QUELQUES MOTS SUR JEAN-PIERRE

On trouvera ce qui suit indécent ; à bon droit . Il est parti et je n’ai plus de larmes pour le pleurer ; ce qui est indécent est de dire « je » ici ,où « je » rassemble quelques souvenirs de Jean-Pierre comme si quelque part je me hissais à sa hauteur ; j’ai réfléchi et je ne peux pas faire autrement.

On trouvera ce qui suit indécent ; à bon droit . Il est parti et je n’ai plus de larmes pour le pleurer ; ce qui est indécent est de dire « je » ici ,où « je » rassemble quelques souvenirs de Jean-Pierre comme si quelque part je me hissais à sa hauteur ; j’ai réfléchi et je ne peux pas faire autrement.

J’adhérais au PCF en Juin 1968 et à la Cellule Evariste Galois qui donnait le « la » politique à l’Institut Henri Poincaré on croisait des astres mathématiques, tous sans exception avec une culture politique rarement rencontrée aujourd’hui ; Jean-Pierre Kahane n’était pas en France au moment de « mes classes » militantes mais son ombre était là ; puis je partis et le perdis temporairement de vue ; d’autres diront ce qu’il fut à la tête de l’Université d’Orsay qui fut pionnière à bien des égards et fut tout un temps à la pointe du combat contre les assauts giscardiens menés par Alice Saunier -Seïté de sinistre mémoire .
Curieusement, des camarades le critiquaient férocement ; « j »’en avais des échos sans croire ce qu’ils m’en disaient …. Puis vint le temps des premiers troubles au PCF ; les Comptes Rendus du CC étaient pour « moi » devenus incontournables, essentiels ; "je" découvris Jean-Pierre Kahane ainsi ; il détestait les zizanies petites et ce qu’il disait visait le sommet ; c’est ainsi qu’il concevait le PCF ; jamais dans ces moments déjà compliqués, il ne perdit de vue notre horizon. Tout Jean-Pierre Kahane était dans cette attitude.
Avant tout , c’était un homme BON .
Le champ de son activité intellectuelle dépasse tout ce qu’on peut en écrire et « je » n’en dirais donc rien sauf cette anecdote qui n’en est pas une ; saisi par la portée de ses interventions « je » voulus en savoir plus et lus ses ouvrages mais avant d’évoquer l’un d’entre eux « je » dois revenir à mes années de culottes courtes au sens propre où un article de lui me frappa pour la vie ; il écrivit quelques mots sur la profession de mathématicien et mettait en garde : « un jeune mathématicien vient montrer un résultat à son directeur de Thése ; celui_-ci jette un œil superficiel et dit  » C’est déjà connu » , puis s’en va laissant le jeune désespéré ; soudain , il s’en retourne et regarde à nouveau ; puis déclare « d’ailleurs il y a une erreur » ; puis s’en va derechef ; le jeune mathématicien est sidéré ; voilà son Directeur qui revient et relit ; puis il prononce de façon définitive « de toutes façons , j’ai publié ça il y a dix ans « . C’était pour indiquer que la profession n’était pas sans épines mais qu’il fallait ne pas se laisser impressionner.
Un de ses ouvrages ( tous ont une Introduction qu’il faut lire ) raconte ceci en exergue :« ayant montré ces travaux à des collègues leur réaction fut de dire d’un air entendu : « c’est de l’analyse très fine » ; je n’ai jamais su si c’était une critique ou un compliment » ; tout l’humour de Jean-Pierre Kahane est concentré dans ces deux anecdotes .
Le hasard fit que « je » fis sa connaissance beaucoup plus tard et une autre période commença ; "je" ne me souviens pas d’une seule fois où il ne vint pas aux réunions de la Commission ESR du PCF fût-ce pour une matinée. A toute occasion, il venait avec une nouvelle idée, un nouveau thème ; sa jeunesse d’esprit était proprement hors de toute description.
C’est peu dire qu’il m’aida : il devint « Jean-Pierre » privilège entre tous ;il relut en détail les propositions du PCF pour l’ESR fit de nombreuses remarques avant d’y donner son aval qui n’était pas rien . Nous correspondîmes souvent ; "je" dois à la vérité de dire qu’il était chagrin : le positionnement du PCF vis-à-vis de la Science ne le satisfaisait pas ; il avait conscience d’un écart grandissant entre le public populaire et les scientifiques et cela le préoccupait considérablement ; il pensait que le PCF avait abandonné des pans entiers de son héritage et à plusieurs reprises était colère ; à sa façon . Il existait une façon Jean-Pierre d’être « colére » ; le développement scientifique n’était pas pour lui un donné mais un enjeu , enjeu de classe , enjeu de civilisation . Il en fut ainsi sur la question des OGM et plus récemment sur la question du nucléaire. En déduire que Jean-Pierre était au fond un scientiste impénitent est vraiment lui faire injure. Il voyait que nombre de scientifiques qui auraient pu devenir au moins des alliés s’éloignaient dangereusement ; l’absence de réponse adéquate de la part du PCF le souciait.

Nous eûmes notre dernière conversation sérieuse lors du choix de la présidentielle ; Jean-Luc Mélenchon était pour lui un homme dangereux. Beaucoup de scientifiques ne pouvaient de toute façon pas le supporter mais pour de bonnes et de mauvaises raisons ; il n’y avait pas ce genre de mélange chez Jean-Pierre. Jean-Luc Mélenchon allait saccager les chances d’une victoire de gauche et c’est ce qu’il fit ; Jean-Pierre vota comme il le jugea bon et je fis de même mais il m’écrivit que son vote ne retirait rien de sa profonde confiance en Pierre Laurent.
C’était l’un des séquoias de la pensée de notre temps.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.