RETOUR SUR CONFLIT DU PROCHE ET MOYEN ORIENT (II)

Poursuite de l'analyse de la Partie I

A Nouveau sur Conflit du Proche et Moyen Orient (II)
LES DEBUTS ET UNE GALERIE DE PORTRAITS
La première légende à propos de cette histoire complexe et tourmentée est celle qui prétend voir une continuité entre la période d’avant la Seconde Guerre Mondiale et la période qui suivit la défaite complète du nazisme . Il n’y a rien avant-guerre qui laisse envisager la suite . La première raison est que sans la capitulation totale de l’Allemagne nazie , ce qui suit n’aurait aucun sens .
Le premier Congrès « mondial » sioniste se tient à Bâle en 1897 ; le Congrès voit l’établissement d’un « foyer » pour le « peuple juif » en Palestine, sécurisé par la loi publique mais n’a aucune idée de l’environnement ; il n’est alors pas question d’ « Etat » même si cette idée est évidemment consistante avec les écrits initiaux de Th Herzl . Les rabbins de Vienne décidèrent d’explorer la faisabilité des idées de Herzl et envoyèrent deux représentants en Palestine dont le Territoire est sous contrôle et administration Ottomane ; on rapporte qu’ils écrivirent ceci : « La fiancée est magnifique mais elle est mariée à un autre homme » . Apocryphe ou non , cette observation suffit à dire que le mouvement sioniste dès l’origine ne pouvait ignorer le probléme posé par l’existence d’une population arabe sur le territoire envisagé .
On distingue donc deux périodes :
A) Avant la seconde Guerre Mondiale.
Il faut ici accepter des raccourcis , la chose étant plus ou moins connue ; la seconde légende dont il faut se défaire est celle du prétendu rôle majeur de la « Déclaration Balfour » laquelle n’est qu’un chiffon de papier et n’a aucune valeur juridique ; dans son intégralité , elle contient des clauses qui à l’évidence restreignent considérablement l’éventuel accord du Gouvernement de Sa Majesté à l’établissement d’un « foyer national juif en Palestine » et il est évidemment encore moins question d’un « Etat juif » .La direction sioniste de l’époque est furieuse mais décide de s’y accrocher en ne retenant qu’une partie de ce document qu’elle brandira à toute occasion . La Grande Bretagne joue sur deux tableaux à la fois et essaie de berner les deux protagonistes à savoir la direction sioniste d’une part, les représentants du monde arabe de l’autre . Son intention est d’en finir avec la domination ottomane en Palestine et de se l’approprier sous une forme ou une autre . La colonisation sioniste est l’un des moyens possibles , l’autre consiste à jouer des rivalités interarabes . La fin de la Première Guerre Mondiale se traduit au Moyen Orient d’une part , par l’Accord secret dit « Sykes -Picot », lequel partage une partie du Proche et Moyen Orient en zônes d’influence respectivement britannique et française , d’autre part, par le Mandat . La Palestine historique passe alors sous Mandat britannique .
Quid du mouvement national arabe à cette époque ? Vers la fin des années 30 il commence à peine à se manifester ; il est empreint de nationalisme panarabe ; l’idée d’une grande nation Arabe refera surface de temps en temps mais sans lendemains ; avant tout , quelques groupes ultra minoritaires agissent depuis la Syrie et se réclament de la Libération de la Palestine ; quasiment sans exception , tous plus ou moins veulent le rattachement du Territoire de la Palestine historique à la Syrie . Il n’est pas question même en pointillé d’Etat de Palestine . Tous ces groupes et mouvements dont certains lancent des opérations de commando contre des implantations de colons Juifs , sont opposés purement et simplement à toute présence juive en Palestine ; ce n’est pas le « sionisme » en tant que tel qui est visé . La Grande Révolte Arabe éclate en Avril 1936;elle est organisée par le Grand Mufti de Jérusalem et à nouveau vise l’implantation juive en Palestine comme telle, appuyée sur une dénonciation formelle du gouvernement britannique . Alors que les dirigeants sionistes s’organisent déjà en créant l’embryon de la structure étatique future , appelée Yishuv , il n’y a rien de comparable côté palestinien .Il va de soi que ce descriptif court- circuite beaucoup de phases intermédiaires .
Devant les effets de la Grande Révolte Arabe , le gouvernement britannique nomme la Commission Peel du nom de son responsable pour examiner les causes du soulèvement et faire des propositions ; cette Commission rend son rapport en 1937 et propose une partition de la Palestine Historique en un petit Etat Juif – 5000km²- et un Etat Arabe. Là intervient Ben Gourion qui prendra en main de facto toute la période qui suit au sein du Yishuv . On revient ci-dessous sur son portrait ; la proposition Peel fait l’objet de débats au sein d’un Congrès sioniste en Août 1937 ; celui-ci adopte sous l’insistance de Ben Gourion la proposition Peel comme base de négociation avec le gouvernement britannique ; le plan Peel est rejeté sans fard par la « partie arabe », ce qu’on peut supposer, sans toutefois de document à cet égard .Le 17 Mai 1939 , un « white paper » britannique change radicalement la donne , met un terme à l’interprétation sioniste de la Déclaration Balfour et à la légende qui l’accompagne jusqu’à aujourd’hui . Ce « white paper » n’y allait pas de main morte ; les Juifs y étaient considérés avec le statut de minorité au sein d’un Etat indépendant Palestinien futur . Les raisons de ce revirement sont évidentes : la Grande Bretagne voit beaucoup plus d’intérêt dans l’éventuel soutien arabe face aux puissances de l’Axe que celui des Juifs de Palestine , ceci alors que N Chamberlain est encore au pouvoir . Les affinités connues de ce dernier pour l’accommodement en Europe avec Hitler ne l’empêchent nullement de veiller aux intérêts de l’Empire hors d’Europe ; au contraire ces attitudes sont complémentaires .
A ce stade il faut revenir sur le personnage central côté sioniste , de cette période .
Avi Shlaim parle de lui comme d’un « sioniste pragmatique » ; de ce fait , dit-il , les innombrables déclarations de ce personnage sont sans intérêt ; ce sont ses actes qui disent ce qu’il veut et où il va ; pour nous « pragmatique » signifie « dépourvu de tout principe » .David Ben Gourion commence sa carrière politique comme un sioniste déterminé à la construction d’un Etat Juif sur TOUT le territoire de la Palestine historique ; en revanche , il sait que cet objectif qu’il n’abandonnera jamais, n’est atteignable que par étapes ; il est d’abord secrétaire général de la Histadrut , le syndicat unique des travailleurs juifs de Palestine ; au départ , très influencé par les idées du combat de classe suivant les principes marxistes , qui dans le cas de la Palestine conduisent à considérer l’absence d’antagonisme entre travailleurs Juifs et Arabes de Palestine , il abandonne très vite de pareilles références pour se consacrer à la réalisation de l’objectif du sionisme . Il devient Président du Yishuv et là commencera vraiment son itinéraire politique ;dès 1936 , il a conscience que les Arabes de Palestine s’opposeront de toutes leurs forces au projet sioniste , limité ou pas ; rien ne l’arrête cependant ; le mouvement sioniste est trop faible par lui-même pour imposer ses vues ; il faut , pense Ben Gourion, une ombrelle de grande puissance . Qu’à cela ne tienne ; tant que la Palestine est sous domination ottomane , il cherchera les bonnes grâces du Sultan ; l’empire ottoman s’effondre à la suite de la Première Guerre Mondiale et la Grande Bretagne prend sa place en Palestine ; c’est donc des Britanniques que le mouvement sioniste cherchera l’appui ; comme on le verra , après la deuxième guerre Mondiale , c’est au tour de la Grande Bretagne de s’effacer pour être remplacée par les Etats Unis auprès de qui Ben Gourion cherchera l’appui nécessaire . Que faire de la question arabe ? Sur ce point , Avi Shlaim a raison : il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier de cigarette entre les vues de Ben Gourion et celles de Jabotinsky . Ce dernier veut une politique du « tout ou rien » et crée la « théorie » du mur de fer entre Juifs et Arabes de Palestine ; c’est par la force armée et elle seule que Jabotinsky envisage la réalisation du projet sioniste c’est-à-dire un Etat Juif sur tout le territoire de la Palestine historique ; seule une politique de force est selon lui en mesure de faire perdre aux Arabes palestiniens toute idée d’indépendance nationale et de les contraindre à accepter le projet sioniste dans son intégralité . Ben Gourion ne pense pas différemment mais pense la réalisation dudit projet par étapes , fussent-elles petites , sans dévoiler aux yeux du monde la totalité du projet final , dont il pense à juste titre qu’elle entravera la réalisation du projet lui-même . Y- a t’il dès ce moment l’idée d’une expulsion pure et simple de la population autochtone ? Aucun document ne vient à l’appui de cette thèse .
En tout cas , la colonisation sioniste au départ procède de l’achat de terres auprès de grands latifondiaires palestiniens ; mais dès 1936 , les données de l’affrontement sont présentes . De quelque côté qu’on se tourne , la vision de la direction sioniste est celle de la conquête par l’épée du territoire qui doit servir à l’édification de l’Etat Juif . Le Yishuv ne se contente pas d’ « administrer » ; il crée une armée clandestine , la Haganah .Les livraisons d’armes clandestines mais découvertes sur le port de Jaffa constituent l’étincelle de la Grande Révolte Arabe de Palestine ; au même moment une scission se produit au sein du mouvement sioniste avec la création de l’Irgoun , groupe de choc terroriste , à la tête duquel on trouve Menachem Begin puis la création d’un groupe encore plus violent , le « Gang Stern » à la tête duquel on trouve Yitzhak Shamir . La direction du Yishuv , notamment Ben Gourion voit dans ces groupes une menace directe contre la réalisation de l’Etat Juif ; ses épithètes vis-à-vis des chefs de ces groupes militaires et dont le seul crédo est la terrorisation des populations arabes sont sincères et traduisent une véritable détestation ( Menachem Hitler ….) mais ne portent pas vraiment à conséquence .Ils seront réintégrés dans les forces de la Haganah dès la Guerre d’Indépendance appelée par les Arabes de Palestine « Nakba » .
Quelle que soit la complexité immense du terrain , des forces en présence , il devrait être clair que sans la seconde Guerre Mondiale et ses révélations , tout ce qui précède aurait disparu sans gloire et le sionisme n’aurait été qu’une page d’aventure sans lendemain ni avenir . En 1939, il y avait 60000 Juifs et plus de 40000 Arabes sur le sol de la Palestine historique . L’immense majorité des citoyennes et citoyens Juifs d’Europe n’avaient rien à faire du sionisme et ne se sentait pas concernée . Elle avait d’autre soucis et tout bascula .

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.