GERMANOPHOBIE?

                         GERMANOPHOBIE ?

Je diffère pour quelque temps la publication (et l’écriture) du troisième volet de mon « Parallèle exotique » ; je lis sous la plume d’amis de gauche que je ne saurais créditer de mauvaises intentions l’idée selon laquelle dénoncer aujourd’hui le rôle singulier de l’Allemagne serait revenir à la « germanophobie ».

Je pense qu’il s’agit d’une immense confusion, d’une confusion très dangereuse et je vais essayer d’expliquer pourquoi.

L’Allemagne fut réintégrée dans le concert des Nations dès 1953 ; je passe sur les divers aspects dont certains sont rappelés dans mon Billet «  parallèle exotique II) ; ce pays ( c’était alors l’Allemagne fédérale de Bonn ) sortait ainsi de « la malédiction »  , de la mise au banc ; les puissances Alliées, URSS en tête ne voulaient à aucun moment détruire l’Allemagne ; par contre , à la fin de la guerre ,   l’Allemagne ( Occidentale ) était considérée comme « maudite » ; les Alliés de l’époque signèrent des documents ( je n’ai pas la référence sous les yeux ) selon lesquels « AUCUNE GUERRE EN EUROPE NE DEVAIT  DORENAVANT PARTIR DU SOL ALLEMAND »  ; cette identification ne pouvait pas éviter la confusion entre l’Allemagne comme entité étatique et son peuple ; le peuple allemand n’était pas collectivement responsable mais c’est un FAIT qu’il ne se libéra pas seul   ; la « dénazification «  prit beaucoup de temps , fut INCOMPLETE ET PARTIELLE ; l’Allemagne Orientale crut résoudre  facilement la question : les nazis notoires avaient fui l’avance de l’Armée Rouge ; le gouvernement  mis en place à la faveur des tanks soviétiques ne se reconnut pas responsable de ce qui s’était passé ; à cela on peut trouver un semblant de justification puisque les formations au pouvoir avaient toutes été durement frappées  par le nazisme et ses dirigeants s’étaient réfugiés en URSS  pendant toute la guerre où ils animèrent en effet une Radio allemande antifasciste , participèrent aux combats et organisèrent la partie occupée par les troupes soviétiques . Les affaires Lübke , Globke , Speidel et plus tard le scandale Kiesinger  montrèrent aussi ce que signifiait la « dénazification » côté occidental ; R Gehlen fut ,jusqu’à sa mort, le Chef du BND Service de Renseignements de la République fédérale et conduisit à ce titre avec la CIA diverses « opérations » clandestines à l’Est dans l’objectif de déstabiliser  des portions de population sur les marches de l’URSS , portions de populations  qui n’avaient pas montré une grande hostilité aux nazis pendant la guerre  ; ce n’était pas des épiphénomènes  mais ce n’était pas l’essentiel .Devant une Allemagne divisée en deux, avec une partie orientale sous régime de type soviétique, et une économie qui, elle aussi, se releva, mais sans l’ « aide » Marshall , déjouant tous les pronostics, le capital allemand occidental eut l’intelligence d’attendre et de ne pas trop montrer son nez   ; ce qu’ont fait Merkel et Schäuble  eût été IMPENSABLE 20 ans auparavant. Toute l’opinion publique, notamment dans les pays ayant subi l’occupation de la façon la plus sauvage se serait soulevée et personne n’eût osé crier à la germanophobie ; par contre il est sûr que des personnages comme Schäuble et même Merkel auraient dû démissionner sur le champ ; y compris en Allemagne Occidentale, ces fantaisies n’auraient pas été du goût de Willy Brandt ….. Elles ne le sont même pas pour Helmut Schmidt aujourd’hui, c’est dire !

Le fameux « geste symbolique » des deux mains serrées de H Kohl et de F Mitterrand devant le cimetière de Verdun, geste évidemment calculé et tout sauf « spontané » signa un nouvelle époque ; entre temps il y avait eu la réunification c’est-à-dire l’absorption en une nuit de la partie orientale de l’Allemagne , absorption dans laquelle H Kohl joua un rôle déterminant sans l’ombre d’une protestation etdans laquelle W Schäuble déjà s'illustra ; l’URSS en décomposition avancée , dirigée encore par M Gorbatchev complétement illuminé par le rêve fou selon lequel l’Ouest , sous la houlette des États- Unis, chercherait avant tout à construire un monde de paix- « business as usual » -  laissa faire sans broncher . On a pu voir récemment ce qu’il en est avec la reviviscence de l’OTAN  et de sa volonté de plus en plus agressive vis-à-vis de la Russie.

Le « geste symbolique » fut littéralement submergé par une légende à la Disney selon laquelle grâce au « couple indestructible  « franco –allemand », l’Europe serait dorénavant préservée du cataclysme de la guerre.

On peut spéculer sur ce geste symbolique ; pour les deux dirigeants c’était de toute façon la levée de l’hypothèque communiste commencée en France avec  F Mitterrand et poursuivie par H  Kohl en Allemagne  (ne pas lire cela comme si le PCF n’avait été qu’une victime ; une erreur stratégique se paie  et il y en eut plusieurs) ; pour F Mitterrand ce geste avait surement une signification supplémentaire ; jusqu’à la fin, ses conceptions relatives à Vichy ne furent jamais empreintes de clarté… Mais pour H Kohl c’était très différent : le capital allemand avait ainsi retrouvé ses bases, ses fondements, son territoire et le « geste symbolique » le sanctifiait ; le capital allemand était lavé devant l’Histoire.

Une autre période commença alors ; d’un côté les aspects « mémoriels » reprirent une certaine importance mais d’une façon complétement biaisée ; d’une part, on fit de l’extermination des juifs d’Europe un isolat  du nazisme, une excroissance monstrueuse  sans véritable cause ; le nazisme semblait de ce fait condamné mais il ne l’était en fait pas. D’autre part, la Résistance à l’Occupant fut magnifiée en France mais  là encore sans rapport avec l’essentiel ;les communistes disparurent des écrans ; quand il s’y trouvaient – comme dans la série « Un Village français » c’était pour inspirer de sentiments variés où l’antipathie dominait ; on a vu récemment comment F Hollande célèbre les grands résistants français ; mais cela est insignifiant par rapport à l’essentiel : les racines de classe du fascisme , du nazisme et le  rôle joué par le capital industriel et financier allemands ne furent plus jamais évoquées si jamais elles l’avaient été  .   

Or ces racines de classe continuaient d’exister et elles prospérèrent   à l’abri de la vue de l’opinion publique ; l’Allemagne avait cessé de « faire peur ».

Cela vaut aussi pour la Grèce dont les nouveaux dirigeants, à juste titre, tentèrent de rappeler aux dirigeants actuels de très mauvais souvenirs mais ne poursuivirent pas ; ces rappels n’étaient pas de la « Germanophobie » ; ils contenaient aussi une part d’illusion ; les nouveaux dirigeants de la Grèce n’étaient en aucune manière germanophobes et le peuple grec ne l’était pas non plus ; mais contrairement à la France,  les restes de l’Occupation nazie étaient encore fumants ; les dommages subis par la France , immenses ,jamais dédommagés ,  ne sont rien comparés à ceux subis par la Grèce. En rappelant ces mauvais souvenirs le Gouvernement grec pensait simplement au rappel de valeurs – auquel il croit – et dont il considérait qu’il pouvait y faire appel auprès des dirigeants actuels de l’Allemagne ; les réactions que ces rappels produisirent l’amenèrent à n’y plus revenir ( la France se comporta là en arbitre des élégances en signalant que «  cela faisait mauvais effet «  , mais comment donc !) . On vit, et le gouvernement grec en premier lieu ce que faisaient aujourd’hui au NOM de l’Allemagne les Merkel et les Schäuble desdites valeurs.
Mais il y a plus ; l’Allemagne remilitarise. C’est là un fait nouveau MAJEUR ;  est-ce de la « germanophobie «  de s’en inquiéter ? Dans quel but ? Jusque-là, et cela n’est certes pas mineur dans la très relative « bonne santé » économique allemande,  l’Allemagne n’avait pas trouvé nécessaire de consacrer une part importante de son budget à l’armée. Les accords d’après-guerre  l’en privait et de toutes façons l’Allemagne tenait pour essentiel de ne pas être « entraînée dans une nouvelle guerre » ; ceci coïncidait aussi avec l’opinion très majoritaire en Allemagne. Un verrou a donc sauté ; je le répète, dans quel but ? On peut conjecturer ; l’Allemagne joue un rôle important dans l’OTAN, bien plus que la France qui a réintégré son Commandement Unifié ; les États-Unis pour leur part sont décidés à se désengager du théâtre européen mais pas au prix d’un départ sec ; l’OTAN dans sa partie européenne DOIT selon eux jouer tout son rôle ; contre qui ?

La réponse va de soi : l’élargissement de l’Union Européenne vise à encercler la Russie ; V Poutine n’a rien qui puisse plaire à un démocrate  mais parler de nouvelle Guerre Froide n’est tout de même pas une vue de l’esprit ; ce qui est reproché à Poutine en dépit des hurlements de gauche ce n’est ni son autoritarisme ni son attachement au nationalisme grand-russe, ni son homophobie , c’est simplement le fait, qu’en tant que puissance la Russie est un obstacle ; c’est un obstacle sur le théâtre du Proche Orient  où sans son intervention la Syrie ne serait que ruines ; c’est un obstacle globalement  à une politique d’extension sans limite du capital européen et nord –américain ; avec un dirigeant à la Eltsine prêt à brader la Russie pour une bouchée de dollars , l’attitude eût été toute autre ; vue de l’esprit ? Mais cela s’écrit noir sur blanc. Et c’est évidemment un obstacle dans le traitement des questions européennes ; la question de l’Ukraine est là pour le prouver sans équivoque ; en Ukraine, l’Allemagne soutient à bout de bras avec la complicité française  un gouvernement qui comporte des nazis lesquels, de notoriété publique, augmentent leur influence ; en Finlande, en Lituanie, en Estonie situation similaire, pas identique mais similaire.   Ces pays, devenus des sortes de protectorats allemands sont en outre utilisés par Merkel et Schäuble contre les demandes raisonnables de la Grèce. Germanophobie ?

On joue certes avec le feu en désignant le « peuple allemand « à la vindicte ; mais si G Gysi s’exclame – à juste titre – au Bundestag alors que Merkel et Schäuble détournent leur regard – Gysi pas allemand !- «  Europe veut une Allemagne européenne et pas une Europe allemande », il doit avoir une raison ; Germanophobe Gysi ?

Concluons temporairement : certes la politique actuelle allemande jouit de complicités qui grosso modo sont celles d’hier ; nazie ou pas l’Allemagne  sait « parler » aux forces de gauche en Europe : mais distinguons de grâce ; il y a une différence fondamentale et pas seulement en droit comme on aime aujourd’hui à le dire en toute occasion ,  entre le criminel et ses complices ;la condamnation  s’adresse certes à tous, mais distinguons ; il y eût un fascisme français dont on n’eût JAMAIS parlé sans le nazisme ; les forces démocratiques en France savaient y faire échec et si elles furent défaites un temps ce ne fut qu’à l’ombre des Messerschmitt , de la débâcle   et de la trahison nationale .

Parler aujourd’hui de germanophobie   à gauche c’est de l’aveuglement ; le rôle politique de l’Allemagne DOIT être amoindri ; c’est de toute nécessité. Ce n’est pas la seule tâche, ce n’est pas la totalité de l’horizon mais c’est incontournable. Ne pas le voir, s’engager dans un discours général, et généreux, faire comme si la responsabilité de la nuit du 13/07 c’était celle de tout le monde, c’est créer le fondement même de sa réédition en pire.    

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