisien                                                                                                      

 

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