PROPOS D’UN SIMPLE D’ESPRIT SUR PIKETTY

Quelques réflexions inspirées par deux entretiens radiophoniques de T Piketty

PROPOS D’UN SIMPLE D’ESPRIT SUR PIKETTY
J’avais acheté le premier ouvrage , histoire de voir , lu environ la moitié quand il m’est tombé des mains ; je n’achèterais pas le second ; le premier ouvrage a connu un grand succès ; qu’il s’agisse d’un énorme travail ne fait pas question mais à ce succès je ne me joindrais pas . J’ai écouté deux de ses passages radio ; avec ça, on peut être éclairé sur la démarche. Ses interlocuteurs sont à côté de la plaque mais ce n’est pas intéressant , ce qu’il dit par contre …..
Je commence mon propos par mes inévitables morsures de vipére :
Que veut T Piketty au juste ?
En résumé et sous toutes réserves dues à mon ignorance crasse , Thomas Piketty propose un NOUVEAU NEW DEAL .
Thomas Piketty est keynésien , un keynésien de gauche mais un keynésien . Pour mes éventuelles lectrices , ceci n’est pas une insulte dans ma bouche mais juste une précision liminaire . Il est adulé par d’autres keynésiens de gauche notamment aux Etats Unis tels que Paul Krugman que personnellement j’apprécie : ses ouvrages ne me tombent pas des mains , question de goût …Paul Krugman ne cache pas qui il est et où il va ….
Pourquoi cette entrée en matière ? Parce que , par les temps qui courent , notamment en France , la pensée unique a fait de tels ravages que toute dissonance, non communiste, ça va de soi , provoque l’étonnement , puis à gauche, l’admiration et au final, c’est quand même la confusion .
NOUVEAU NEW DEAL ; c’est surement très schématique et brutal mais qu’est-ce à dire ? J M Keynes écrivit au moment de la grande crise de 1929 aux Etats Unis ; c’était la première manifestation grandeur nature de la crise de systéme ; les « sons of a bitch » ( Les fils de truie ) selon FD Roosevelt lui-même ne voulaient rien entendre ; mais autour de Roosevelt , il y avait assez d’esprits lucides, dont JM Keynes pour comprendre qu’à poursuivre ainsi, c’était le systéme lui -même qui était menacé , d’autant qu’à l’Est , les premières années soviétiques donnaient des signes fulgurants ; on pouvait tout en dire et on ne s’en priva pas, mais les faits étaient têtus : en quelques années et après une effroyable guerre civile , l’URSS était devenue une puissance mondiale dont l’économie se développait à une vitesse phénoménale alors que la puissance des économies capitalistes plongeait dans le chaos .
On n’hésita pas à recourir à des mesures qui eussent fait pousser de hauts cris quelques années auparavant , Roosevelt lui -même fut suspect de « communisme » , ce qui était d’un ridicule achevé , mais le fait est que dans un pays qui avait cette idée en horreur , on créa d’immenses monopoles industriels publics et pour un temps l’idée de la « planification » elle aussi maudite, traversa l’Atlantique depuis l’Oural . Existe-t-il une différence fondamentale entre les mesures inspirées par JM Keynes et le propos de T Piketty qui souhaite « dépasser le capitalisme en créant la propriété sociale temporaire » ?
A coup sur , les Théories de JM Keynes étaient inspirées de tout ce qu’on veut mais surement pas de l’idée de « dépasser le capitalisme » ; la seconde différence réside dans l’étatisation complète – ET TEMPORAIRE – de certains pôles industriels géants alors que T Piketty se distingue par une attention nouvelle au collectif de travail interne à l’entreprise ; ce qu’il appelle droits nouveaux des salarié(es ) est une autre affaire, mais en tout cas, ceci le distingue du NEW DEAL précédent .
JM Keynes n’avait pas d’autre objectif que de SAUVER le capitalisme , au besoin par des mesures drastiques contre lui-même . La continuité avec la pensée de JM Keynes est chez T Piketty évidente à ceci près que son intention proclamée est le « dépassement du systéme » et non son « sauvetage » .
Cette parenté ne mériterait sans doute pas la moindre attention si l’ouvrage de T Piketty ne venait pas au moment où dans toute la gauche , on cherche diverses voies pour sortir à tout le moins du Macronisme ; pour que cela ne me soit pas reproché , je souligne que T Piketty a compris l’entrelacement entre le défi climatique et la crise de civilisation .
On trouvera sans doute que mes propos vipérins ne sont que la preuve d’une incapacité fondamentale à entendre des voies nouvelles hors des sentiers battus .
Il se trouve que l’entretien même de T Piketty sur France Inter sème quand même quelques cailloux du Petit Poucet : en effet , si le sujet est la question de l’Inégalité sociale , Piketty explique que si l’opulence se concentre de façon accélérée à un pôle et la misère ou en tout cas la pauvreté à l’autre, la mutation de civilisation ne sera pas « acceptée ni acceptable » . Bien que l’ouvrage traite de nombreux sujets , il est patent que là, gît le lièvre . Une façon en effet nouvelle de décliner « Tout changer pour que tout demeure » . On est déjà un peu étonné de la propension à insister sur « TEMPORAIRE » en parlant de propriété sociale ; mais s’il s’agit d’acceptabilité , on voit bien le pourquoi du comment …
Il se trouve aussi que l’ouvrage devient objet politique en même temps que s’ouvre la Fête de l’Humanité …. Cela ne peut être le fait du hasard et on s’incline devant l’intelligence des médias de cour y inclus Léa Salamé qui croit être originale en évoquant la fuite des milliardaires devant une imposition « spoliatrice » à 90% ce que d’ailleurs T Piketty s’empresse de réduire à une mesure du sens commun….Les médias de cour se garderont du moindre rapprochement entre ce que nous dit T Piketty et ce qui se passe à la Courneuve ce week end où d’ailleurs il est invité ( je n’ai pas pris connaissance du débat correspondant) ; mais si dans la Préface du premier ouvrage , T Piketty se flatte de ne pas avoir lu K Marx , on peut penser que le même avertissement vaut pour le second . Il n’empêche que T Piketty se confronte au moins dans les mots à une question qui est le cœur de la réflexion du PCF , ou devrait l’être en tout cas .
Il se trouve que à aucun moment , T Piketty dans ces entretiens sur mesure ne se confronte même fugacement de façon explicite à ce que dit ou écrit le PCF lequel n’a pas la vérité révélée mais …à voir le comportement de Delevoye , en France en tout cas , c’est avec lui qu’on danse .
Il se trouve enfin , but not least , que sans peut-être avoir lu l’ouvrage , B Cazeneuve y fait écho dans une longue déclaration sans évidemment s’y référer explicitement . Cela fait beaucoup . Il est hors de doute qu’à gauche , en dehors du PCF , l’ouvrage se prêtera facilement à de nouveaux discours ; le dépassement du capitalisme y tiendra une place de choix mais il serait utile de ne pas se contenter de l’étiquette et de connaître mieux le contenu du flacon ….
C’est à quoi s’attaque ma seconde partie .
Le livre de T Piketty est construit contre tout processus révolutionnaire ; j’ose penser ,que, le dire, n’est pas l’insulter . Il demeure que le projet du Capital en France tel qu’il s’incarne dans la macronisme est attaqué par le contenu de l’ouvrage et c’est pourquoi les « sons of a bitch » montent au créneau . Cela suffit pour que les communistes s’y intéressent moins pour s’agenouiller que pour débattre sérieusement .
Je laisse à d’autres plus férus d’économie que moi le soin d’aller si possible au fond des choses .
Je me contente d’évoquer quelques aspects politiques : le premier de tous est celui du processus révolutionnaire lui -même qui suppose que soit libérée l’initiative créatrice populaire sous la forme la plus large et sans aucune réserve ou restriction . Ce que nous suggère T Piketty n’est rien moins qu’une forme renouvelée de mesures visant à faire baisser la température des rapports sociaux , de la lutte de classes, si on y tient .
La « propriété sociale temporaire » n’est qu’une forme avancée de la recherche obstinée par les forces du capital en France notamment de la solution de la quadrature du cercle : faire participer les salarié(es ) à leur propre exploitation . Cela ne va pas sans des mesures cosmétiques sur l’ouverture des Conseils d’Administration des Grandes Entreprises aux salarié(es) sans que soient changés les rapports de pouvoir et de domination ; c’est ce dont la CFDT , via L Berger , se satisfait , pour le moment . T Piketty va beaucoup plus loin , ceci le fait sentir le souffre .
Là encore je laisse à d’autres la discussion des « détails » ; pourquoi 50% pour le collectif salarié ? On dira que c’est mégotter ; mais enfin , ce seuil constitue au mieux un frein à des mesures qui s’inscrivent dans l’appauvrissement du patrimoine productif national ; cela ne permet pas vraiment d’envisager que se conçoivent des STRATEGIES industrielles alternatives . Et pourquoi « temporaire » ? Jusqu’à quand ? On ne s’y étendra pas ; ce n’est pas là le plus important
T Piketty fait grand bruit autour du taux d’imposition à 90% ; affolement , confiscation ..On va jusqu’à lui dire que l’éradication des riches chez lui ne passe pas par la Guillotine mais par l’impôt .
On ne voit pas bien ce qui est choquant dans l’idée de contribuer à la hauteur de ses moyens mais on nous explique qu’ « ils s’en iront » ; il est rare que j’approuve des propos de Jean Luc Mélenchon mais là par contre ; « qu’ils partent ! » ; leurs biens matériels , meubles et immeubles , et immatériels s’exposent à la confiscation pure et simple dans ce cas ; ce ne serait que justice ; mais T Piketty a devant cette perspective un fin sourire ; il rappelle que Roosevelt alla jusqu’à taxer à 92% …à partir d’un certain seuil …. Et cela n’eut pas pour conséquence la moindre « fuite des milliardaires » même s’ils firent le dos rond et encore moins le « dépassement du capitalisme » ; d’autres économistes rappellent fort à propos que ladite taxation s’entoura d’une foule de réglementations en limitant considérablement le champ mais surtout s’accompagna d’une hausse considérable de la fiscalité directe sur les couches les moins aisées et que le chiffre de 92% fit en quelque sorte passer la pilule ; « ni acceptée ni acceptable », la cohérence est parfaite . Mais en tout cas , là n’est même pas l’essentiel même si on devrait se garder de considérer avec dédain ce type de mesures qui s’inscrit obligatoirement dans une profonde réforme de la fiscalité .
Où est donc l’essentiel ? D’abord , T Piketty ne dit rien du systéme bancaire et financier ; ne rien en dire c’est laisser intacte l’épine dorsale du capitalisme actuel ; les solutions alternatives ne sont pas simples et la réflexion n’en est qu’à ses balbutiements mais si « dépasser le capitalisme » est l’objectif , la chose est incontournable .
Ensuite et surtout , pour aller plus loin dans la réflexion il faut convoquer l’expérience . T Piketty ne sera ni Premier Ministre ni Ministre des Finances ; ce n’est pas son sujet ; par contre il est certain de faire partie des « visiteurs du soir » ; dans l’épisode Mitterrand , il y eut deux périodes , il en fut de même du Front Populaire ; dans le premier cas , les engagements du Programme Commun furent tenus à la lettre , Mitterrand y tenait et il avait de ces engagements une vision très particulière . Faire vite fut son mot d’ordre ; faire vite, c’était précisément couper le mouvement populaire de son intervention ; « l’état de grâce » fut ainsi instrumentalisé pour couper toute critique à la racine ; les nationalisations ne changèrent rien aux règles initiales ; on ne peut pas dire que ces mesures ne s’en prenaient pas à « la propriété privée des grands moyens de production et d’échange » ; elles s’en prenaient bel et bien à ladite propriété en en émasculant leur portée . Tout était là .
Ne prétendons pas faire le tour des questions soulevées par l’ouvrage de T Piketty ; on trouve chez lui à la fois de quoi nourrir la réflexion de forces situées à gauche de l’échiquier politique et les principales d’entre elles sont encore très loin de ce qu’il propose - c’est dire le chemin à parcourir- à la fois ceci et en même temps la possibilité d’accords de gouvernement sur un programme de gauche .
Supposons un instant qu’on parvienne à un tel accord , de toutes façons souhaitable et quelque part inévitable . La contradiction inhérente à deux logiques , l’une qui vise à « faire autrement le capitalisme » , l’autre qui vise à le dépasser , est intacte ; aucune des forces politiques parties prenantes de l’accord en question ne peut prétendre dicter aux autres sa loi . C’est la conséquence inéluctable des expériences passées . Il ne peut qu’en résulter une « certaine cacophonie » de la parole gouvernementale ; cette cacophonie fait partie de l’exercice ; elle implique que les questions fondamentales puissent à tout moment être débattues publiquement . Mais qui tranchera en définitive ? A l’issue du processus électoral , se dessinera une majorité sous le feu permanent de l’adversaire . Une telle majorité est, elle aussi inéluctable, mais l’accord gouvernemental suppose sa prise en compte sans hégémonisme ; ceci fait que dans les questions clés qui ne manqueront pas de se poser , les désaccords devront constamment faire appel au verdict populaire ; le RIC n’est évidemment que l’une des figures possibles de ce chantier ; il faut aussi compter avec la lassitude de consultations répétitives de ce type et c’est pourquoi des formes nouvelles d’intervention populaire et de champs de décisions nouveaux sont impératifs .
Il est certain que sur plus de 1000 pages , T Piketty n’a aucunement pensé à ce qui précède ; on ne lui en fera pas grief ; le centre même de la pensée keynésienne est constituée par la méthode « Bottom down » ; l’initiative populaire ne saurait être convoquée .
De tout cela résulte que sans nier l’importance des mesures de nature économique , ce qui compte en définitive c’est ce qu’en fait la POLITIQUE ; c’est là le cœur de ce qui devrait être dés à présent la préoccupation du PCF ; les grandes affaires ont commencé . Tâchons de ne pas manquer le rendez-vous.

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