L’Algérie et la montagne de Sisyphe

Et comme il faut imaginer Sisyphe heureux (Camus : le Mythe de Sisyphe), il faut imaginer l’Algérien heureux. Le mythe de Sisyphe colle parfaitement à l’Algérie. Peut-être que Sisyphe est de nationalité algérienne.

 Chaque  jour, chaque heure, chaque instant, il y a des nouvelles qui s’annoncent en Algérie. Et qui sont pour la plupart négatives, malheureuses.  Les bonnes nouvelles sont très rares comme des miracles.

Le pays devient ainsi un musée d’inspiration à ciel ouvert pour les journalistes, les artistes, ou tout simplement pour les  maîtres du bavardage dans les  cafés et trottoirs.

Chaque mois est un condensé de problèmes, de catastrophes, et  de hontes.  On peut imaginer l’Algérie comme une montagne. Pas n’importe laquelle.  Une montagne nue et nourries de pièges. Oui, c’est bel et bien la montagne de Sisyphe. En bas, il y a l’Algérien qui   roule éternellement un rocher qui, posé au sommet de la montagne, glisse de l’autre versant.

Le citoyen sisyphien est en bas, adossé sur le rocher.  La mauvaise nouvelle vient de secouer le pays : le choléra a touché l’Algérie qui se croyait invincible. L’eau en est la cause principale. Un pays qui a plus de 1000 km de littoral, des rivières, des lacs, des nappes, a encore un problème d’eau dans un siècle où l’Autre la cherche sur Mars.  Les responsables parlent de maladie étrange pour  étouffer cette catastrophe dont la cause est humaine. Pour eux, le choléra n’est qu’un mot choisi pour un titre de roman. L’Algérien roule le rocher vers le haut.

Il arrive au sommet après une  longue torture. Une autre nouvelle s’annonce. Un scorpion donne la mort à une femme après l’avoir piquée. Le ministre de la santé, tel un expert en biodiversité, conseille les Algériens de s’adapter à leur environnement car un animal n’attaque que lorsqu’il est menacé. Son discours utopique cache la misère des hôpitaux publics qui, ravagés par mille désordres, n’arrivent pas à sauver une vie et ne servent qu’annoncer une mort. L’Algérien roule le rocher vers le bas.

En bas, il sue et soupire  face à cette montagne malheureuse. Encore une mauvaise nouvelle. Une fillette a été assassinée, après avoir été enlevée et  violée. Le kidnapping est à la mode. En Algérie, le polar n’a pas de succès en tant que genre romanesque universel ; ici, kidnapper, voler, violer, tuer,  sont devenus des verbes simples, repentis, dénudés de toute  violence. La mort d’un enfant ne dérange personne parce qu’il n’a pas de carte électorale. L’Algérien roule le rocher vers le haut.

Arrivé au sommet, il prend un peu d’air et regarde la montagne d’en haut comme dans un documentaire. Elle est belle et couverte de fleurs. Vue d’en bas, elle est misérable et malheureuse. Une autre mauvaise nouvelle s’annonce. Quelques goutes de pluie ont fait des inondations dans certaines villes du pays.   Les responsables accusent cette fois le climat qui change brusquement,  pour cacher l’absence d’un bon réseau d’assainissement et  d’une  structure  souterraine  puissante. Les constructions algériennes n’ont pas de racines ; elles ressemblent  à des boites en carton collées au sol,   tout comme dans les maquettes  d’architecture avant  la construction. L’Algérien roule le rocher vers le bas.

Il se tient debout. Une autre nouvelle ne lui laisse même pas le temps de respirer. Le film « Fragments de rêves » a été interdit de projection lors de rencontres  cinématographiques en Algérie. Le film sur Larbi Ben Mhidi  a été interdit aussi. Des raisons ? Il s’agit de censure, et la censure n’a pas de raisons.  Elle a  plutôt des prétextes ! Et paradoxalement, l’Algérie, pays qui censure les films et ferme les salles, organise des festivals internationaux de cinéma  avec des budgets énormes. Dans un pays où la culture islamiste se propage tranquillement, tout ce qui est beau est interdit. L’Algérien roule le rocher vers le haut.

En haut, une mauvaise nouvelle lui interdit de se reposer. La rentrée scolaire est arrivée avec un amas de problèmes comme d’habitude. La surcharge des classes pousse le ministère de l’Education à utiliser des chalets préfabriqués en guise de salles.  Ce n’est pas grave : l’élève algérien n’a pas une bonne école, mais a de merveilleuses mosquées dans sa ville où il découvre confort et paix. En revanche, le ministère compte fournir,  avec ces conditions misérables, un enseignement aussi meilleur que celui du Canada ou du Singapour. L’Algérien roule le rocher vers le bas.

Les nouvelles pullulent. L’Algérie connait au jour le jour  des malheurs, des catastrophes, et des hontes.   L’Algérien ne se repose pas. Il roule son rocher, sans espoir et sans désespoir.  Il s’est déjà adapté à cette malheureuse MONTAGNE, et elle s’est habituée à  lui aussi. Il ne pense jamais au suicide.   La torture du rocher lui est devenue une activité existentielle, un besoin de survie.   Et comme il faut imaginer Sisyphe heureux (Camus : le Mythe de Sisyphe), il faut imaginer l’Algérien heureux.

Le mythe de Sisyphe colle parfaitement à l’Algérie. Peut-être que Sisyphe est de nationalité algérienne.

Par TAWFIQ BELFADEL 

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