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Billet de blog 1 juil. 2014

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Pour la Maison des Ecrivains : une promenade à Auteuil

 En soutien à la Maison des Ecrivains et de la Littérature (MEL), et en écho à l'article de Dominique Conil sur les menaces officielles qui pèsent sur ce lieu, une promenade le long du boulevard de Montmorency, à Auteuil, dans un quartier romanesque si l'on veut bien y prêter attention…

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 En soutien à la Maison des Ecrivains et de la Littérature (MEL), et en écho à l'article de Dominique Conil sur les menaces officielles qui pèsent sur ce lieu, une promenade le long du boulevard de Montmorency, à Auteuil, dans un quartier romanesque si l'on veut bien y prêter attention…

Le boulevard de Montmorency : sa pente délicate naît dans un recoin de la Porte d’Auteuil. Il n’a d’immeubles que sur un seul de ses côtés. En face, son autre versant est un curieux sentier qui se devine derrière des taillis, de minces rangées d’arbres. Une sorte d’allée forestière qui a fini par se creuser là, se frayer où passait autrefois une voie de chemin de fer, une ligne abandonnée qu’on appelait la « Petite Ceinture ». Un train qui circulait en plein Paris, d’Auteuil à Saint-Lazare. Il s’arrêtait dans des gares dont on peut voir encore les édifices perdus dans la ville. Ils ont été recyclés en restaurants tapageurs ou en stations du RER : La Muette, Péreire, Henri Martin, Porte Dauphine, Pont-Cardinet…

Ce train était lui-même la survivance d’une ligne plus longue amputée il y a longtemps, qui se prolongeait par un viaduc suivant la courbe du boulevard Murat. La gare de la Porte d’Auteuil était fameuse. C’est là qu’on descendait pour aller se plonger dans les allées du Bois de Boulogne. Le Bois, qui a toujours possédé deux versants : l’un, mondain, sportif, familial. L’autre, clandestin, sexuel, nocturne. L’Hippodrome est le lieu où se coudoient ces deux mondes.

Le boulevard de Montmorency monte en pente douce jusqu’au pont Raffet. Ensuite il change de nom pour devenir le boulevard Beauséjour, où Bergson habitait à la fin de sa vie, devant les frondaisons des Jardins du Ranelagh. Si le quartier d’Auteuil possède un mythe, c’est celui d’avoir été un village. Où Boileau recevait, dit-on, Molière et La Fontaine. La bourgeoisie du Second Empire a redonné à Auteuil et aux collines de Passy cette vocation de « campagne », de villégiature, cultivée à l’écart de la cité industrieuse et populaire. Des hôtels particuliers y surgissaient, prenant l’allure de chalets normands à colombages et rampes de bois peint, imitant ceux que l’on construisait à la même époque à Etretat ou à Trouville. D’autres édifices, nostalgies des « folies » aristocratiques du Directoire, du Consulat. Noblesse frelatée du Second Empire, mimant l’Ancien Régime. A tel point qu’Auteuil ressemble, aujourd’hui encore, pendant les marées basses des jours d’été, à une plage où se sont échoués ces ersatz de grandeur. Le goût bourgeois pour les antiquités Louis XV, Louis XVI, Restauration. Meubles parquetés au parfum d’encaustique, aux rapiècements dissimulés. Faux plus ou moins habiles. La mélancolie d’Auteuil est due à ces strates où un fleuve d’argent, solide et arrogant, a laissé ses alluvions, de décennies en décennies. Chaque époque regarde les précédentes avec envie, s’y mire, mais prétend aussi en moderniser l’héritage. L’anxiété du « moderne » n’est jamais aussi forte que dans les milieux conservateurs et amortis de richesses, partagés entre désir de conquêtes, d’investissements flamboyants, et de replis au fond des jardins accablants, de lente consumation des rentes et des patrimoines. Quartier de vieux en perpétuelle demande de calme, de sécurité assermentée, de propreté sur les trottoirs. Où fleurissent les plaques de cuivre des vétérinaires. Et quartier de jeunesse dorée piquée de finance, de tourbillon américain, trading, droit des affaires, conseil marketing. Quartier ouaté, avec des pointes agressivement frimeuses. Des décapotables traversent en trombe la Porte d’Auteuil, l’autoradio à fond. Les tenues sport subissent l’attraction du stade Roland-Garros : polos Lacoste, pulls pastels jetés sur les épaules, et de vieilles femmes droites, passant les après-midi interminables leurs dames de compagnie au côté. Des Pubs de l’époque Pompidou près des salons de thé décorés de mousseline — restes hérités de l’anglomanie oubliée des années 1910.

Les premiers pâtés de maison du boulevard de Montmorency dessinent la limite ouest de la Villa du même nom. Une des frontières les mieux gardées de Paris. Un périmètre résidentiel des plus prestigieux, entouré de grilles forgées, elles-mêmes surmontées de caméras pointées vers vous comme des armes (encore ce mélange de désuétude majestueuse et d’arrogance dernier cri). C’est là, paraît-il, dans une vaste propriété qui touche, de l’autre côté de la Villa, à l’impasse Pierre-Guérin, que Carla Bruni-Tedeschi et Nicolas Sarkozy abritent leur bonheur de jeunes parents. Des policiers plus ou moins discrets en faction. La famille Wagner y réside aussi, elle s’y déchire autour du Festival de Bayreuth. De temps à autre un fait divers. Beuverie qui tourne mal. Overdose dans un salon de luxe. Vengeance feutrée entre employés de maison.

Le boulevard de Montmorency possède ses trésors. Le plus beau de tous : les deux « Dames bretonnes » que les enfants intimidés saluent en passant. Deux statues de granit âpre et d’un doux gris. Elles demeurent raides sur leurs socles, comme des sphinges, de part et d’autre d’une porte en bois peint qui pourrait être celle d’un vieux garage. Mais des verrières dépolies, en hauteur, vous permettent de deviner des statues rangées sur des étagères, des plâtres inachevés, des rails en bois : un atelier. Renseignements pris, c’est là que travaillait le sculpteur René Quillivic. L’immeuble à deux étages, balcon, poignées, est orné de symboles celtiques, de géométries dans le style des années 20. Une double entrée parfait la symétrie du lieu.

Il était un artiste admirable, oublié comme sont tous ceux qui ornèrent les squares disposés aux environs du Bois : Raoul Lamourdedieu, Charles-Georges Cassou (qui travailla pour des milliardaires américains), Akop Gurdjan Marguerite de Bayser…

René Quillivic, lui, était natif de Plouhinec, d’origine plus que modeste il parvint à Paris pour faire les Beaux-Arts, aidé par les Compagnons du Devoir. Il devint céramiste et graveur  — vous verrez peut-être ses rudes gravures sur bois ou sur faïence, ses frises de motifs bigoudens. Il a réalisé des Monuments aux morts, sur l’île de Sein, à la Pointe du Raz, dans beaucoup de villages bretons. Des Femmes fixent l’invisible, le regard tendu vers les disparus. Le même regard sans fond que celui des Dames du boulevard de Montmorency.

Le grain de cet immeuble gardé par les deux Dames. Vous y percevez la sauvagerie, l’extrême discrétion, le travail dense de cet homme.

René Quillivic, jusqu’à son service militaire, ne parlait que le Breton. Il me fait penser au poète Armand Robin, élève de Jean Guéhenno : Bretons de Paris, écrivains en exil à jamais dans la langue dominante. Princes de la solitude.

Les écrivains. On les croise, mais ils ne sont pas toujours aussi seuls qu’ils voudraient. Emmanuel Berl, encore enfant, forcé de marcher au pas traînant de sa nombreuse famille. Les tantes, les théories de cousines en robes d’été. Ombrelles. Ces étés indolents de 1890, si étrange que cela paraisse, vous pouvez encore les deviner, vers le boulevard de Montmorency. Les Berl sont parents des Bergson, et même des Proust (Marcel est né tout près, rue La Fontaine). Des familles juives fortunées : les Lange, les frères Péreire financeurs du Canal de Suez… Noms suspects que l’extrême-droite exècre, voudra extirper à mort de la Nation.

Tout ce beau monde se rend au Bois. Edith Wharton : entre Hyères, la Côte et le Bois, aucune solution de continuité. Bergson, décharné. Et les Swann. Ecrivains, personnages, noms des rues et leurs courbes lentes, tout finit par se confondre. Emmanuel Levinas (qui habita pendant des décennies dans l'appartement de fonction d'une Ecole située un peu plus bas, rue Michel-Ange) marchait sur la Chaussée de la Muette : « Tout un quartier dépeuplé ! » écrit-il. Car Léon Brunschwicg, ami d’enfance de Proust, dans l’appartement duquel Levinas se rendait souvent pour un séminaire de philosophie — n’est plus.

Tous les écrivains que je ne peux m’empêcher de voir comme des princes de la solitude… même s’ils n'ont rien fait pour mériter ce titre grandiloquent. Parfois ils ne publient qu’un livre seul, ou presque – Jacques Yonnet. Mais ce miracle cache une vie d’œuvres inédites, ou conçues dans un autre domaine. Et ces poètes qui reviennent soudain de l’oubli, Mireille Havet, Hélène Bessette, Danièle Collobert, Maurice Blanchard, ou pas encore revenus, Yves Régnier, Nicolas Sarafian, ou de l’anonymat complet, volontaire, Marie-Françoise Prager, Dominique Aury, ou de l’indifférence de leurs contemporains, Gherasim Lucas, Jean Sénac, Benjamin Fondane, Jean Rhys, ou d’une semi-obscurité où on les tient pour ne pas pouvoir supporter leurs intensités, Charlotte Delbo, Gilbert Lély, Grisélidis Réal, Guillaume Dustan, Tristan Egolf, constellation infinie, infiniment dissonante de toutes les dissonances possibles, légitimés par rien, appelés, comme l’Arpenteur de Kafka, par une nécessité dérisoire et pesante, rarement légère, au-dessus de toutes les modes, de tous les phénomènes commerciaux-éditoriaux, des blessures et des chaos des carrières et des vies. Et je n’ai cité ici que des disparues ou disparus dont l’œuvre est liée en quelque façon à Paris… Ces écrivains que je verrais bien habiter, au moins en passants, en fugitifs, dans la Maison du boulevard de Montmorency. Croisant ces lecteurs-éditeurs dont les noms sont, plus encore, oubliés : Guy Lévis Mano, Guy Chambelland, Henri Parisot, Gilles Barbedette, tant et tant… Et les auteurs de ces prolixes collections de Science-fiction, de Polars, qu’on remarque serrés chez les bouquinistes, aux puces…

Et puis ont poussé, il y a dix ans environ, ces espèces de panneaux en fonte intitulés je crois « La mémoire des lieux ». Ils renseignent sur l’histoire d’une rue, d’un hôtel… C’est grâce à l’un d’eux que j’ai découvert, récemment je l’avoue, cette Maison des Ecrivains, qui fut l’hôtel particulier des Frères Goncourt, qui y recevaient etc. Dans mon souvenir, une porte cochère, mais aussi un étage en renfoncement. Peut-être une terrasse. On essaie toujours d’imaginer ce que fut le bâtiment, l’immeuble, les sons, les bruits, dans les années 1860-70… Et l’on en revient aux berlines à cheval, aux talus de cette ligne de chemin de fer, en face, et aux jardins d’Auteuil.

Cette Maison des Ecrivains et de Littérature se trouve, en juin 2014, prise dans ce que nous appellerons les logiques institutionnelles d’aujourd’hui : redéfinition du « cahier des charges », du « périmètre d’activités et d’interventions » ; recentrement sur les « actions de sensibilisation envers les publics scolaires »… Communiquer avant tout, faire vitrine, que brillent les lampions de l’excellence littéraire française… Toujours cette vieille lune du « supplément d’âme », à laquelle de remarquablement mauvais écrivains pourvoient déjà, cependant…

Et demeure cette image de la responsable du Ministère désignant de l’index un tas de lettres empilées sur son bureau. Une centaine de lettres d’écrivains, à elle adressées, et qu’elle se vante de ne pas avoir lues.

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