LE PROCES IMAGINAIRE

Les actes antisémites attirent des remarques curieuses sur les " attardés " et autres "déséquilibrés ...Je crois venu le temps de publier ça .

LE PROCES IMAGINAIRE

Bref, nous allâmes au cinéma ; elle avait insisté et quand elle insistait, ça ne se discutait pas ; je n’avais aucune idée du film que j’allais voir mais je dois dire que rarement au cinéma , mon esprit fut mis littéralement en flammes comme dans ce cas ; on jouait « The Reader » ; en fait c’est une rétrospective sur le nazisme à travers quelques destins individuels ; on a déjà vu ça des dizaines de fois, en
tout cas les personnes intéressées évidemment ; il y en a de moins en moins ; le film est américain mais comme Sidney Pollack est l’un des réalisateurs, ça ne se voit pas trop, sauf peut-être à la fin ; au fait entrer dans la peau d’un nazi, d’autres s’y sont essayés ; J Littel par exemple, a obtenu une distinction pour son ouvrage que je me suis forcé à lire de A à Z ; mais je ne vais pas discuter du point de vue de Littel qui ne peut en aucun cas être le mien, qui contient de véritables absurdités comme ce dialogue entre un SS et un officier soviétique communiste ; il s’agit de montrer que ces deux-là font la paire ; ça n’est pas intéressant ni sérieux. Par contre, le film dont je vous parle c’est autre chose ; on s’y croit.
HS est une jeune femme que l’Histoire rattrape ; en 1966, les procès d’anciens nazis commencent sérieusement en Allemagne de l’Ouest ; quel âge pouvait- elle avoir au début du nazisme ? 16 ans ? Bref HS est une analphabète qui a travaillé chez Siemens avant la guerre et qui en est partie pour devenir « gardienne » ; l’emploi envisagé n’est pas décrit mais on comprend vite de quoi il est question. Elle subit avec d’autres « gardiennes » un procès ; ses comparses la chargent et comme elle répond par monosyllabes, son sort est mis à part des autres ; elle écope, seule de la bande, de la prison à perpétuité. Mais le problème vient de ce qu’il manque des questions, le problème vient de ce que, finalement, on ne comprend pas ; il n’est pas certain d’ailleurs que le juge qui a la quarantaine sonnée cherche à comprendre réellement ; la loi a changé, il applique la loi ; quelle loi appliquait-il entre 1933 et 1945 ? On ne le saura pas.
En sortant, j’ai essayé d’imaginer ce qu’auraient pu être les questions non posées et les réponses éventuelles.
Comprenez –moi ; ça me hante autant que vous de savoir comment « ils ont pu faire ça » ; prenons un exemple pour que ce soit bien clair dans votre esprit : oubliez Palerme, c'est-à-dire tout ce que vous savez de cette période ; vous avez fait le vide ? Maintenant, on vous dit « Ils ont construit des voies de chemin de fer, entassé des centaines de milliers de gens, hommes, femmes, enfants, dans des wagons à bestiaux plombés et surveillés par des soldats armés jusqu’aux dents, les ont transportés à des centaines de kilomètres, et ensuite les ont gazés puis brûlés dans d’immenses fours crématoires » ; ça vous semble raisonnable ? Je veux dire : une phrase dont vous comprenez le sens ? ; pas moi.
Donc, oui, il reste des choses à comprendre et en fait probablement , on n’en finira jamais. Reprenons le procès de HS.
Le Juge : « Racontez –nous comment ça se passait chez Siemens ? C’était dur ? »

HS : elle hausse les épaules puis : « Oui, on peut dire ça ».

Le Juge : « Pourquoi c’était dur ? »

HS : « A cause des chefs »

Le Juge : « Ils étaient violents ?»

HS : « Ça arrivait ; quand on ne respectait pas l’ordre ».

Le Juge : « Et ça vous est arrivé de « ne pas respecter l’ordre » ? Dans quelles circonstances ? »

HS : elle hésite puis : « Il fallait lire des instructions »

Le Juge : « Ensuite vous avez quitté Siemens et qu’avez-vous fait alors ? »

HS : « On cherchait des gardiens ; je me suis présentée et on m’a engagée »

Le Juge : « On vous dit de quel « gardiennage » il s’agissait ? »

HS : « Non »

Le Juge : « Quand vous avez réalisé de quoi il était question, vous n’avez pas cherché à partir ? »

HS : « C’était comme ça ; une fois dedans, vous sortiez mort »

Le Juge : « Vous ne vouliez pas subir le même sort que celles que vous avez envoyées à la mort, c’est ça ? »

HS : « Non, on nous avait dit que ces femmes étaient responsables
des malheurs de l’Allemagne. Je n’avais aucune raison de me considérer comme criminelle ».

Le Juge : « Vous discutiez entre vous, les gardiennes ? Ça leur plaisait ce « travail » » ?

HS : « Nous disions que c’était mieux que de crever de faim comme avant ».

Le Juge : « Avant quand ? »

HS : »Quand j’étais chez Siemens. »

Le juge : « Vous saviez qui était Hitler ? »

HS : « C’était un homme à moustache, qui criait très fort ; on disait qu’il allait ramener l’ordre. »

Le juge : « C’était important pour vous l’ordre ? »

HS : « Oui, très important ; sans ordre rien ne marche ».

Le Juge : « Vous n’avez jamais pensé qu’une machine à tuer n’est pas un « ordre » ? »

HS : « Mais ils étaient responsables du désordre »

Le Juge : « Qui ça ils ? »

HS : « Les Juifs »

Le Juge : « Avant de devenir gardienne, vous aviez déjà rencontré des Juifs ?»

HS : « Oh non ; chez Siemens, il n’y en avait pas »

Le Juge : « Et puisqu’ « on disait » qu’ils étaient responsables du désordre, il fallait les tuer ? »

HS : « On nous a dit que c’était la seule méthode pour ramener l’ordre. »

Le Juge : « Qui ça « on » »?

HS : « Mais tous ceux qui donnaient les ordres ; les autres gardiennes le disaient aussi »

Le Juge : « Vos comparses disent que dans les sélections vous étiez volontaire ; vous saviez ce que vous faisiez ; sur quels critères les choisissiez-vous ?

HS : elle hésite puis : « A leur regard »

Le Juge : « Je ne comprends pas ; que lisiez vous dans ce regard ?»

HS : « Le mépris »

Le Juge : « A votre avis c’était le mépris de quoi ? »

HS : « Elles savaient que je ne savais pas lire »

Le Juge : « Et comment pouvaient-elles le savoir ? »

HS : elle parle en tremblant : « Il fallait lire une liste ; et je ne pouvais pas le faire ; il fallait toujours désigner une détenue pour lire la liste »

Le Juge : « C’était la liste des personnes sélectionnées ? »

HS : « Non, c’était la liste des détenues dans laquelle il fallait choisir »

Le Juge : « Comme elles découvraient que vous ne saviez pas lire, il fallait qu’elles meurent plus vite que les autres ? »

HS : « Oui, elles avaient créé le désordre et elles savaient lire. »

Le Juge : « La Cour se retire pour délibérer. »


LE PROCES IMAGINAIRE
NOUVELLE PAR : MARC OLIVIER GEBUHRER

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.