TAWFIQ BELFADEL
Écrivain-chroniqueur
Abonné·e de Mediapart

16 Billets

0 Édition

Billet de blog 14 oct. 2018

L’Algérie et la montagne de Sisyphe

Et comme il faut imaginer Sisyphe heureux (Camus : le Mythe de Sisyphe), il faut imaginer l’Algérien heureux. Le mythe de Sisyphe colle parfaitement à l’Algérie. Peut-être que Sisyphe est de nationalité algérienne.

TAWFIQ BELFADEL
Écrivain-chroniqueur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

 Chaque  jour, chaque heure, chaque instant, il y a des nouvelles qui s’annoncent en Algérie. Et qui sont pour la plupart négatives, malheureuses.  Les bonnes nouvelles sont très rares comme des miracles.

Le pays devient ainsi un musée d’inspiration à ciel ouvert pour les journalistes, les artistes, ou tout simplement pour les  maîtres du bavardage dans les  cafés et trottoirs.

Chaque mois est un condensé de problèmes, de catastrophes, et  de hontes.  On peut imaginer l’Algérie comme une montagne. Pas n’importe laquelle.  Une montagne nue et nourries de pièges. Oui, c’est bel et bien la montagne de Sisyphe. En bas, il y a l’Algérien qui   roule éternellement un rocher qui, posé au sommet de la montagne, glisse de l’autre versant.

Le citoyen sisyphien est en bas, adossé sur le rocher.  La mauvaise nouvelle vient de secouer le pays : le choléra a touché l’Algérie qui se croyait invincible. L’eau en est la cause principale. Un pays qui a plus de 1000 km de littoral, des rivières, des lacs, des nappes, a encore un problème d’eau dans un siècle où l’Autre la cherche sur Mars.  Les responsables parlent de maladie étrange pour  étouffer cette catastrophe dont la cause est humaine. Pour eux, le choléra n’est qu’un mot choisi pour un titre de roman. L’Algérien roule le rocher vers le haut.

Il arrive au sommet après une  longue torture. Une autre nouvelle s’annonce. Un scorpion donne la mort à une femme après l’avoir piquée. Le ministre de la santé, tel un expert en biodiversité, conseille les Algériens de s’adapter à leur environnement car un animal n’attaque que lorsqu’il est menacé. Son discours utopique cache la misère des hôpitaux publics qui, ravagés par mille désordres, n’arrivent pas à sauver une vie et ne servent qu’annoncer une mort. L’Algérien roule le rocher vers le bas.

En bas, il sue et soupire  face à cette montagne malheureuse. Encore une mauvaise nouvelle. Une fillette a été assassinée, après avoir été enlevée et  violée. Le kidnapping est à la mode. En Algérie, le polar n’a pas de succès en tant que genre romanesque universel ; ici, kidnapper, voler, violer, tuer,  sont devenus des verbes simples, repentis, dénudés de toute  violence. La mort d’un enfant ne dérange personne parce qu’il n’a pas de carte électorale. L’Algérien roule le rocher vers le haut.

Arrivé au sommet, il prend un peu d’air et regarde la montagne d’en haut comme dans un documentaire. Elle est belle et couverte de fleurs. Vue d’en bas, elle est misérable et malheureuse. Une autre mauvaise nouvelle s’annonce. Quelques goutes de pluie ont fait des inondations dans certaines villes du pays.   Les responsables accusent cette fois le climat qui change brusquement,  pour cacher l’absence d’un bon réseau d’assainissement et  d’une  structure  souterraine  puissante. Les constructions algériennes n’ont pas de racines ; elles ressemblent  à des boites en carton collées au sol,   tout comme dans les maquettes  d’architecture avant  la construction. L’Algérien roule le rocher vers le bas.

Il se tient debout. Une autre nouvelle ne lui laisse même pas le temps de respirer. Le film « Fragments de rêves » a été interdit de projection lors de rencontres  cinématographiques en Algérie. Le film sur Larbi Ben Mhidi  a été interdit aussi. Des raisons ? Il s’agit de censure, et la censure n’a pas de raisons.  Elle a  plutôt des prétextes ! Et paradoxalement, l’Algérie, pays qui censure les films et ferme les salles, organise des festivals internationaux de cinéma  avec des budgets énormes. Dans un pays où la culture islamiste se propage tranquillement, tout ce qui est beau est interdit. L’Algérien roule le rocher vers le haut.

En haut, une mauvaise nouvelle lui interdit de se reposer. La rentrée scolaire est arrivée avec un amas de problèmes comme d’habitude. La surcharge des classes pousse le ministère de l’Education à utiliser des chalets préfabriqués en guise de salles.  Ce n’est pas grave : l’élève algérien n’a pas une bonne école, mais a de merveilleuses mosquées dans sa ville où il découvre confort et paix. En revanche, le ministère compte fournir,  avec ces conditions misérables, un enseignement aussi meilleur que celui du Canada ou du Singapour. L’Algérien roule le rocher vers le bas.

Les nouvelles pullulent. L’Algérie connait au jour le jour  des malheurs, des catastrophes, et des hontes.   L’Algérien ne se repose pas. Il roule son rocher, sans espoir et sans désespoir.  Il s’est déjà adapté à cette malheureuse MONTAGNE, et elle s’est habituée à  lui aussi. Il ne pense jamais au suicide.   La torture du rocher lui est devenue une activité existentielle, un besoin de survie.   Et comme il faut imaginer Sisyphe heureux (Camus : le Mythe de Sisyphe), il faut imaginer l’Algérien heureux.

Le mythe de Sisyphe colle parfaitement à l’Algérie. Peut-être que Sisyphe est de nationalité algérienne.

Par TAWFIQ BELFADEL 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Pouvoir d'achat
« Et Macron, il pense aux familles nombreuses quand tout augmente ? »
En avril 2022, selon l’Insee, les prix des produits de grande consommation vendus dans la grande distribution ont augmenté de 1,3 %. Une hausse des prix que subissent de plein fouet les plus modestes. À Roubaix, ville populaire du nord de la France, la débrouille règne.
par Faïza Zerouala
Journal
Législatives : pour les femmes, ce n’est pas encore gagné
Plus respectueux des règles de parité que dans le passé, les partis politiques ne sont toujours pas à l’abri d’un biais de genre, surtout quand il s’agit de réellement partager le pouvoir. Nouvelle démonstration à l’occasion des élections législatives, qui auront lieu les 12 et 19 juin 2022.
par Mathilde Goanec
Journal
Élisabeth Borne, une négociatrice compétente et raide au service du président
Ces deux dernières années, celle qui vient de devenir première ministre était affectée au ministère du travail. Tous les responsables syndicaux reconnaissent sa capacité de travail et sa propension à les recevoir, mais ont aussi constaté l’infime marge de manœuvre qu’elle leur accordait.
par Dan Israel
Journal — Politique
Le député de Charente Jérôme Lambert logé chez un bailleur social à Paris
Le député Jérôme Lambert, écarté par la Nupes et désormais candidat dissident pour les élections législatives en Charente, vit dans un logement parisien de 95 m2 pour 971 euros par mois. « Être logé à ce prix-là à Paris, j’estime que c’est déjà cher », justifie l’élu qui n’y voit rien de « choquant ».  
par David Perrotin

La sélection du Club

Billet de blog
Qui est vraiment Élisabeth Borne ?
Depuis sa nomination, Élisabeth Borne est célébrée par de nombreux commentateurs comme étant enfin le virage à gauche tant attendu d'Emmanuel Macron. Qu'elle se dise de gauche, on ne peut lui retirer, mais en la matière, les actes comptent plus que les mots. Mais son bilan dit tout le contraire de ce qu'on entend en ce moment sur les plateaux.
par François Malaussena
Billet de blog
par C’est Nabum
Billet de blog
Qu’est-ce qu’un premier ministre ?
Notre pays a donc désormais un premier ministre – ou, plutôt, une première ministre. La nomination d’E. Borne aux fonctions de premier ministre par E. Macron nous incite à une réflexion sur le rôle du premier ministre dans notre pays
par Bernard Lamizet
Billet de blog
De l'art de dire n'importe quoi en politique
Le problème le plus saisissant de notre démocratie, c’est que beaucoup de gens votent pour autre chose que leurs idées parce que tout est devenu tellement confus, tout n’est tellement plus qu’une question d’image et de communication, qu’il est bien difficile, de savoir vraiment pour quoi on vote. Il serait peut-être temps que ça change.
par Jonathan Cornillon