Quatre jours sans guerre

Ma fille aînée m’avait donné quatre jours avec hésitation ; en Normandie , le virus était encore parait-il actif ; l’envie de les voir me tenaillait et je partis .

QUATRE JOURS SANS GUERRE

J’emprunte en le modifiant le titre du dernier roman de K Simonov , sans doute pas le meilleur . Ma fille aînée m’avait donné quatre jours avec hésitation ; en Normandie , le virus était encore parait-il actif ; l’envie de les voir me tenaillait et je partis ; c’était au sud de Rouen ; l’ainée de mes 4 petits enfants ( 2 de ce côté-ci ) venait de réussir son bac avec 18.94 de moyenne générale ; son frère avait réussi brillamment le Brevet et m’accueillit avec une aubade à la guitare . Je passais mon temps à observer cette famille qui était la mienne sans tout à fait l’être …J’aurais aimé en retenir chaque instant dans mes mains ; dans ma tête , la partie sombre de ma vie cognait cherchant à m’empêcher de goûter pleinement ce bonheur si simple .

Que voulais tu de plus , quel sort , quelle aventure et quel bonheur perdu ?…. Voilà des années que m’accompagne cette pensée d’Aragon, quand je croise tant de malheurs ; je ne crois pas que j’y eusse été si sensible vingt ans auparavant ; c’est criant dans cette petite ville normande où tant de maisons sont closes à jamais , parfois jusqu’aux fenêtres emmurées , ruine et friches ; il y a un énorme tissu d’entreprises pourtant ; mais la pauvreté suinte des murs .Il y a un grand Lycée où mon petit fils va s’inscrire et je fais partie de la visite si on peut dire ; le site choisi est superbe , dans les bois ; le bâtiment pourtant qui ne date que d’une vingtaine d’années montre des signes évidents de fatigue ; on rapièce , on rafistole , parfois on rénove ; ma petite Princesse qui m’accompagne se cabre quand je lui dis que doucement notre pays glisse vers le sous-développement ; elle me dit que les équipements sont de premier ordre ; que puis-je lui répondre ?  

Les bâtiments de la partie professionnelle donnent à voir une conception qui est un programme en soi ; il paraît pourtant que là aussi les machines sont au dernier cri ….

Ma fille aînée vaque à tout pendant ces jours où elle doit quand même assurer tout en préparant trois semaines de vacances qui , pour elle et son mari sont sacrées, ce qui est compréhensible . Elle me parle du métier d’enseignant , de ce qu’elle vit au quotidien et qui se résume en un mot : la crise . L’Huma Dimanche est là ; elle la lit avec attention sans toujours être d’accord ; jamais elle ne reçoit la moindre réponse aux lettres qu’elle envoie .  Elle est féministe , évidemment , pas pour remplacer la lutte des classes par celle des sexes mais c’est son prisme de rapport au monde si vous voyez ; elle me dévoile sa version du mythe chrétien  de la Vierge à l’Enfant ; pour elle , ce « miracle » qui n’en est pas un , elle m’affirme que , bien que rarissime , ça se produit et que dans le mythe il y a l’idée «  bas les pattes ! » ; vous n’avez pas affaire à une « fille perdue » , une « n’importe quoi » ; respect , c’est une femme qui a donné la vie ; aucun homme n’est capable de ça. Une idée révolutionnaire .

Ce que l’Église en a fait ensuite, c’est autre chose .

Son mari rentre un peu plus tôt ; sa boîte travaille au ralenti . Il y a un poste important dans la production ; l’entreprise sous traite du matériel aéronautique très sophistiqué ; c’est un gars des gad’zarts… pas un de ces ingénieurs qui n’a jamais mis les mains dans le cambouis ; il aurait pu adhérer à la CGT mais quelque part, c’est la CGT qui n’a pas voulu de lui. C’est un taiseux ; ne se confie pas facilement. Ca se passe un soir quand même ; avec le beau-père pas moyen d’y couper  :  Safran dirige tout ; que va-t-il arriver ; « ils » ont bloqué toutes les commandes, et ce n’est pas fini . Les grands donneurs d’ordre étranglent les sous -traitants sans état d’âme ; le pire , dit-il, c’est quand les jeunes vont venir sur un « marché du travail » sans embauche ; c’est un feu roulant que je ne peux pas reproduire, j’écoute, c’est déjà ça ; quel besoin ai-je de lui parler du «coût du capital » ; à cet égard, il peut en remontrer à beaucoup…timidement , je lui pose la question : « et on en sort comment ? » .  Silence blanc . La tragédie a commencé . Je lui parle des 32 heures ……… Il est d’accord , bien sûr il est d’accord ; mais son regard m’indique que la route n’y conduit pas .

Tout cela me ramène à trois victoires municipales ; il y en a d’autres, c’est injuste mais ce sont elles que je retiens pour leur sens politique ; Dans l’ordre , Marseille , Strasbourg , Paris . J’aime Marseille ; je ne connais pas Marseille mais on ne peut pas ne pas aimer : ma presque dernière visite c’était l’immense meeting du Prado , apogée du Front de Gauche juste avant que celui qui avait été désigné pour le porter au sommet, vire de bord et saccage proprement la suite ; j’ai écrit ailleurs : « son aventure ressemble à celle de Tchiang-Kai-Chek , lequel par trois fois ne fut pas à la hauteur de son destin »  , empruntant sans vergogne à l’ouvrage maître de Alain Roux . Marseille , ce jour-là vibrait de partout ; on avait de Marseille une image balafrée de trafics sordides , de quadrillages de gangs , de comportements clientélistes et mafieux ; on en oubliait que Marseille, en dépit de toutes les convoitises , de toutes les tentatives était et demeurait une ville profondément populaire , où les soi- disant « quartiers Nord » étaient au centre … Tout cela allait se voir et se vit par trois fois lors de ces Municipales sans pareille ; Marseille bascula à gauche pour la première fois en 40 années de domination par un parti socialiste miné par les compromissions et une droite violente , malsaine , brutale et où la tragédie de la rue d’Aubagne va allumer la flamme . Rien que cela est événement ; dans cette « tragédie grecque » le Parti communiste joue un rôle déterminant ; on s’emploie ici et là à le cacher ; peine perdue ; Jean Marc Coppola est adjoint à la culture , ça va décoiffer et pas dans trois mois . Sous la coupole de Fabien, je l’entendis s’esclaffer avant le début de séance : « Rien ! Rien on rassemble au second tour ! » ; avec cette tournure de langue nouvelle qui se moque de la syntaxe ; essayez , vous verrez :«  on rassemble rien au second tour » , c’est plat , c’est fade et c’est une très mauvaise rouille .  Un peu comme « mais pas que » que je découvris un jour par hasard , expression peu euphonique, mais pas que, comme dit l’autre .Je revis Jean-Marc à d’autres occasions , suffisamment pour savoir qu’avec lui on avait une « force qui va » . Marseille, c’était aussi le retrait de Jérémy Bacchi , que je ne compris pas sur le champ, à ma honte . Ce retrait magistral fit battre Ravier ; la belle affaire !  On avait tellement écrit, à juste titre,  sur les frontiéres qui s’effaçaient entre la droite et l’extrême droite , faire battre un membre du RN , a fortiori avec un retrait du candidat communiste, pffff ! Il se trouva que je pus assister en direct à la séance à suspense d’installation du Conseil Municipal où je découvris qui était Ravier ; le crâne rasé des Alpes Maritimes est une horreur intelligente , Ravier est un nazi . Allez-y , ne faites pas la différence ; quand j’entends l’un j’écume , l’autre me fait dresser les cheveux sur le crâne ; le battre ou le faire battre. Dehors . Restait Samia Ghali , ce fut à deux doigts ; Europe 1 trouva le moyen de l’interviewer , elle, et pas son challenger Jean-Marc Coppola, évidemment ; la radio de la startup nation lui tendait une perche désespérée ; elle l’avait emporté sur le fil mais elle avait perdu . Perdu la bataille politique, fin sans gloire .

Fin sans gloire à Strasbourg pour Catherine Trautmann qui se comporta de façon imbécile n’ayant rien compris ni rien appris ; Strasbourg tournait une page ; elle restait alsacienne mais sans l’enfermement sur l’alsacianité. Là encore , rien n’est compréhensible sans le rôle essentiel du PCF qui pratiqua une politique d’une rare  intelligence et travailla les quartiers populaires comme jamais auparavant ; trois élus communistes firent leur entrée au Conseil Municipal ; on ne comprend rien si on ne tient aucun compte des conquêtes et reconquêtes à gauche et écologistes de villes voisines , très ouvrières pour certaines où les communistes s’y montrèrent offensifs , ouverts , et conquirent une  sympathie massive ce qui , en soi , après tant d’années, où le seul mot « communiste » faisait fuir ,  était une gageure .  

Enfin Paris qui, encore grâce au PCF, et ses élus sortants , en particulier Ian Brossat, empêcha la panthère sarkozyste de trouver son terrain de chasse dans la capitale.

Tout ceci devrait illuminer mon paysage et pour mille raisons en est incapable ; n’importe quel esprit sensé déduirait des exemples fameux qui précédent l’unique conclusion possible : le PCF se grandit dans une politique d’union populaire d’un genre nouveau , c’est là qu’il exprime son essence , c’est là ce qu’on attend de lui à gauche . Ce n’est pas ce que je lis ; la moue est de rigueur .Je ne parle pas de la tache lie-de vin que j’ai suffisamment évoquée . Je songeais à tout cela dans les encombrements épouvantables du retour ; l’histoire n’avait pas été chiche d’occasions même si on répète qu’elle ne repasse pas les plats . A cette heure , elle balance encore , mais le ciel est sombre .            

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