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Billet de blog 16 déc. 2018

La maladie du corps en Algérie

L’Algérie souffre atrocement de trois maladies : la maladie de l’Histoire, la maladie islamiste, et la maladie du corps. Le corps de la femme bien sûr. Le mâle est si sacralisé qu’on ne parle jamais de son corps.

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L’Algérie souffre atrocement de trois maladies : la maladie de l’Histoire, la maladie islamiste, et la maladie du corps. Le corps de la femme bien sûr.  Le mâle  est si  sacralisé qu’on ne parle jamais de son corps.

L’affaire récente de Chaba Sabah illustre clairement cette maladie ravageuse. Sabah est  chanteuse de rai. Artiste ? Non. Elle chante très souvent dans les cabarets et fêtes pour  gagner davantage d’argent comme des centaines de chanteurs. Qu’elle chante bien ou mal, ceci serait  le choix de chacun.

Dans ses vidéos publiées sur internet, Sabah chante en dansant, les cheveux découverts, le bras tatoué, le bord de la poitrine visible, et des rivières  de chair qui brillent çà et là. Elle  est heureuse de ce qu’elle fait et  fière de sa tenue vestimentaire. Elle secoue son corps en chantant et secoue ainsi la tête de ses fans.  

Ces derniers jours, une vidéo publiée sur You Tube a  enflammé la toile. Elle montre Sabah nue dans sa baignoire. La chanteuse  déclare que la vidéo a été piquée de son téléphone puis diffusée sur internet. Ce n’est pas cela le sujet de la chronique.

Des milliers d’Algériens, hommes et femmes, ont mené ensuite une guerre de haine contre Sabah  en la traitant de tous les mots comme si son corps appartenait à tout le pays. Ils publient de courtes vidéos-clashs pour insulter la jeune fille. Et ça continue encore.  

C’est le cas aussi  de la chanteuse tunisienne Najla Ettounsia qui chante en domptant son propre corps, ou de l’actrice  marocaine Loubna Abidar qui a joué le personnage de  prostituée dans Much Loved ;  deux femmes qui, en dépit des insultes et menaces, jouissent de leur corps avec plaisir et fierté. 

Ils insultent Sabah parce qu’elle jouit librement de  son propre  corps et ne le cache pas. Elle est son corps. Elle est elle-même.   Contrairement à beaucoup d’Algériennes qui enterrent leur corps pour ne pas offenser le machisme du mâle ou le fanatisme de l’imam. Elles ne  sont pas elles-mêmes, mais autres.

Habiller ou dénuder son corps est une liberté individuelle. Imposer un habit ou une nudité est une atteinte à la liberté. Chaba Sabah au moins n’est pas hypocrite, elle est elle-même comme ces danseuses égyptiennes qui secouent le corps à moitié nu au rythme de la danse orientale.

Dans les sociétés contaminées  par l’islamisme, le corps n’est pas un bien mais un risque, une « bombe » en chair et os. L’humain  doit le préserver pour le rendre tel quel le Jour du Jugement.  Tout ajout est une atteinte à la volonté d’Allah, Lui Seul qui  modèle le corps, d’où la haramisation (juger illicite) de la sculpture des corps, la peinture des visages, le tatouage…Kamel Daoud explore profondément la philosophie du corps dans son dernier livre « Le peintre dévorant la femme ».  Au musée Picasso, il déclare : « c’est Dieu qui est propriétaire. Le corps est prêté, on en est locataire ».  

Chaba Sabah est insultée  parce qu’elle déconstruit son corps, le manipule telle une marionnette, pour mieux l’affirmer.  Ainsi, elle défie la fausse monarchie de ceux qui s’autoproclament les gardiens de l’Islam, ceux qui imposent un Jugement sur terre avant le Jugement de l’au-delà.

L’hypocrisie ravage l’Algérie et les pays qui lui ressemblent. La pornographie est omniprésente dans le pays et permet d’apaiser la misère sexuelle refoulée. Alors pourquoi passer une nuit blanche devant les sites porno,  et insulter  ensuite  une jeune Algérienne qui jouit de son propre corps comme elle veut ? Pourquoi ne pas cracher sur ceux qui harcèlent et  violent les femmes et les fillettes en toute indifférence? Voilà l’hypocrisie : être obsédé sexuel un jour, et jouer l’imam le jour suivant. 

Il n’y a  que le corps de la femme qui pose problème en Algérie. Les autres questions comme le chômage, l’écologie, l’avenir, n’ont pas d’importance. L’Algérienne est reléguée entre deux extrêmes :   effacer son corps et vivre soumise, ou l’affirmer et vivre libre.

Le corps de Sabah qui pèse  quelques kilos a pu secouer des milliers d’Algériens et leur causer du vertige. Voilà le pouvoir de la femme. L’homme veut déposséder la femme de son corps parce que celui-ci le rend faible devant la nature et ses lois ; le plus grand dictateur abandonne ses armes devant une belle femme au corps abondant. L’Histoire et la mythologie le prouvent.

Le corps n’est pas seulement un objet d’anatomie, un amas de chair et d’os. C’est un élément existentiel : admirer son corps nu face au miroir, le caresser, le découvrir, le faire danser, le dessiner, c’est exister et affirmer son humanité. Cependant, le cacher, le sacraliser, l’effacer, l’offrir à une doctrine, c’est fuir  son humanité et disparaître par repli.

Il faut saluer le courage de Chaba Sabah  en Algérie, de Najla en Tunisie, de Loubna au Maroc ; le courage d’affirmer leur propre corps en piétinant la morale des prêcheurs, et l’hypocrisie des obsédés sexuels. Le courage d’être soi-même.  

Chacun  a droit à son propre  corps pour en faire un musée ou un cimetière !

TAWFIQ BELFADEL 

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