Coronavirus - Du rôle des masques et du manque de communication gouvernementale

La question du port de masque et de leur diffusion a été l'objet d'une vive polémique en France. Tandis que son usage est particulièrement étendu dans les pays asiatique, en France, le gouvernement semble avoir été pendant longtemps sur une position de retenue, n'incitant que les personnes ayant les symptômes à en porter. Analyse de la littérature scientifique sur le sujet.

Le 17 mars, Sibeth Ndiaye déclarait : "Les Français ne pourront pas acheter de masque dans les pharmacies, car ce n'est pas nécessaire si l'on n'est pas malade". Édouard Philippe, le 1er avril, exprimait également son scepticisme face à la stratégie du masque pour tous: «On nous a beaucoup critiqués sur ces éléments, mais je me permets de citer le docteur Mike Ryan, qui est directeur exécutif de l’OMS pour les programmes d’urgence. Le 30 mars (…) il dit qu’il n’y a pas de preuve que le port du masque dans la population apporterait un bénéfice.»

Effectivement, il n’existe pas formellement de consensus scientifique prouvant l’utilité du port d’un masque pour prévenir la propagation d’épidémie. En effet, les études existantes sont faibles d’un point de vue scientifique car il est difficile d’isoler proprement l’effet du port du masque par rapport aux autres gestes barrières.

Toutefois, l’absence de preuve irréfutable n’exclut pas, surtout lors d’un épisode de crise sanitaire historique, de prendre connaissance de la littérature sur la question afin d’adopter ou non des gestes qui pourraient freiner la propagation et, en bout de chaîne, éviter des morts.

Une méta-analyse, publiée en 2008 dans le BMJ – British Medical Journal, revue scientifique classée 85e sur 705 du Q1 du classement « scimagoj » en « médecine (divers) » - a    révélé que les masques médicaux freinaient la propagation des virus respiratoires. En particulier, des études sur l'épidémie de SRAS de 2003 - un cousin du coronavirus - ont montré que les masques seuls étaient efficaces à 68 % pour prévenir le virus. En comparaison, se laver les mains plus de dix fois par jour était efficace à 55 %. Une combinaison de mesures - lavage des mains, masques, gants et blouses - était efficace à 91 %. Bien évidemment, ces chiffres ne peuvent pas être calqués sur le COVID-19.

Une méta-analyse datant de 2015, également publiée dans le BMJ, s'est penchée sur l'utilisation des masques chez les ménages et dans les milieux universitaires. Si toutes les études ne sont pas concordantes, les conclusions générales indiquent que le port d'un masque protégeait mieux les gens contre les infections que l'absence de masque, en particulier lorsqu'il est associé au lavage des mains. L'un des principaux problèmes constatés réside dans le fait que les gens sont réticents ou utilisent mal le masque, ce qui, sans surprise, en diminue l'efficacité. Mais une bonne et régulière utilisation du masque semblait avoir des effets bénéfiques.

Bien entendu, le port d’un masque présente le risque que la population relâche certains des gestes barrières ou des mesures de distanciation sociale indispensables à la lutte contre la propagation du COVID-19. C’est aux pouvoirs publics qu’il incombe de familiariser les Françaises et les Français aux bonnes pratiques sanitaires, en cela ils pourraient s’appuyer sur le savoir-faire des administrations japonaises, coréennes et singapouriennes. Cette diffusion de bonnes pratiques est, quoi qu’il en soit, indispensable puisque notre pays peut être soumis à de nouvelles épidémies.

Les masques en tissu semblent beaucoup moins efficaces que les masques chirurgicaux ainsi que le montre une étude du BMJ en 2015. De surcroît, ils peuvent présenter plus de risques : en effet, ils sont susceptibles de piéger et retenir des gouttelettes contenant des virus que les porteurs pourraient ensuite respirer. Toutefois, elles offrent, en moyenne, une meilleure protection que l'absence totale de masque, ont conclu plusieurs études.

Enfin, d'après les données disponibles, les masques semblent aider à la fois le porteur et son environnement. Ce dernier point est particulièrement important pour le coronavirus, car la maladie peut se propager à partir de personnes ne présentant que peu ou pas de symptômes.

Rappelons que les pays qui, à l’heure actuelle, gèrent le mieux la crise sont des pays où le port du masque est très diffusé (Japon, Corée du Sud, Taïwan et Singapour notamment) et où une partie des foyers dispose d’un stock de masque à domicile. Singapour a, du reste, procédé à une distribution de 4 masques par foyer dès le début de l’épidémie.

Prenant acte de ces éléments, des pays comme la République Tchèque (avec sa campagne publique lancée par le gouvernement #masks4all) ou encore l’Autriche ont équipé de masques toutes les personnes aux professions à risque (dont les caissières et caissiers), demandent publiquement aux personnes de confectionner des masques maison (avec des instructions précises) et de les porter lors de leurs courses (le port du masque est même obligatoire dans la rue en République Tchèque et pourrait le devenir en Autriche).

La France, comme mentionné dans de nombreux articles de presse, n’étant pas en capacité de fournir un nombre de masques suffisant à son personnel soignant, l’on imagine difficilement comment elle pourrait offrir ce facteur de protection à l’ensemble de la population française. Un rappel de la situation critique à l'AP-HP est disponible dans cet article Mediapart du 2 avril.

Face à cette pénurie de masques, et en prévision du déconfinement, le gouvernement a-t-il, comme en République-Tchèque, en Autriche ou dans d’autres pays, commencé à communiquer sur les bonnes pratiques pour confectionner un masque fait maison ? Non.

Dès lors, il est ardu d’imaginer un déconfinement dans de bonnes conditions, et ce d'autant plus que nous avons démontré dans un billet précédent les insuffisances de la stratégie gouvernementale de dépistage. La situation est d'autant plus critique, que les Français semblent accorder une faible confiance au gouvernement dans sa gestion de la crise sanitaire selon un sondage du JDD du 12 avril (38% de confiance).

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