UNE CANICULE EN PENTE DOUCE

De singulières obsèques .

UNE CANICULE EN PENTE DOUCE
Le glas avait sonné au village … Cette fois c’était pour Mme Trastour .
Tout le Village était venu ; enfin en tout cas, le Village du haut ; pensez donc, des décennies ; on se salua sans mot dire ; dans les regards, je vis de la surprise et je crois, du respect parfois, pour ceux qui savaient. Par cette chaleur étouffante, même l’Eglise n’était pas fraîche ; placé au fond , l’acoustique étant détestable ou peut-être une surdité que je ne m’avoue pas , j’observais et écoutais ; j’eus le sentiment d’en savoir plus que ce qu’en disaient les bribes de l’homélie que je parvins à entendre . Mme Trastour avait travaillé dans sa cuisine jusqu’à n’en plus pouvoir avec ses jambes gonflées de varices ; une époque entière s’en était enfuie avec elle. A elle seule c’était un personnage de Pagnol et de Giono , sans doute davantage le second que le premier .
Il m’arriva de monter ensuite pour lui témoigner de l’amitié et du respect ; elle savait qui j’étais ; mes parents avaient été des clients et j’avais pris la suite ; voulez-vous un vin d’orange ? Ce vin d’orange était sans équivalent ; il n’en existe pas deux pareils, vous savez bien, mais celui-là ne se décrit pas. On parlait ; du monde tel qu’il va ; des enfants, des petits enfants ; l’époque qui entrait chez elle par l’étrange lucarne ne lui plaisait pas ; « Trop de bien -être » … C’était sa conviction, elle qui avait vu filer les époques, celle, lointaine , où au Village , chacun se connaissait et se respectait ; aujourd’hui , c’était une autre affaire ; « trop de bien-être » ; ses valeurs l’éloignaient de tout ce qu’elle voyait ; « trop de bien -être » ,ce refrain -là allait faire les affaires de tout ce que la droite compte de plus rance .
Le Village se délitait petit à petit, les femmes venaient le soir prendre des plats cuisinés ; elle qui n’avait connu que le travail aux fourneaux, l’étuve, comprenait que les temps avaient changé ; faire la cuisine (et chez elle c’était un art, qui le dirait à présent ? ) , c’était du passé pour la plupart des pratiques de la Boucherie . Elle trouvait qu’il y avait trop de « paresseux » ; qu’il ne manque pas de travail quand on en cherche …. « Trop de bien -être » ; son regard quêtait une approbation qu’elle ne trouvait pas. Il m’arriva d’essayer de la reprendre tendrement ; elle aurait aimé croire que peut-être on pouvait voir les choses autrement ; jamais elle ne m’en voulut ; la vie était un chemin de croix et voilà tout ; à peine esquissé, un autre horizon s’enfuyait derrière un principe dont toutes les campagnes françaises avaient été gorgées.
Sorti de l’Eglise, je vis Sylvie , l’infirmière qui , des mois durant, avait pris soin de mon amour, et qui avait chaque jour veillé Mme Trastour pendant des années , les yeux pleins de larmes …Une proche de Jean-Pierre m’embrassa et dit dans un souffle « Merci » .
Je partis sans me retourner ; avant de repartir pour de bon, je m’assis sous les platanes à une terrasse ; Pierrot passa ; je l’invitais à s’asseoir ; il hésita puis s’y résolut ; pour lui non plus le travail n’attendait pas ; par ce temps, s’il n’arrosait pas , il n’aurait pas de quoi vivre ; il avait une petite exploitation de légumes bio, probablement les meilleurs du monde . Il aimait avoir mon point de vue sur le Monde …. Benalla le rendait fou ; où diable avait -t-on déniché des oiseaux pareils ? Hein ? Et protégé avec ça !!! ; je lui dit « Tu sais ce que c’est une maffia ? » Ce fut un flot ; on pouvait remercier Hollande de nous avoir fait un pareil cadeau ; j’ajoutais « Et Jean-Luc Mélenchon » ; il acquiesça ; mais cela ne lui suffisait pas ; il s’écria « Que voulais tu que je fasse ? Je n’allais pas voter pour Marine le Pen , quand même ! Mon père avait fait de la prison ! » ; puis : « pas un qui rachète l’autre ! » ; il me parla de sa fille , professeure de Collège, effarée devant ses élèves pour qui « rien n’avait de sens » ; je lui rappelais que pour l’ « autre », c’était 6000€ net par mois , l’exemple venait de haut …. Il opina et poursuivit « j’ai fait de la coopération , dans le temps on était volontaire pour aider les pays en voie de développement à s’équiper … je ne suis pas sportif mais quand j’entends que au Qatar on va mettre 100Milliards d’Euros en 4 ans pour la prochaine Coupe du Monde de foot , je m’arrache les cheveux ; qu’est ce qu’ils doivent penser en Afrique ??? » …..
Son regard devint tragique : « Et vous ? » ; je ne le rassurais pas ; le PCF était dans la tourmente ; il implora : « Trouvez nous des cadres audibles ! » ; la chose s’interrompit inopinément ; il était reparti arroser ….
Revenu chez moi, j’ouvris la télé ; on m’assura qu’en faisant un legs, on allait vaincre le cancer …. Puis le JT annonça ce qui était sur tous les médias que c’était « le jour du dépassement » ; au moins je n’entendis pas que si le monde consommait comme la France il faudrait 3 planètes et aux Etats Unis 5 (sic !) ; (sur Europe 1 quelques minutes avant j’avais entendu le prêche « trop de bien-être » revu à la sauce écolo : un représentant du WWF suppliait Hulot de prendre les mesures fortes qui feraient changer les mentalités , je ne détaille pas …de quoi me faire prendre des positions hystériques ; les Yachts immenses au mouillage , parsemaient un toit tranquille où depuis longtemps les focs ne picoraient plus ) ; puis on annonça que « les prix stables c’était fini ! » Voilà de quoi réchauffer les cœurs quoiqu’avec cette canicule franchement c’était hors de propos.
Et pendant ce temps, on en trouve pour qui la question c’est le « bilan » ; qu’ils prennent rendez-vous chez leur Notaire.

 

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