A PROPOS DU LIVRE "JOUKOV "

A Propos du Livre « JOUKOV »(Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri )

Des commentaires relatifs à un de mes posts sur Facebook faisant référence aux auteurs de l'ouvrage critiqué ici m'aménent à publier cet essai qui serait sans doute écrit aujourd'hui un peu différemment sans altérer le sens général . Je n'ai rien d'essentiel à corriger . Comme cet essai est un peu long je ne le publie pas tel que sur Facebook mais j'en donne la référence . 

JOUKOV

A Propos du Livre « JOUKOV »(Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri )

  • Introduction

Comment un lecteur ordinaire qui n’a aucune prétention d’historien peut-il avoir l’outrecuidance de commenter de façon critique un livre prétendant précisément « revoir » l’Histoire en la dépouillant de l’enveloppe du « politiquement correct soviétique » ?

Comment ce même lecteur ordinaire peut-il vouloir autre chose qu’une sorte de réhabilitation envers et contre tout de la période stalinienne et plus globalement soviétique c’est-à-dire entretenir une nostalgie de la gloire sans tache qui prévalait il y a plus de   trois décennies ?

Cette introduction vise à répondre à ces deux questions.

Le lecteur ordinaire auteur de ces notes a aussi lu les Mémoires de Joukov accessibles en français chez Fayard. Il semble (l’auteur de ces Notes n’en doute pas) que ces Mémoires aient fait l’objet de version successives en URSS mais ces versions successives –elles – n’ont jamais fait l’objet de réédition en français.

L’auteur de ces Notes n’a pas seulement lu ces Mémoires, il les a lues une bonne dizaine de fois à intervalle éloignés.   Obsédé par l’horreur du nazisme, il a tout fait pour essayer de comprendre d’une part ses origines mais aussi ce qui a conduit à son écrasement.

Des Mémoires sont des Mémoires ; par là il est signifié qu’elles sont des pièces éventuelles de la reconstitution historique mais ne peuvent constituer l’armature de son écriture savante ; trop de biais peuvent les encombrer et les encombrent pour qu’on puisse « les croire sur parole ».  Les Mémoires de Joukov ne sauraient échapper à la règle ; elles y échappent cependant pour une part. Ces Mémoires sont « autobiographiques » sans doute, mais leur auteur avait une toute autre visée que celle de sa propre hagiographie ; la majeure partie de l’Edition Fayard – la seule que l’auteur de ces notes ait pu consulter – est consacrée à rapporter avec précision – les textes et documents produits sont ceux d’origine – les étapes de la Guerre Soviétique contre l’envahisseur nazi. Ces Mémoires ont un intérêt multiple que l’auteur de ces notes n’a jamais rencontré dans d’autres documents de ce type- et il y en a peu qu’il n’ait pas lu lorsque ceux –ci étaient disponibles en français.

Dans ce qui suit nous nous contenterons d’un seul aspect.

Le livre que nous allons critiquer  durement a cependant un titre évocateur et sa préface à elle seule  devrait inciter à le porter aux nues plutôt qu’à en faire la critique sévère.

En dépit de toutes les tentatives – et précisément le livre sous examen n’y fait pas exception, on le verra – de ternir le rôle de l’URSS y compris pendant la Seconde Guerre Mondiale, le livre conclut que – tout considéré y inclus l’aide alliée (Loi prêt- bail) – c’est l’URSS qui fut la grande libératrice du nazisme et du fascisme sur le continent européen. Si les tentatives de porter atteinte à l’œuvre qui fut accomplie en ce temps d’acier ,de feu, de larmes   , œuvre qui doit tout aux peuples soviétiques dans leur ensemble malgré Staline souvent et non grâce à lui – c’est que celle –ci est un monument inaltérable . C’est déjà ça.  

Doit-on regarder avec méfiance un travail visant entre autres à regarder ce monument sans fard, dépouillé d’un environnement idéologique visant à glorifier ce qui ne peut l’être ? A priori, la réponse est négative.

Il faut cependant y regarder à deux fois.

Le livre objet de notre regard critique relit pour une part les Mémoires de Joukov et les commente à sa façon. Quelles que soient les versions successives, il apparaît que celles –ci – pendant la période soviétique – ajoutent tel ou tel élément, corrigent tel ou tel « détail » mais ne portent pas l’ombre d’une contradiction sur les aspects déterminants. Le livre qui les étudie dans leur trajectoire est bien forcé de le reconnaître fût-ce à contrecœur ; la pitance de ce côté est donc maigre.

Nous entrons maintenant dans le vif du sujet .

  • Biographie et Histoire avant la seconde Guerre Mondiale

Dès les premières pages le lecteur (la lectrice) est prévenu(e) ; Joukov ment. Il ment de diverses façons. La plus importante est le lissage par la « censure » dont ses Mémoires ont pu faire l’objet de la part des instances soviétiques officielles. Le Livre accorde autant d’importance aux détails biographiques éventuellement cachés ou transformés qu’aux éléments plus déterminants qui inscrivent la trajectoire de Joukov dans les données politiques et militaires de la période. De toute évidence, ce choix à un sens. Si Joukov ment une fois fût-ce sur un détail, tout ce qu’il peut écrire est sujet à caution ; c’est là une sorte de procès de  Moscou inversé.     

Le pire est surement contenu dans  les longues pages consacrées à faire la preuve que Joukov n’est pas vraiment le prototype du militant bolchevik de la première heure ; le lecteur (la lectrice) n’est pas supposé (e)  avoir lu les Mémoires dans leur édition originale. Or ce qui semble pour les auteurs du livre ici critiqué, une grande révélation, est souligné par G Joukov lui – même qui ne se décrit jamais en tant que pilier POLITIQUE mais comme un communiste convaincu voulant être utile sans restriction ni réserve à son peuple   . Pour les auteurs, l’adhésion de Joukov aux objectifs de la Révolution d’Octobre est un peu le fait du hasard ; à l’appui, un entretien que Joukov rapporte avec le romancier et correspondant de guerre célèbre K Simonov.    Entretien qui, selon les auteurs dément la vulgate «   soviéto-marxiste » du déterminisme sociologique. On se demande ici ce que les auteurs tentent de « prouver »… Que Joukov était plus clairvoyant sur son propre itinéraire que la vulgate ? Que la vulgate en question ne valait rien ? Que Joukov aurait pu aussi bien faire le choix des Blancs ?

Il faut s’arrêter sur cette dernière hypothèse   . Les auteurs tentent dans de nombreuses pages de réécrire l’histoire de la Russie au moment de la chute du tsarisme ; ils essaient avec obstination de décrire une Russie en pleine mutation, des réformes très profondes qui avorteront. Il n’est pas jusqu’à l’Armée tsariste qui n’ait pas à leurs yeux des « qualités » ; l’offensive Broussilov vers la fin de la Première Guerre en serait la preuve ; la seconde preuve   en serait le nombre d’officiers de haut rang  et extrêmement talentueux de l’Armée tsariste qui se rallient dès l’origine aux Rouges, ce que ne fait pas Joukov lequel à cette période est un tout jeune sous- officier de cavalerie peu au fait des choses.  Etrange plaidoyer auquel même ses auteurs ne croient pas. La description de l’état de décomposition de la Russie dès les années 1916 est en soi suffisante. 

Le passage spontané aux Rouges d’officiers de l’Armée tsariste talentueux est justement la démonstration de la thèse inverse ; partout, sans doute de façon différenciée, le régime tsariste, la conduite de la guerre, provoquent un profond dégoût ; dès que l’occasion se présente d’une alternative PATRIOTIQUE et POLITIQUE ( le livre présente le mot d’ordre «  La paix et la Terre aux paysans » comme une idée  « parfaitement opportuniste » de Lénine !!! ) , « on » franchit le pas . Même en admettant que Joukov ait été à l’époque dans une région éloignée des évènements principaux, l’effervescence avait de toute évidence, gagné le pays tout entier et l’Armée ne faisait pas exception. Joukov avait l’expérience de la caste des officiers tsaristes, de ceux qui  justement constitueraient l’armature de l’Armée blanche. Il n’y avait rien là qui pût l’attirer. Les raisons de classe au sens étroitement sociologiste (point de vue des auteurs) n’avaient peut-être pas de sens pour Joukov mais le constat de ce que représentait d’odieux la caste qui soutenait le tsarisme, si. 

Toute autre chose est la question de l’adhésion au Parti communiste (b) de l’URSS.   Mais justement c’est une autre question ; personne ne naît avec une faucille et un marteau sur la fesse gauche.

Nos auteurs ont un évident parti pris pour Trotsky, éventuellement les Socialistes- Révolutionnaires. Comme Staline occupe l’essentiel de la période il est de ce fait facile d’identifier Staline au Bolchevisme ; Lénine ? Négligeable dans cet ouvrage. On comprend bien pourquoi. Après tout c’est le droit des auteurs  d’avoir leur point de vue. Mais cela les conduit à d’incessantes contradictions. On en a déjà mentionné une ; le parti pris pour faire de Trotsky le grand fondateur et organisateur de l’armée Rouge les conduit à citer des extraits de quelques-unes de ses œuvres mais là aussi la chasse est maigre ; on n’y apprend rien qu’on ne sache déjà ; la situation décrite montre une Russie dont le legs testamentaire tsariste est épouvantable ; mais cela jure complètement avec l’idée selon laquelle si l’Histoire n’avait pas connu les « débordements bolchéviques » ( si l’Histoire avait « suivi son cours » )  le régime tsariste avait tous les éléments  pour faire passer la Russie d’Etat le plus arriéré à un Etat « moderne » ; mais il se trouve que l’Histoire justement prit un AUTRE cours et pas par hasard , pas suite à une « bousculade » qui eût « dû être évitée » ; que le faisceau des contradictions d’une Révolution socialiste dans un Etat arriéré et en décomposition ait ensuite conduit à un échec historique est une autre affaire qu’on n’examine pas en trois phrases et encore moins avec des citations de Trotsky .

On apprend ainsi que, rompant avec des idées naïves  selon lesquelles de l’ancienne armature de l’Armée tsariste tout est à jeter, et qu’il faut pour construire l’Armée Rouge s’en remettre exclusivement au prolétariat (lequel est  en effet totalement inexpérimenté), Trotsky réintègre massivement des officiers de l’ancienne armée, rétablit la discipline et les fonctions de commandement  avec leurs attributs. Soit. On ne sache pas que cela se fasse en opposition avec Lénine obsédé par la nécessité de trouver tous les moyens de faire en sorte que la révolution soit en mesure de se défendre. Mais surtout, surtout, en dehors des aspects de formation militaire, il n’est pas écrit que ce type de recrutement ne déstabilise pas politiquement l’Armée Rouge en formation. Sur cet aspect, Trotsky est muet ; on comprend pourquoi. Quand Lénine écrit, dans ce qui sera considéré comme son testament politique à l’issue duquel Staline , contre son avis , prendra le pouvoir , que Trotsky est trop « tenté par le règlement   administratif des questions »  , que vise-t-il ?

A cet endroit, on rencontre une question majeure qui est abordée par les auteurs sans qu’ils trouvent une vraie réponse car eux aussi ont une vue « trop administrative des questions ». La révolution va trouver une solution originale avec les Commissaires politiques ; les nazis en feront une cible prioritaire.

Solution originale, solution extraordinaire de nouveauté et de créativité, la source même de la rupture totale avec la tradition tsariste mais aussi  celle des  démocraties européennes sur les traditions desquelles les auteurs ne tarissent pas d’éloges immérités, comme on le verra. L’Armée Rouge doit être le bras armé de la révolution, elle doit faire corps avec ses objectifs, y inclus la transparence totale de ses objectifs stratégiques ; le simple soldat   en y étant pleinement associé devient l’élément essentiel dont toute légitimité procède. Tel est le principe fondateur ; il y a loin de la coupe aux lèvres. Diverses contradictions   se manifesteront que le pouvoir soviétique ne réglera pas de façon satisfaisante ; existe-t-il une solution satisfaisante au problème posé ?  On peut en douter. Dans la mesure où l’Armée Rouge est le bras armé de la révolution, l’articulation entre les questions de commandement et celles qui sont d’ordre politique est une nécessité impérative ; dans la mesure où la dictature du prolétariat n’est qu’une phase temporaire et où l’Etat doit dépérir, l’Armée est un problème en soi. Ni la Guerre Civile, ni la Seconde Guerre Mondiale ni l’affrontement de la Guerre Froide et a fortiori la course folle à la Guerre des Etoiles ne pouvaient laisser la place à un début de réflexion ……….. mais la question du dépérissement de l’Etat , elle , n’attend pas que les « conditions en aient suffisamment muri » ; elle se pose dès l’origine alors que tout conduit la jeune république à prendre les pires mesures de coercition…….En attendant, sans tout régler , dans les contradictions , il se trouve que pour une période brève mais paroxystique, qui est celle de la Guerre contre les nazis , la « solution » se révélera d’une efficacité redoutable . D’ailleurs, les nazis, eux aussi sont confrontés à ce problème, de façon différente. Et la réponse qu’ils apportent est d’une telle nature que, à elle seule, elle démontre l’inanité du renvoi dos à dos des « totalitarismes ».Le nazisme se méfie de son propre peuple- en fait il le voue à l’anéantissement en tant que tel comme on le verra au moment de la chute - et l’encadrement politique est essentiellement  policier dans le pire sens du terme. L’objectif ultime du nazisme est une société ayant banni toute référence aux valeurs de l’Humanité. L’armée nazie, elle non plus, ne peut y échapper  et son maître mot sera « Erbarmlos » - sans pitié. 

On aura l’occasion d’y revenir.

Rouges versus Blancs : La Guerre Civile en Russie est d’une cruauté totale ; nul ne l’a mieux décrite que M Cholokhov dans « Don Paisible » que les auteurs ont lu mais dont apparemment ils n’ont pas retenu grand ’chose. Ils donnent des détails effarants sur le traitement que les Blancs réservent au Rouges  et ajoutent : « ceux-ci ne sont pas en reste ». On imagine bien que des tragédies ont eu lieu des deux côtés mais il est parfaitement impossible de renvoyer dos à dos les parties en présence. Les cruautés sans nom du côté Blanc visaient à terroriser la population –essentiellement paysanne et cosaque – en leur faisant voir ce qui lui arriverait si elle soutenait les Rouges. Que dans ce cadre, il ait pu y avoir des exécutions sommaires  à l’initiative des troupes en guenille de l’Armée Rouge qui venait à peine de se constituer est certain, mais il est très douteux qu’elle se soit comportée avec la sauvagerie des Denikine, Koltchak et autres Makhno et Petlioura. En tout cas, aucun document ne permet de l’affirmer  et le renvoi dos à dos sert ici une cause politique évidente.  Des pages entières sont consacrées à des révoltes paysannes essentiellement en pays cosaque, objet du roman déjà cité. Le livre cite à ce sujet – rarissime  occasion- Lénine, qui aurait considéré ces révoltes comme beaucoup plus graves que la Guerre Civile elle- même.  Encore faut-il savoir de quoi il s’agit au juste. Il est bien connu que la question de la terre, les premières réquisitions – a fortiori la collectivisation- qui s’ensuivit après la courte période de la NEP, ne pouvaient que provoquer des réactions de ce type. La Russie n’était pas pour rien un pays POLITIQUEMENT  arriéré et dans les campagnes, a fortiori cosaques, l’idée seule de devoir nourrir le prolétariat des villes devait être considéré comme une monstruosité. Les passages de l’ouvrage cité sur la dékoulakisation («  on t’anéantit comme classe ») sont parfaitement explicites. Savoir si, comme ce fut le cas, le pouvoir soviétique déjà dirigé par Staline prit ou non les bonnes décisions est une autre question ; au moins pouvait-on souligner que devant une question aussi complexe qu’inédite, aucune instance dirigeante n’était alors en mesure d’y faire face intellectuellement ; la répression, l’intimidation, une certaine forme de « Terreur Rouge  » en tinrent lieu. On retrouvera constamment au cours de l’ouvrage des comparaisons et des jugements sans appel plus que discutables.  On y reviendra.

On parvient ainsi à la veille de la Guerre Mondiale …….. Les grandes Purges des années 1936- 1937 sont examinées en détail ; Joukov y échappe de peu ; d’innombrables officiers de haut rang dont le maréchal Toukhatchevski  disparaissent dans ces années qui donnent le titre du libre de I Ehrenbourg « La nuit tombe «  , lequel vise également la période suivante du pacte germano-soviétique . Il nous faut nous attarder sur ces purges et ces crimes d’autodestruction.

Les purges sont au premier chef le fait de Ejov ; rien n’est dit à son sujet. Ceci ne vise pas à exonérer Staline de sa responsabilité.

Avant Ejov, il y a Dzerjinski qu’un  antisoviétique violent, Victor Serge décrit ainsi :

« idéaliste probe, implacable et chevaleresque, au profil émacié d'inquisiteur, grand front, nez osseux, barbiche rêche, une mine de fatigue et de dureté. Mais le parti avait peu d'hommes de cette trempe et beaucoup de Tchékas ».

Comme V. Serge est favorable à Trotsky ,  devenu adversaire du système soviétique et qu’en même temps F Dzerjinski , lui a commencé par faire ses classes en Pologne, aux côtés de Rosa Luxembourg et semble-t-il aussi influencé par Trotsky , ceci explique peut-être cela . Quoi qu’il en soit la figure de Dzerjinski ne peut en aucune façon être comparée à celle de ses successeurs.

Dzerjinski (Félix) est tout sauf un ange mais sa brutalité éventuelle est stoppée net par ………. Lénine qui l’apprécie hautement néanmoins : « « Nous avons été contraints d'avoir recours à la terreur en raison de la terreur pratiquée par la coalition au moment où de fortes puissances mondiales ont lancé leurs hordes contre nous, ne reculant devant aucun moyen. Nous n'aurions pas duré deux jours si nous n'avions répondu aux actes des officiers et des gardes blancs d'une façon impitoyable ; cela signifiait l'usage de la terreur, mais nous y étions contraints par les méthodes terroristes de l'Entente. Mais une fois parvenus à une victoire décisive, avant même la fin de la guerre, immédiatement après la prise de Rostov, nous avons renoncé à la peine de mort et avons prouvé ainsi que nous entendions exécuter notre propre programme conformément à nos promesses. Nous dirons que l'utilisation de la violence est née de la décision de réduire à l'impuissance les exploiteurs, les gros propriétaires terriens et les capitalistes ; dès que nous y fûmes parvenus, nous avons abandonné l'usage de toutes les méthodes d'exception. Nous l'avons prouvé dans la pratique. »   ( 2/2/1920) .

Donc Ejov et la « Grande Terreur » ; qui est Ejov ?

Famille pauvre ; devient ouvrier  chez Poutilov à St –Pétersbourg, rejoint le parti bolchevik APRES 1917 ; de 1920 à 1940, date à laquelle il sera exécuté selon les formes qu’il a lui-même  mises en vigueur, n’occupera que des fonctions dans l’appareil politique et spécialement la police politique ( NKVD ) dont il devient le chef en 1936  dans des circonstances peu claires . On a là le prototype d’un « criminel de bureau ». Son « ascension » est celle d’un « apparatchik » avant l’heure ; il faut noter qu’il a la haute main sur l’appareil du PCUS dès 1930 ; deux éléments expliquent cette ascension ; d’une part son origine sociale et le fait qu’il ait pu dire qu’il avait travaillé chez Poutilov, d’autre part son « inconditionnalité » vis-à-vis de Staline. La question se pose évidemment d’un système progressivement mis au point que Staline à la fois couvre et dont il DEPEND. Dès lors que le chef du NKVD est « insoupçonnable » , il lui est aisé de prendre toute initiative …. Il va le faire. Comme on DOIT le savoir, en 1936, Kirov, l’un des dirigeants les plus prestigieux du PCUS est victime d’un attentat et assassiné. Le livre ne mentionne pas cet épisode. Des travaux récents démolissent une thèse en vogue selon laquelle Staline aurait lui-même fomenté cet assassinat.    1936 est une année lourde ; Hitler est au pouvoir en Allemagne depuis 3 ans et la remilitarisation de l’Allemagne y bat son plein. Dès ce moment et l’assassinat de Kirov en est le déclencheur, l’idée de l’ « ennemi de l’intérieur » devient une obsession  de TOUTE la direction soviétique ; Staline y ajoute une touche particulière ; sa méfiance vis-à-vis du peuple est pour lui une seconde nature ( mais ce n’est pas de même nature que celle du nazisme à l’égard du peuple allemand )  ; comme le notent des auteurs importants sur cette période comme F Cohen, la méfiance stalinienne s’accroissait à mesure des succès remportés ( c’est la lecture du développement des contradictions au sein de la société soviétique en tant qu’exacerbation NECESSAIRE des luttes de classe alors même que la révolution a triomphé et que la classe dirigeante est annihilée !!!……. !)  

Staline se sentait constamment dans le rôle d’un assiégé et la crainte du complot était pour lui une obsession NOURRIE par le NKVD.

A ce moment éclate l’affaire Toukhatchevski ; à nouveau, le livre n’en fait pas mention. Aujourd’hui plus personne – sauf exception  qui est loin d’apporter des preuves incontestables-  ne met en doute la manipulation dont il a  été victime ; manipulation qui a son siège à Berlin. Dans le cadre d’une mission militaire, Toukhatchevski se rend à Berlin – il a déjà une vision très claire de ce qui attend l’URSS si elle ne met pas les bouchées doubles sur le plan de la préparation militaire et en a fait part publiquement sans farder la réalité- . Sur le plan de la stratégie militaire, c’est un aigle. Joukov d’ailleurs y puisera, bien que le livre donne d’autres sources dont nous ne discutons pas.  

Lors de cette mission – banale dans le cadre d’accord réciproques, les nazis ne sous- estimant pas le régime soviétique et sa cohorte de militaires de haut rang formés et de premier plan, et ayant besoin temporairement de donner le change quant à leurs intentions,  échangent avec l’URSS différentes missions – le service du Contre -Espionnage nazi ( R Heydrich  et peut-être W . Canaris)  montera de toutes pièces un faux aux termes duquel il apparaît que lors de cette mission Toukhatchevski s’est livré à des négociations politiques directes avec V Ribbentrop. Ce faux qui contient une signature de Toukhatchevski est envoyé à E. Benès lequel pratique une politique d’amitié avec l’URSS ; l’auteur de ces notes ignore les détails qui font que E. Benès ne décèle pas le faux et le fait parvenir à Staline – mais même si E Benès avait des doutes, l’affaire était trop grave pour ne pas informer Staline, à charge pour lui de faire la clarté. C’est à ce stade que Ejov intervient ; on sait comment ; pas de vérifications ,pas de « preuves », Benès n’a-t-il pas agi de façon normale vis-à-vis d’un allié ? Au retour de Berlin Toukhatchevski est jugé et exécuté sommairement. Et si Toukhatchevski  est un traître, alors une large part des cadres de l’armée est  aussi suspecte. La terreur va frapper notamment tous les chefs militaires qui sont allés se battre aux côtés des Républicains espagnols et qui sont suspects DE CE FAIT de corruption idéologique. Qui échappe et pourquoi ? On ne sait pas ; l’auteur de ces notes en tout cas ne le sait pas.  Joukov échappe pour sa part, le livre indique à ce sujet   des documents nouveaux – des entretiens de Joukov avec  K Simonov dont les œuvres de guerre sont des sommets- mais on peut aussi considérer qu’au moins à cette époque Joukov qui a adhéré au PCUS n’est toujours pas et ne se considère pas comme un « politique » et cela est connu de son entourage. Il est donc moins exposé.

Avant d’aller plus loin il faut développer d’autres aspects sauf à faire de cette partie de l’Histoire un écheveau de personnalités criminelles – elles le sont dans une large mesure- mais cela ne dispense pas de regarder sous le tapis ; avant de décrire la première phase de la Guerre, Joukov dans ses Mémoires note avec une sorte de désespoir : « le pays commençait à vivre bien, vraiment très bien ».

C’était surement vrai globalement ; d’une part le spectre de la Guerre Civile s’était éloigné ; diverses normes juridiques avaient laissé la place au « communisme de guerre » ; la «dékoulaki-

-sation »,  quelle qu’ait pu être sa violence appartenait au passé ; des anciennes classes dirigeantes, ne restait rien.  Dans tous les domaines, les indices de production se relevaient. Ce n’était pas des chiffres « village Potemkine » ; en très peu de temps, l’URSS avait édifié une large base industrielle et la production agricole, la collectivisation des terres s’étant un peu calmée, nourrissait le pays. Si la Révolution d’Octobre avait déjà perdu son effet propulsif, rien de tout cela n’eût  existé. Ici non plus la comparaison avec l’Allemagne fasciste ne tient pas. L’URSS ne se développait pas pour la guerre,  elle cherchait à tout prix à l’éviter. L’Allemagne de Hitler VOULAIT et l’autarcie ET les matières premières de l’Est ; l’URSS cherchait TOUS les moyens de rompre son isolement notamment économique.   

Mais sous le tapis, les problèmes s’accumulaient ; ils seraient à nouveau cachés pendant la Guerre et resurgiraient immédiatement ensuite.     Le programme immédiat de la Révolution était « Tout le pouvoir aux Soviets ! » ; pour Lénine ce n’était ni un slogan vide ni une question seconde et temporaire ; innombrables sont ses discours où cette question revient comme essentielle à ses yeux, et c’est aussi une différence considérable avec Trotsky que les Soviets n’intéressent pas pour employer une litote. Avec Staline, la question est différente ; les Soviets ne sont pas supprimés ; ils sont cantonnés à des tâches secondaires que la machine étatique ne peut accomplir ; les Soviets sous Staline s’étiolent et deviennent croupions.

 

 

 

 

 

 

 On peut utilement se poser la question de savoir si un pays qui doit se préparer à une guerre à mort avec un adversaire d’une puissance sans équivalent peut se permettre le luxe d’une démocratie intense. Quoi qu’il en soit la question n’est pas abordée au niveau des sphères dirigeantes. Les formes initiales de la »dictature du prolétariat » s’estompent mais TOUT demeure de ses représentations mentales, et dans une large mesure institutionnelles ; les contradictions se règlent par l’autoritarisme. La figure de Staline s’élève sans même qu’il le cherche et en outre IL LE CHERCHE.

Des considérations voisines concernent le PCUS ; C’est LE parti au pouvoir mais c’est la machine d’ETAT qui PREND le parti. Globalement , on n’y fait pas de politique au sens où on le comprend aujourd’hui  ; celle-ci se fraie un chemin autrement ; la Pravda est dirigée centralement par un redoutable individu L. MEKHLIS qui se mêle d’en rajouter ou de contrecarrer les militaires de haut rang en entravant leur tâches ;à la tête de l’ organe officiel du PCUS , il exécutera « les ordres » avec une brutalité sans borne ce qui conduira  aux invraisemblables retournements idéologiques du jour au lendemain  constatés  notamment par I Ehrenbourg ( « La nuit tombe » )  et consacrés par JP Sartre dans « Les mains sales » ( « la ligne a changé , camarade ! »)  .

Le Parti dans sa masse comporte néanmoins assez de militantes et de militants  avertis et d’une pureté d’âme absolue pour que la chose ne se voie pas trop ; cette composition idéologique jouera un rôle déterminant dans la conduite de la guerre mais sitôt après,   cette composition idéologique ayant changé du tout au tout , la saignée hitlérienne ayant visé les commissaires politiques au premier chef , la force initiale se commuera en faiblesse redoutable qui aboutira à la désintégration que l’on connaît .A la fin de la guerre le Parti conserva le style administratif qui était le sien dès avant- guerre , et perdit progressivement toute influence politique réelle dans la pays . On y reviendra.

De 1917 à 1939, 22 ans se sont écoulés et quelles années !; mais on voit déjà dans ce qui précède qu’il est impossible de se satisfaire de la formule «  objectifs sains, moyens détestables »   ; ce sera encore pire après- guerre.

Les cadres de l’Armée Rouge sont donc saignés et Hitler exulte ; les effets de la purge sont exactement ceux qu’il a souhaités et pour lesquels ses services ont travaillé.  

Il y a donc dans cette période  des individus au comportement criminel à des postes de responsabilité écrasants ET un contexte  général qui FAVORISE leur comportement .On peut aller jusqu’à dire que Staline écarté, le système avait tous les ressorts pour produire son équivalent mais surement pas parce qu’il ( le système )  était intrinsèquement pervers.  

Nous en venons maintenant  à la période encore controversée de la veille de la Guerre et de son « commencement » . En 1938 , Ejov est condamné , exécuté et remplacé par L Béria . On y reviendra ; pourquoi éliminer Ejov ? Les crimes commis sont largement irréparables mais sont repérés et baptisés « erreurs » . L’exécution de Ejov ne peut que rehausser le prestige de Staline et de quelque façon l’ « innocenter » ( « Staline ne savait pas »)   ; en 1938 la guerre approche ;l’Armée Rouge devenue Armée Soviétique n’est évidemment pas prête ; elle ne l’était déjà pas en 1936 pour des raisons techniques mais la grande terreur l’a mise dans un état épouvantable ; à remonter les capacités combattantes , logistiques et politiques Joukov va s’atteler , non sans avoir dû improviser une première grande bataille à l’Extrême Orient , la guerre non déclarée du Khalkin- Khol ; les détails sont bien décrits dans le livre qui emprunte aux Mémoires de Joukov l’essentiel du propos. Bien évidemment , la capacité stratégique , la capacité d’agir en en un temps record sont à porter au crédit de Joukov et le livre ne met pas cela en question ; il passe cependant sous silence l’essentiel ; quand Joukov se rend sur les lieux sur ordre de Staline , ce qu’il trouve est une Armée d’Extrême Orient hors d’état de livrer bataille ; s’il renverse la tendance en un temps très limité , c’est non seulement grâce à une activité surhumaine qu’il continuera à déployer à l’Ouest mais à sa CAPACITE à MOBILISER les forces régionales  du Parti communiste et à la capacité en retour de celui-ci à répondre puissamment et rapidement aux sollicitations ; le type de victoire remportée ECONOME en victimes soviétiques – autre caractéristique du commandement de Joukov-  fait passer au Japon l’envie  de revenir se frotter à l’URSS ; celle –ci n’aura donc pas à combattre sur deux Fronts . Reste que globalement l’armée soviétique n’est pas prête au choc avec l’armée nazie.

L’idée d’un choc inévitable est dominante en 1938 dans les sphères dirigeantes soviétiques ; la question est de savoir QUAND. Et on reconnaitra qu’il peut sembler aller de soi que ce n’est pas le moment de développer une démocratie sans rivage ce qui de toute façon n’est pas dans l’esprit de la direction soviétique.

Staline et la direction soviétique prennent alors une initiative  politique extraordinaire dont plus personne ne parle aujourd’hui, dont le livre ne dit pas un seul mot.

Plutôt qu’être tétanisés par l’idée d’un choc frontal dont on ne sait pas QUAND il va se produire , la direction soviétique va non seulement chercher à l’éviter mais à mettre Hitler échec et mat  , non pas par un PACTE DE NON- AGRESSION mais par une ALLIANCE MILITAIRE EFFECTIVE à l’OUEST avec la Grande- Bretagne et la France ; une mission militaire est donc convoquée à Moscou  dans ce but ; la Grande- Bretagne   y enverra l’Amiral Drax et la France le Général Doumenc, figures de second rang ; l’URSS délègue pleins pouvoirs  à K Vorochilov qui à l’époque dirige les Forces Armées soviétiques   ; la discussion s’étale sur plusieurs semaines et comporte pour l’essentiel du côté soviétique des propositions chiffrées et précises ; les deux situations sont envisagées ; celle  d’une attaque d’Hitler à l’Ouest et celle d’une attaque d’Hitler à l’Est ; des engagement militaires réciproques précis sont examinées ; des cartes déployées , les plans stratégiques sont dessinés dans les grandes lignes ; les documents de cette négociation fondamentale sont publiés et ont été reproduits dans un cahier de « Recherches internationales » revue du PCF dans les années 1960 ;   un unique problème se pose et il est soulevé par la partie soviétique ; pour que l’Alliance militaire fonctionne , il faut , en cas d’attaque occidentale par Hitler   que les forces soviétiques puissent se porter aussitôt au contact des troupes allemandes afin de créer un second Front imposant la défaite à Hitler dès le départ ; pour cela les forces soviétiques doivent passer par le territoire polonais ; la Pologne est à l’époque liée par une alliance militaire avec la Grande Bretagne  et la France . Son gouvernement est violemment antisoviétique et par suite la partie contractante soviétique demande à  ses partenaires d’obtenir cette autorisation ;  mais aussi bien Drax que Doumenc se récrient : ils n’ont aucun pouvoir pour engager de telles démarches ; stupéfaction soviétique qui demande que des pleins pouvoirs soient attribués aux deux délégations militaires occidentales par leur gouvernement respectif. Drax et Doumenc font trainer les choses en longueur ; les pleins pouvoirs demandés n’arrivent pas et les journées passent ;   K Vorochilov en rapporte à Staline qui commence à penser que les partenaires occidentaux jouent double jeu et en fait ne veulent pas de cette Alliance militaire. Ce qu’ils méditent est de tourner Hitler exclusivement à l’EST.  

La suite va se jouer en 24 heures ; à ce sujet il est des historiens français proches du PCF pour mettre la responsabilité de l’échec de ces négociations sur le dos de l’URSS ; je ne partage pas ce point de vue ; mais il est possible ici d’argumenter sans fin ; les documents publiés ne permettent pas cette interprétation en tout cas  ;le comportement des délégations occidentales pendant toute la durée des pourparlers était pour l’URSS une vraie provocation ; ce n’était pas Churchill qui était Premier Ministre mais Chamberlain et du côté français , on se serait rangé du côté de la Grande Bretagne ; l’épine dorsale de la politique étrangère française tenait de l’encéphalopathie spongiforme bovine ……..

En tout cas, ayant eu vent des pourparlers à Moscou, Hitler dépêche V Ribbentrop à Moscou après des semaines où les pourparlers stagnent ; Hitler propose un PACTE de NON AGRESSION à Staline ; la tragédie est nouée ; Staline accepte et les raisons qu’il donne au monde sont justes ; la suite le sera moins.

Le Pacte signé comporte divers engagements dont l’occupation militaire par les soviétiques d’un partie du territoire polonais dont l’Armée Soviétique s’acquitte aussitôt ; cela aura des conséquences beaucoup plus tard ; ainsi l’idée que si choc frontal il y a, ce ne sera pas immédiatement sur le territoire soviétique, fait son chemin ; il y a pis. Jusque-là, toute la propagande communiste en URSS, dénonce le fascisme et le nazisme de façon incendiaire.

Du jour au lendemain tout change ; et on passe progressivement de l’idée fondamentale « gagner du temps pour permettre à l’URSS de se préparer », à une autre idée , une tout autre idée ; finalement le statut quo créé par le Pacte peut, peut-être, être renforcé ; finalement, peut-être que « la coexistence pacifique » entre l’URSS et l’Allemagne nazie est possible ; le chien et loup idéologique s’installe ; I Ehrenbourg en parle sans équivoque (Op Cité ) ; du jour au lendemain , il n’est plus question d’incendier le nazisme dans la Pravda et les principaux organes soviétiques. La démobilisation idéologique commence. Hitler a déjà avalé la Tchécoslovaquie  grâce aux trahisons française et britannique ; il a fait une bouchée de l’Autriche ; que va-t-il faire ? Affronter l’URSS alors qu’il vient de signer un Pacte de non -agression ? La question n’est évidemment pas morale ; c’est Hitler qui demande à l’URSS de signer ce Pacte ; l’Allemagne qui vient de  régler son compte à la Pologne juste avant le fameux Pacte sans que la Grande Bretagne bouge le petit doigt, a,  elle aussi, besoin de temps.    L’Allemagne se fera les dents à l’OUEST comme on le sait ; la France s’écroule en une semaine. Hitler butera sur la traversée de la Manche et les attaques de son aviation sur les centres névralgiques du Sud de la Grande Bretagne mettront Londres à deux doigts de la capitulation mais……… la leçon est sans équivoque ; l’aviation est une Arme puissante mais pas déterminante dans un conflit ; la chose au passage se vérifiera constamment. Hitler est donc temporairement empêtré à l’Ouest et ne va pas, au moins immédiatement lancer une offensive à l’EST. Pour la direction soviétique c’est la justification de ses choix.

J’ai parlé plus haut du « chien et loup idéologique » ; en 1941 , des informations nombreuses répétées informent Staline de l’imminence d’une attaque surprise contre l’URSS ; on a pu écrire que Staline ne crut aucun de ces avertissements ; attardons nous un instant à ce sujet . Les faits en gros sont connus ; jusqu’au dernier moment, y compris après les premières vagues de l’attaque, Staline refusa d’envisager que c’était la guerre. Aveuglement absurde ?

  • La GUERRE

Voyons les choses différemment ; la signature du Pacte a des  conséquences et Staline entend respecter les clauses de façon scrupuleuse. Pourquoi ce scrupule ? Le Pacte, dans l’esprit de la direction soviétique est  signé dans LE BUT de donner le temps à l’URSS de se préparer au choc frontal mais, nous l’avons écrit, avec le temps le curseur bouge. L’Allemagne a les moyens de surveiller dans une certaine mesure les préparatifs militaires soviétiques et l’inverse est vrai, mais pas avec les mêmes conséquences. Tout mouvement inconsidéré du côté soviétique déclencherait ipso facto au moins la rupture du Pacte et avec elle, on se retrouverait à la case départ, la question n’étant pas de savoir si l’URSS aurait à faire la guerre mais quand.  De plus, pour pouvoir faire face au choc frontal, il eût fallu effectuer des mouvements de troupes très importants vers la frontière Ouest. Même avec des précautions de tout ordre ces mouvements pouvaient et auraient été décelés par le renseignement nazi ; enfin le plus important comme toujours est POLITIQUE ; d’un côté , on l’a dit, le Pacte supposait de mettre une sérieuse sourdine à la propagande antinazie ; mais de l’autre mettre l’URSS sur le pied de guerre , comme l’exigeait la situation aurait nécessité d’innombrables directives impossibles à dissimuler ; à nouveau c’était une occasion pour L’Allemagne de dénoncer le Pacte et / ou pire de hâter la guerre.  Il ne peut faire de doute que ces arguments furent pesés et soupesés et pendant ce temps, la propagande antinazie mise en sourdine laissa place à l’idée d’une « coexistence pacifique » ; jamais cela ne fut explicité mais tous les signes en étaient présents. D’une certaine manière entre 1939 et Juin 1941, le pays se désarma idéologiquement, donc politiquement.

Nous avons dit plus haut que l’Armée Rouge n’était pas prête mais la conséquence insoupçonnable du Pacte fut qu’au lieu de gagner du temps on en perdit. 

La veille de la guerre, et les jours qui précédèrent, d’importants mouvements de troupes allemandes furent signalés au plus haut niveau ; Staline crut jusqu’au dernier moment qu’il pouvait s’agir de manœuvres sans conséquence et que riposter consistait à tomber dans un piège grossier ; mais indépendamment, l’idée d’une attaque préemptive soviétique FUT agitée dans les Etat- Majors soviétiques. Cette idée fut rapidement abandonnée ; on peut comprendre pourquoi ; pour qu’elle soit un succès c’est-à-dire dissuader une fois pour toutes Hitler de déclencher une guerre à l’URSS   il eut fallu pouvoir détruire immédiatement, dans un temps record toutes les bases aériennes allemandes situées à 40 km au moins à l’Ouest de la frontière soviétique nouvelle  ; il eût fallu en outre, que simultanément, une attaque de chars massive soit conduite sur l’ensemble du Front  de façon à anéantir dès le départ toute possibilité de riposte allemande ; même un ignorant absolu en matière militaire comprend que c’était impossible . Les groupements blindés auraient dus se tenir le plus près possible de la frontière soviétique pour franchir les lignes dès les premières heures de l’opération, possibilité exclue justement par les clauses du Pacte. Pour qu’une attaque préemptive soit envisageable il eût fallu en un mot qu’elle soit gagnée en quelques heures et que sa préparation fût tenue secrète ; mais même si l’opération était envisageable et  on a vu que ce ne pouvait être le cas, une immense bataille de blindés s’en serait ensuivie immédiatement dont l’issue ne pouvait être prédite à coup sûr. Et pendant ce temps, les téléscripteurs occidentaux se seraient mis à crépiter sur le thème «  Attaque massive de l’URSS contre l’Allemagne ; duplicité de la politique soviétique etc…….. « 

Au point où en étaient les choses on pouvait dire que, à l’initiative pour proposer à l’URSS un pacte de non –agression, l’Allemagne nazie disposait encore de l’initiative pour le rompre.

Nous avons examiné ci-dessus ce qui était la faute POLITIQUE MAJEURE SELON NOUS, nous n’y revenons pas. Mais de ce qui précède il résulte que, à la veille des hostilités, l’URSS n’avait plus le choix  et elle n’était pas prête pour les raisons qu’on  a dites ; il est toutefois étrange que ces considérations élémentaires ne soient même pas évoquées dans  le Livre que nous examinons.

Le début de la Guerre Patriotique comme on l’appela ensuite fut un désastre MAIS le pouvoir soviétique ne s’effondra pas. MAIS une population désespérée, traumatisée, bombardée, harcelée, fuyant la guerre comme elle le pouvait, ne céda pas dans sa masse. Les partisans soviétiques ne tardèrent pas à s’organiser sur les arrières de l’Armée allemande qui déferlait.

Dès l’automne 1941, moins de 4 mois après l’invasion  , devant Moscou, la campagne hitlérienne était enrayée et la contre-offensive se mit en place immédiatement ; en Novembre , le jour anniversaire de la Révolution d’Octobre des troupes réquisitionnées en hâte , mal préparées au combat , défilèrent sur la Place Rouge avant de se rendre au Front ; il n’est pas possible de présenter les choses autrement que par l’intime conviction des soviétiques que les nazis s’attaquaient  à des conquêtes pour lesquelles ils et elles étaient prêts à donner leur vie . (L’auteur de ces notes laisse volontairement de côté la question des déserteurs et des traitres  fusillés par des bataillons spéciaux de l’arrière : une désertion en masse, une volonté massive des soldats  soviétiques de se rendre, n’aurait pu être arrêtée par ces bataillons spéciaux ; on se souvient que cette décomposition frappa justement l’armée tsariste en 1916) .    L’attachement envers et contre tout au régime fut massif, et non équivoque ; les donneurs de leçons feraient bien de comparer avec la « campagne de France ».

Nous n’avons pas l’intention de nous pencher sur les épisodes de la Guerre ; ceux-ci sont connus et l’ouvrage à des points de détails qui ne sont pas inspirés de bienveillance ne fait que reprendre les Mémoires originales de Joukov ; Leningrad tint  plus de 900 jours assiégée et ne se rendit  pas  . De plus fut organisée – autre aspect traité dans le livre mais avec trop peu de détails, le transfert de toute l’industrie lourde comme des chefs d’œuvre historiques et culturels  vers l’Est à partir de Leningrad ; il est difficile de se représenter ce que cela signifie ; comme il est difficile de se représenter ce que signifie vaille que vaille l’approvisionnement de Leningrad  assiégée par la Route du Nord, sur la glace. 

On arrive ainsi à la dernière partie de l’ouvrage, celle qui traite de l’après- guerre ; elle fait l’objet de 100 pages sur 700.

  • L’après –guerre

A quoi ressemble l’URSS après la victoire ? On peut dire pour résumer que son état est contenu dans le regard dévasté par la souffrance de T Samoïlova dans le film immortel «  Quand passe les cigognes » : un quai de gare qui se vide petit à petit de son sang et où ne reste que les pleurs des veuves. Le livre sur ce point est honnête : 25 Millions de morts et au moins 1/3 du potentiel détruit. Dans un discours mémorable, Staline rend hommage au peuple soviétique et semble avoir conscience  de ce qui a été exigé, et y compris des fautes commises. Mais ce discours restera sans suite.    

Que reste- t-il du parti communiste ? De 1945 à 1952, à un an de la mort de Staline, le Parti n’est pas réuni en Congrès une seule fois !  Il convient de s’étendre à ce sujet ; nous avons vu ce qu’étaient les Commissaires politiques ; on ne surestimera jamais leur rôle pendant la guerre ; mais, en première ligne constamment, beaucoup sont tués dans les combats ou fusillés, ou assassinés dans les camps de la mort. On ne connaît pas la proportion des morts, ni dans leurs rangs ni dans ceux du Parti globalement ; ce qui est sûr c’est que demeurent ceux dont parle sans aménité …K Simonov ; dans l’appareil du

Parti, il y avait des planqués, des arrivistes et des salauds. Tout ce monde existe avant la guerre et  est déjà nuisible mais ce n’est évidemment rien en comparaison de la suite. Plus ceux-ci sont à des échelons élevés, plus leur rôle est négatif 

A la mort de Staline, où en est exactement le Parti ? On ne sait pas. Aussi le rôle joué par L Beria est plus que trouble ; Beria est liquidé en 1953 ; criminel, obsédé par des méthodes indignes, exécuteur zélé et « intelligent »  ? On ne saura rien d’autre à son sujet  que le Rapport de Khrouchtchev au XX° Congrès du PCUS , le XIX° se tenant en 1952 , quelques mois avant la mort de Staline  .

Le XIX° Congrès semble consacré à des thèses économiques ; Staline répond à nombre d’économistes qui semblent avoir soulevé à tout le moins des questions sérieuses telles que le rôle de la Loi de la valeur en régime socialiste ; Staline « exécute » ( mais cette fois oralement )  ses contradicteurs ; en quelques phrases toute objection est balayée . Les contradicteurs, ceux qui posent des questions « ne sont pas marxistes, se trompent, versent dans l’idéalisme etc………. «  La « discussion » est balisée par l’argument d’autorité.  Mais cela n’empêche pas les problèmes de grandir :

« "Le camarade Iarochenko ramène les problèmes de l'économie politique du socialisme aux problèmes de l'organisation rationnelle des forces productives, aux problèmes de la planification de l'économie nationale, etc. Mais il se trompe gravement. Les problèmes de l'organisation rationnelle des forces productives, de la planification de l'économie nationale, etc. sont l'objet non pas de l'économie politique, mais de la politique économique des organismes dirigeants. Ce sont deux domaines différents qu'on ne doit pas confondre... L'économie politique étudie les lois du développement des rapports de production entre les hommes. La politique économique en tire des conclusions pratiques, les concrétise et s'en inspire dans son activité quotidienne".

Ce passage est la confirmation verbatim de ce qui a été dit plus haut : l’Etat s’est « emparé » du Parti et Staline ignore le problème.

Citons sur un autre plan « " Certains camarades affirment qu'étant donné les nouvelles conditions internationales, après la Seconde Guerre mondiale, les guerres entre pays capitalistes ne sont plus inévitables... Ces camarades se trompent... L’inévitabilité des guerres reste également entière... Pour supprimer le caractère inévitable des guerres, il faut détruire l'impérialisme"………

D’après certaines donnée, le PCUS compte en 1945,  5 millions de membres ; ce nombre est plus du double en 1965 , en 1939, ce nombre est de presque 2 Millions ; mais sa composition varie énormément durant cette période ; impossible de faire à cet égard la moindre conjecture .

En tout cas, une chose est évidente : le Parti est l’épine dorsale du régime soviétique ; mis très lourdement à contribution pour l’organisation de tout ce qui accompagne l’effort de guerre et la guerre elle-même, il ne peut qu’être à nouveau mis à contribution massivement pour la reconstruction ; cela implique qu’à nouveau les questions administratives de gestion et d’organisation vont l’emporter sur tout le reste avec le potentiel militant restant après  la saignée.

Le déclenchement de la Guerre Froide fait le reste ; à nouveau le pays est sous tension. On sait ce que cela signifie. Les méthodes politiques ne l’ont toujours pas emporté sur celles de la guerre ; suspicions, climat de complot, méthodes dictatoriales et policières ; avec tout cela, le pays reconstitue sa base économique ; on peut penser et cela fut le cas de nombreuses années que décidément le régime soviétique avait des ressources humaines  et morales hors de l’ordinaire.

C’est ne pas voir ce qui se passe au niveau des sphères dirigeantes après la mort de Staline ; le Rapport Khrouchtchev est un acte d’un courage inouï malgré ses limites, mais ses limites l’emporteront rapidement. Très largement, les méthodes sont celles de la guerre ; on dirige tout par en haut. La population exécute ; pendant ce temps, complots, guerres d’influence se développent au plus haut niveau de l’appareil. Le ver est dans le fruit et s’y développe puissamment ; progressivement le visage de la politique soviétique hors de ses frontières devient impénétrable. Devant des difficultés – qu’il n’est pas question de sous-estimer – il y a des fascistes à l’œuvre dans la révolte hongroise  mais cela ne saurait dissimuler l’essentiel – les méthodes sont invariables ; le « socialisme » se défend par une répression militaire et policière impitoyable. L’URSS sort de la guerre avec un immense prestige ; ce n’est pas le Rapport Khrouchtchev qui lui porte atteinte ; celui-ci est en France et y compris aux USA accueilli en héros. Dès les années 1960 le doute s’installe ; et les méthodes d’appareil vont se poursuivre  rendant illisible ce qui se passe au sommet ; soucieuse de porter un visage de paix au monde, l’URSS s’en défera progressivement adoptant des règles qui sont plus proches de la « Realpolitik » que de quoi que ce soit d’autre ; l’opinion publique, celle de gauche mais aussi celle des communistes dans nombre de pays occidentaux s’en détache. La fin victorieuse  de la Guerre du Vietnam, le soutien de l’URSS à la révolution cubaine- grâce à ce soutien, l’impérialisme américain devra abandonner ses plans initiaux- constituent l’apogée ; la suite constituera une lente mais sure descente aux enfers.

En URSS même, le parti ne joue plus de rôle effectif ; il est une pépinière de cadres pour l’appareil d’Etat ; l’augmentation de ses effectifs n’a aucune signification politique : la réalisation des objectifs du Plan tient lieu de programme … 

Entre temps la question de la guerre thermonucléaire a fait son apparition ; l’impasse se dessine ; on la lit à livre ouvert dans les mémoires du Maréchal Sokolovski ; à des années -lumière de la phrase simple, sobre  et documentée de Joukov,  on découvre des centaines de pages de langue de bois ; comment peut-il en être autrement ? La « solution » au conflit thermonucléaire ne peut pas être la course aux armements ; la direction soviétique fait des efforts pour que celle- ci soit évitée mais elle le fait selon les principes qui lui aliènent l’opinion mondiale au lieu d’en faire un allié de plus en plus puissant. L’exemple Vietnamien est pourtant là ; aucune leçon n’en est tirée.   

Que dire en conclusion ? Le livre contient des passages  qui montrent que les auteurs ne sont pas dupes d’une historiographie douteuse ; non, la guerre contre Hitler n’a pas été gagnée par les Alliés occidentaux mais par l’Armée Soviétique au sein de laquelle Joukov joua un rôle de tout premier ordre, pas seul , mais cela ne peut diminuer ses mérites ; le livre cite à juste raison ce passage « on a dit que ce qui avait vaincu Hitler c’était la raspoutitsa , mais la raspoutitsa, jouait aussi bien contre l’avance hitlérienne que contre nos tentatives de la contrecarrer ; ce qui a vaincu Hitler c’est la force d’âme du peuple soviétique »     . Mais le livre demeure imprégné d’idées qui privent la lectrice ( le lecteur ) de toute compréhension ; toute la tragédie est liée à la question de la démocratie et c’est là qu’elle se noue ; la formule «  objectifs sains , moyens détestables «  à nouveau est tout sauf un bon résumé . 

 

 On n’en a  décidément pas  fini avec l’URSS.

 

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