Sihem Bensédrine, Taoufik Ben Brik, deux voix contre le régime tunisien

Taoufik Ben Brik, journaliste imprécateur et premier opposant au président tunisien Ben Ali, a rencontré Sihem Bensédrine, première opposante au même président et porte-parole du Conseil national pour les libertés. Tous deux évoquent les élections du 25 octobre en Tunisie, où Ben Ali postule un cinquième mandat présidentiel. Scrutin qu'il est déjà certain d'emporter. Un entretien exclusif.

Taoufik Ben Brik, journaliste imprécateur et premier opposant au président tunisien Ben Ali, a rencontré Sihem Bensédrine, première opposante au même président et porte-parole du Conseil national pour les libertés. Tous deux évoquent les élections du 25 octobre en Tunisie, où Ben Ali postule un cinquième mandat présidentiel. Scrutin qu'il est déjà certain d'emporter. Un entretien exclusif.

 

«Sihem Bensédrine est l'opposante la plus redoutée de Ben Ali, parce qu'elle braque sans cesse sa torche sur sa belle gueule. Elle est déjà élue Dame de cœur des Tunisiens. Personne d'autre ne peut se prévaloir d'être une légende», écrit Taoufik Ben Brik. Du coup, le journaliste l'a interviewée et a réalisé cet entretien pour Mediapart (par ailleurs inaccessible en Tunisie).

 

Taoufik Ben Brik.- D'après les officines du régime, les femmes votent massivement pour Ben Ali ? On dit qu'elles lui doivent leur épanouissement actuel ?

Sihem Bensédrine.- Qu'il y ait des femmes qui soutiennent Ben Ali, j'en conviens. Que représentent-t-elles ? En l'absence de tout instrument de mesure qui permet de l'évaluer, personne ne peut le dire avec certitude. Ben Ali a brisé tous les miroirs et verrouillé les médias capables de renvoyer une image fiable du pays. Une chose est sûre, de nombreuses femmes sont fatiguées d'être utilisées comme faire valoir servant à cautionner un régime en déficit de légitimité. Quant à voter, je crois que le terme est impropre. Il s'agit plutôt d'acclamations orchestrées par des apparatchiks rodés dans l'art d'actionner l'applaudimètre et l'agitation propagandiste. Parler d'épanouissement est incongru, c'est ce qui manque le plus aux citoyens tunisiens aujourd'hui.

 

Quelle est la position du CNLT concernant les présidentielles de 2009 ?

Le Conseil national des libertés en Tunisie (CNLT) est une ONG de droits humains qui se bat également pour les réformes politiques en Tunisie propres à favoriser le respect des droits fondamentaux garantis par les instruments internationaux et offrir un cadre de citoyenneté effective pour les Tunisiens. Le CNLT se positionne donc sur le champ institutionnel davantage que sur le champ politique à proprement parler. D'ores et déjà, on peut dire que les conditions légales et politiques de ces élections ne permettent pas une compétition sincère et loyale conforme aux standards internationaux d'élections libres et démocratiques. Il suffit de noter qu'il n'existe aucun corps indépendant chargé de superviser les élections.

 

C'est une compétition sans arbitre. C'est le ministère de l'Intérieur qui est le grand démiurge de tout le processus électoral- de l'inscription sur les listes jusqu'au dépouillement en passant par le découpage des circonscriptions. Il utilise pour cela l'appareil du parti au pouvoir, le RCD, pour mettre en œuvre cette opération plus proche d'un festival politique que d'un scrutin électoral. Ce scrutin revient à un simple jeu d'écriture où les plus « gentils » seront récompensés indépendamment du déroulement pratique du processus qui s'annonce déjà comme une mascarade électorale, rien qu'à voir la pré-campagne où Ben Ali est félicité par les 9300 et quelques poussières d'associations sensées « représenter » la société civile et acclamé comme un vainqueur d'une compétition qui n'a pas encore eu lieu.

 

Dans quel contexte se déroulent les présidentielles de 2009 ?

C'est un contexte de verrouillage total des médias, d'interdit qui frappe les activités des associations indépendantes, de putsch contre le bureau légitime du syndicat des journalistes et d'interdiction de toute activité partisane opposante sur la scène publique. Les partis sont confinés dans leurs locaux sous bonne surveillance policière. La société tunisienne étouffe sous les bottes d'un dictateur qui a réduit les institutions de l'Etat à un appareil policier. Le terme élection est un euphémisme qui perd toute signification dans un tel contexte. Maniyaka [une partie de plaisir extorquée]est plus adéquat, quoi que c'est vulgaire dans la bouche d'une femme mais ça fait mouche.

 

A qui profite le maintien de Ben Ali ?

La longévité de son régime, Ben Ali la doit aux démocraties occidentales (américaines et européennes) et particulièrement à la France et à l'Allemagne qui ont toujours assuré ce régime dictatorial d'un soutien inconditionnel et sacrifié les aspirations des Tunisiens à la démocratie et à une alternance pacifique. Ce régime est un vrai modèle d'autoritarisme à visage démocratique, une sorte de "dictature fréquentable" qui permet de sauvegarder les intérêts occidentaux dans notre région tout en ayant l'air de prôner les valeurs démocratiques universelles. Il profite bien évidemment au clan au pouvoir qui est en train de piller les ressources de notre pays. Plus du tiers du patrimoine public est passé entre les mains de la famille de Ben Ali et de ses proches en moins de 15 ans. Vous comprendrez qu'ils ne sont pas du tout intéressés à une quelconque alternance démocratique!

 

Comment en sommes nous arrivés là ?

"Chwaya mil hinna, chawya min rtoubet lidin", je suis persuadée que si Ben Ali avait trouvé une société debout face à lui lors de sa prise du pouvoir, il n'aurait pas réussi à installer cette dictature. C'est "la trahison des clercs" comme le dit si bien l'historien Mohamed Talbi. L'élite tunisienne (avec sa classe politique et ses intellectuels) a trahi la Tunisie et les Tunisiens. Ils ont tous été "tentés" par le pouvoir que Ben Ali faisait miroiter sous leurs regards cupides. Il faut lui reconnaître d'avoir réussi à "démocratiser les ambitions". les charges ministérielles n'ont jamais été autant à la portée des médiocres que durant son règne. Les moins médiocres espéraient tous bas un "portefeuille" que Ben Ali savait habilement agiter devant toutes les ambitions insatisfaites.

 

Vous ne voyez pas que la société tunisienne est de plus en plus rétrograde ? Les femmes portent plus le hijeb. Les hommes sont plus barbus. Est-ce l'effet des chaînes satellitaires Khalijis ?

Je ne suis pas sûre que le mot rétrograde convienne pour qualifier la société tunisienne. C'est malgré tout une société évoluée et ouverte. Mais je pense qu'il y a un vent conservateur qui est en train de souffler, attisé par certains centres du pouvoir et notamment les services spéciaux qui contrôlent certains journaux « people ». Ces derniers distillent un discours misogyne, emprunt d'une "religiosité" bigote qui réduit la vie à une liste d'interdits et ramènent tous les travers de la société à "la libération de la femme." Le retour au religieux est un phénomène mondial qui ne concerne pas seulement l'Islam. Toutes les religions connaissent ce regain d'intérêt face à la globalisation qui fait perdre aux gens leurs repères.

 

L'islamisation de la société tunisienne est un fait réel, mais je ne suis pas sûre qu'il y ait un quelconque lien avec l'Islam politique. L'impact des chaînes satellitaires est indéniable, mais l'absence de débat dans le champ public y est pour beaucoup. Le verrouillage médiatique et l'interdit qui frappe tout débat en Tunisie depuis l'arrivée au pouvoir de Ben Ali a créé un vide qui explique que de nombreux Tunisiens se tournent vers ces chaînes, comme un exutoire à leurs besoin d'échange d'idées.

 

Vous ne voyez pas qu'il y a une hargne inexpliquée chez l'homme tunisien à l'encontre de la femme. Il lui reproche tout : le chômage, la répression sauf peut être sa propre castration ? La Tunisienne c'est la Mexicaine de la Californie maghrébine.

C'est effectivement ce à quoi je faisais allusion lorsque je parlais de cette rhétorique misogyne développée par les organes officieux du pouvoir. Si vous faites une analyse de contenu de ces feuilles de choux financées par les officines du ministère de l'Intérieur et l'ATCE, comme Al Hadeth, Likoll Ennass,El Moulahedh, Assarih ou Achourouk et j'en passe, vous allez retrouver ce discours récurrent sur la femme responsable de tous les maux de la société. Ce sont ces mêmes journaux qui sont régulièrement déchaînés contre les défenseurs de droits humains et les journalistes indépendants usant de calomnies et de vulgaires insultes.

 

Ces derniers temps ils s'en sont pris à Al Jazeera en des termes indécents, parce qu'elle a offert un temps d'antenne à des opposants interdits dans les medias publics tunisiens. Ce qui est paradoxal, c'est que c'est la même ATCE qui développe un discours "féministe d'Etat" à l'attention des partenaires occidentaux et des institutions internationales.

 

Comment s'en sortir ?

Je n'ai pas de solution miracle. Les dégâts sont si importants et touchent toutes les sphères de la société sans exception. Il nous faudra des générations pour revenir à notre civilité antérieure et restaurer nos acquis dilapidés. Mais la solution passe nécessairement par l'éradication de ce régime pourri et la mise en place d'alternatives civiles et démocratiques. Toutes les forces du pays doivent s'impliquer, y compris la sphère de l'entreprise économique. Les opposants politiques devraient prendre leurs responsabilités et cesser de rêver d'un strapontin dans ce régime dictatorial ou de s'autoproclamer "sauveur" du pays. La solution est collective. C'est la question.

 

Y a-t-il une femme que vous auriez aimé élire, à part vous bien sûr ?

Oui, plusieurs. Les compétences féminines ne manquent pas. Les Naziha Rjiba ( Oum Ziad), Khédija Cherif ou Sana Ben Achour (actuelle et l'ancienne présidente de l'association tunisienne des femmes démocrates (atfd)) et d'autres encore font honneur à ce pays. Je serais fière d'être un jour gouvernée par l'une de ces femmes d'envergure. Avec elles au moins, je sais que l'ego ne mettra en aucune façon en échec l'intérêt national.

 

Propos recueillis par Taoufik Ben Brik

 

Lire un précédent texte de Taoufik Ben Brik, «Benaligrad», en cliquant ici.

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