Le terrible argumentaire d’un écrivain israélien sioniste d’aujourd’hui (Partie III)

En postant l’insoutenable page de la partie II , je me suis demandé comment elle serait lue – si toutefois elle l’était. Me vinrent à l’esprit des haussements d’épaules plus ou moins condescendants ; « et alors ? tu découvres ? Mais tout le monde sait ça et si « ton » écrivain sioniste a le mal de mer, ça ne change politiquement rien ».

Le terrible argumentaire d’un écrivain israélien sioniste d’aujourd’hui (Partie III)

 

En postant l’insoutenable page de la partie II , je me suis demandé comment elle serait lue – si toutefois elle l’était. Me vinrent à l’esprit des haussements d’épaules plus ou moins condescendants ; « et alors ? tu découvres ? Mais tout le monde sait ça et si « ton » écrivain sioniste a le mal de mer, ça ne change politiquement rien ». Si, justement ça change beaucoup de choses PO-LI -TI -QUE-MENT. Je réserve ces réflexions pour d’autres publication sur le même objet à partir d’un ouvrage circonstancié et d’une documentation sans défaut de plus de 800 pages. Lui, non plus n’apprendra rien aux « condescendants ». Mais peut-être que le monde n’est pas fait de « condescendants » .
En attendant comme j’ai dit que mon objectif n’était pas une critique du livre de Ari Shavit il est donc temps d’y venir ; une fois la lecture intégrale faite, j’en sais beaucoup plus. Si on n’est pas obsédé par la question de savoir comment il est possible qu’en Israël, les forces sionistes de gauche, pacifistes n’aient pas encore trouvé le moyen de s’insurger massivement, on peut passer son chemin. Ces forces existent et Ari Shavit en fait partie ; il en est même à mon sens un archétype. Croit-on qu’il soit insensible à la crise sociale qui déchire Israël ? D’ailleurs « crise sociale » est bien trop faible pour ce qu’il décrit. Ari Shavit n’est pas dupe de « réussites spectaculaires » ; ça ne fait pas le compte, il le sait mieux que personne. Il n’est pas davantage aveugle devant le détachement de toute une génération jeune qui, quelque part, emportée par le flot libéral- libertaire qui a touché toute la planète(sea ,sex and drug ) ; son livre contient d’innombrables scans de détail dans la société israélienne , des Juifs , des Arabes palestiniens, de nombreuses personnalités de premier plan . Ce n’est pas là qu’il faut chercher l’« Explication ». Le livre contient d’autres monuments dont celui consacré à Lydda ville palestinienne au temps de la Guerre d’Indépendance ; tout le monde connaît Deir Yassin ; c’est beaucoup trop peu même si c’est à juste titre un symbole mais un symbole de quoi ? Tout le monde sait que Deir Yassin fut un massacre organisé par les criminels de l’Irgoun, du groupe Stern peut-être ; pas l’œuvre des Forces Armées « régulières ». Alors Lydda ? Lydda fut le siège d’un ORADOUR SUR GLÂNE perpétré par un régiment des Forces Armées régulières israéliennes et cela n’est pas écrit pour faire sensation ou des amalgames douteux, un vrai Oradour, avec les mêmes méthodes. Puis l’évacuation de toute une ville en interminables défilés de malheureux projetés manu militari sur les routes de l’exil …. Rien que pour CE passage le livre mérite le détour.
On tombe soudain sur un chapitre consacré à Dimona ; on commence là à entrouvrir la porte de l’ « Explication » ; Ari Shavit est fier de Dimona et il n’en est pas seulement fier ; Dimona fut aussi le résultat de la participation secrète de scientifiques français de haut vol auxquels le gouvernement du Général De Gaulle n’eût jamais permis l’action dont il résulta pour Israël la possession de l’arme atomique. Ari Shavit en est fier et insiste : Israël doit être SEUL au Proche Orient à posséder cette arme. Pourquoi « SEUL » ? Parce que c’est le SEUL Etat responsable de la région et qu’il n’utilisa même pas la menace de l’utiliser …. De Dimona, Ari Shavit passe à Osirak. Osirak est détruit par la chasse israélienne dans un raid inouï ; on proteste ici et là. La page est vite tournée. Osirak menace Israël et Osirak doit être détruit. Point. La page de l’« Explication » continue de s’ouvrir .Israël ne pouvait-il s’adresser à l’ONU ? Obtenir ou rechercher une dénucléarisation du Proche Orient ? La question n’effleure pas Ari Shavit. L’ONU ? A quoi bon ? Si l’Irak avait décidé de frapper Israël, à quoi aurait servi l’ONU ? A pleurer ? Si l’existence d’Israël est réellement menacée, l’ONU ne sert à rien ; voilà pourquoi Osirak devait être détruit et détruit secrètement, sans fanfare, ne pas éveiller l’attention ; une fois détruit, que peut dire l’ONU ? De l’Irak Ari Shavit passe à l’Iran (après la Syrie que je saute), on s’en doute. Là c’est encore pire. Bien pire. Netanyahou est sauvé par Ari Shavit. Netanyahou a raison ; le monde entier a tort. Obama a tort ; les Etats Unis ont tort. L’Iran ne doit sous aucun prétexte obtenir l’arme nucléaire et ses centrifugeuses tournent à plein régime. On ne peut pas faire confiance à l’Iran. Point. Par contre imaginer un raid comme celui qui a détruit Osirak c’est une toute autre affaire ; l’Irak était à portée de la chasse israélienne, pas l’Iran. Problème….
La porte de l’« Explication » est plus qu’entrebâillée maintenant mais arrive l’Anthologie .
« J’ai dit dans l’Introduction de ce Livre que deux facteurs rendent Israël différent de toute autre nation : occupation et intimidation. Au XXI° siècle aucune autre nation n’en occupe une autre comme nous le faisons et aucune autre nation au monde n’est intimidée comme la nôtre …. (De peur, le Tigre fait peur …. NDR)
Depuis la base radar qui surveille l’espace aérien israélien, je pense aux cercles concentriques de menaces qui entourent l’Etat Juif.
Le cercle externe est le Cercle islamique. Israël est un état Juif qui génère une animosité religieuse chez beaucoup de Musulmans. L’occupation de Jérusalem et de la Rive Ouest a amplifié cette animosité mais c’est l’existence même d’Israël en tant qu’état souverain non islamique dans un pays sacré pour l’Islam qui a créé la tension inhérente entre la petite nation Juive et l’immense monde Islamique. Pendant des années, Israël a intégré cette tension sagement. Il a forgé des alliances avec des Etats Islamiques modérés et a maintenu des relations confidentielles et commerciales avec d’autres. Il forgea des partenariats stratégiques et incita à des accords d’intérêt mutuel. Il fut extrêmement précautionneux de ne pas transformer un conflit régional en conflit religieux. Mais avec les années, Israël perdit des alliés islamiques lorsque l’Islam radical parvint au pouvoir. L’extrémisme Juif et le fanatisme islamique se sont nourris réciproquement. …. L’Iran est la grande menace mais il existe d’autres puissances Musulmanes. Un cercle immense d’un milliard et demi de Musulmans encerclent l’état Juif et menace son avenir.
Le cercle intermédiaire est le cercle Arabe. Israël est un état -nation Juif fondé au cœur du monde Arabe. Les tentatives inspirées par le nationalisme arabe (de détruire Israël) ont échoué. ………… Le réveil Arabe face aux régimes faibles et corrompus qui avaient fini par accepter l’existence d’Israël change la donne ; la tension publique monte ; et la demande d’une ligne dure vis-à-vis d’Israël s’étend. Israël fait moins face à la puissance militaire Arabe qu’au tumulte populaire Arabe. Il n’y a pas de grande guerre Israélo Arabe à l’horizon mais la stabilité est fragile . Des Etats nations Arabes s’étant effondrées, Israël est maintenant environnée d’états en faillite ou de nations extrémistes. Avec les problèmes issus des armes chimiques en Syrie, de nouveaux dangers pointent leur nez. La paix patine sur une glace fragile. Un large cercle de 370 millions d’Arabes encercle l’état Sioniste et menace son existence.
Le troisième cercle est le cercle palestinien. Israël est perçu (sic !!!NDR) comme un état de colons fondé sur les ruines de la Palestine indigène … les Palestiniens modérés sont sur la retraite et les palestiniens radicaux sont à marée montante …Si Israël s’affaiblit pour un moment, le souhait Palestinien supprimé réémergera nécessairement. Un cercle interne de 10 Millions de Palestiniens menace l’existence même d’Israël. …..
Le dilemme est celui-ci : si Israël ne se retire pas de la Rive Ouest, Il sera politiquement et moralement condamné, mais s’il se retire il pourrait faire face à un régime islamique de la Rive Ouest soutenu par L’Iran et inspiré par les Frères Musulmans dont les missiles pourraient mettre en danger la sécurité d’Israël . La nécessité d’en finir avec l’occupation est plus grande que jamais et les risques le sont en proportion. ….
L’Etat d’Israël refuse de voir ses citoyens Arabes. Jusque-là il n’a pas trouvé le moyen d’intégrer correctement un cinquième de sa population…. Bien qu’ils constituent une minorité au sein de l’état Juif, ils font intégralement partie de la majorité régionale enveloppante qui fait des Juifs Israéliens une minorité régionale. On n’a jamais compté ave cette complexité et les rapports majorité – minorité au sein d’Israël n’ont jamais été définis. Pour le moment, les avantages économiques et les droits civiques dont jouissent les Palestiniens Israéliens conserve la paix. Sans l’avouer publiquement ils savent que leur sort est bien plus enviable que celui de leurs frères et sœurs des pays arabes environnants. Mais la bombe est enclanchée et on entend son tictac. Le fait que la minorité Arabe croisse en nombre et confiance menace directement l’identité d’Israël comme état Juif. Si cette question cruciale n’est pas résolue à brève échéance, le chaos est inévitable. ….
En face du tank mythique érigé comme monument souvenir devant Degania (le premier kibboutz mondial) attaqué par la Syrie au moment de la Guerre d’Indépendance, je songe au défi mental auquel Israël doit faire face au XXI° siècle …Le rêve utopique et la réalité bourgeonnante de la commune ont donné aux kibboutzim de l’époque la force mentale de faire face aux défis tels que la guerre de 1948. Mais Israël d’aujourd’hui n’a pas d’utopie, pas de commune et à peine une vague réminiscence de la résolution et de l’engagement qui prévalaient à l’époque. Pouvons-nous survivre ici sans cela ? Pouvons-nous combattre pour un Israël banal comme le firent les soldats de Degania pour leur rêve de kibboutz ? Notre démocratie consumériste peut-elle tenir en cas de coup dur ? Au cœur des trois cercles de menaces (Islamique, Arabe , Palestinien) et du cercle interne de menace se trouve la cinquième menace du défi mental . Se pourrait-il que la psychè collective d’Israël ne soit plus adaptée aux circonstances tragiques d’Israël ?.....
L’identité hébraïque fut révolutionnaire. Elle sut se définir comme révolte contre la Religion Juive, la Diaspora Juive , l’existence Juive passive . …Elle chérit le progrès et l’action et une attitude séculariste dans la vie. Elle prit la précaution de compenser le nationalisme avec une dimension universaliste. L’une de ses versions fut socialiste – nationaliste et l’autre libérale- nationaliste mais les deux courants étaient anticléricaux et non -boutiquiers. Le deux combinaient une détermination collective avec l’esprit des Lumières ; c’est pourquoi le Sionisme considéra qu’il était juste et qu’il convainquit hors de lui qu’il était juste…. »(pp400 et sq)
ETC ….
Dans ces pages est concentrée l’« EXPLICATION ». Il est loisible de hausser les épaules, de s’en tenir à des certitudes sommaires mais il est sûr que de cette façon, les forces de progrès hors d’Israël ne joueront qu’un rôle très modérément utile. Que l’on me comprenne bien : la politique israélienne actuelle est un scandale et tout doit être mis en œuvre pour en arrêter le cours ; mais pour ce faire il est de toute nécessité de comprendre ce qui fait que très majoritairement, avec des nuances, avec des contradictions, la population juive d’Israël soutient cette politique criminelle ; Ari Shavit en donne les clés. Il le fait comme rarement . Il est impossible de songer à influer sur l’état d’esprit de cette population sans en avoir compris les ressorts intimes. Ari Shavit fait la démonstration de l’impasse absolue où une vision mythique et mystificatrice a conduit l’immense majorité des Israéliens Juifs. Or, il n’y aura AUCUNE solution pacifique, durable et juste si les ressorts de l’impasse ne sont pas détruits. Israël ne sortira pas de cette impasse par ses propres moyens. Les ressorts mêmes de l’impasse conduisent à une délectation de l’impasse . Aucune condamnation ex cathedra, aucune tentative de moralisation ne pourra rien. Et ces condamnations sans équivoque sont indispensables ; elles ne peuvent produire de l’effet que à l’unique condition de briser le cercle de l’enfermement de la pensée commune à la très grande majorité de la population israélienne juive et cela suppose des initiatives multiples POLITIQUES qui rompent l’enfermement. Ce n’est pas une tâche aisée ; le dialogue avec des citoyennes et citoyens israéliens enfermés mais qui souffrent de cet enfermement dont beaucoup savent qu’il conduit à de nouvelles tragédies n’est pas facile. Il est rendu impossible par la complaisance avec les formules toutes faites qui démontrent par leur surdité que justement l’enfermement n’a pas de voie de sortie ; beaucoup de travail est indispensable ; une faible contribution y sera consacrée dans les billets suivants. Le Sionisme, toutes nuances confondues, aura été une immense tragédie avant même d’être un avatar d’une pensée sans avenir. L’ « antisionisme » n’est que son double ; il est tout aussi impuissant à rompre les ressorts de l'enfermement

 

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