Paul Otchakovsky-Laurens, Aharon Appelfeld. À l’imparfait et aux lectures illimitées

Deux noms propres entrent aujourd’hui dans l’imparfait des temps. Un éditeur, un écrivain, veilleurs de l’illimité de nos écritures, de nos lectures.

Mon cœur s’est serré quand j’ai entendu parler de Paul Otchakovsky-Laurens, tout à l’heure, à la radio : à l’imparfait.

P.O.L. ! J’ai vérifié sur l’ordinateur : la si triste nouvelle de cette mort paraît, charriée dans le flux d’informations en continu, notre plate malédiction.

Je pense au film que vous avez réalisé cette année même sur votre métier : Éditeur, que j’ai manqué l’autre jour au Reflet Médicis.

Je pense à tant de vos livres, leurs couvertures blanches gaufrées frappées du sceau géométrique et secret de votre maison d’édition.

Je pense au pas de porte imposant de la rue Saint-André-des-Arts où figurait votre plaque. J’ai écrit par erreur : votre planque. En effet, ne vous êtes-vous pas consacré, combien d’années, à cette sorte de disparition qu’offrent les livres et leur lecture ? Cette temporalité hors du temps, « travail de bénédictin » dit le cliché verbal, simplement tâche intègre comme il n’y en a plus guère : prendre pour l’accomplir tout le temps qui vient et convient. Votre pas de côté hors du temps marchand, marchandé.

C’est peut-être cela « rejoindre le non-travail », par quoi Duras désignait l’écriture.

Je pense aux écrivains que vous n’avez pas édités. L’œuvre d’un éditeur, plus que de tout autre artiste, possède un versant de matière noire, englouti à jamais. Ainsi vos inédits. Puis vos atermoiements. Des amis écrivains attendaient votre verdict définitif des mois durant, des années. Mais ce qu’ils savaient, c’est que vous les liriez ; et que vous répondriez de cette lecture. L’essentiel ainsi.

Je pense à La Vie matérielle de Duras. Aux Œuvres complètes de Christophe Tarkos. À la réédition inespérée, en cours, de celles de Guillaume Dustan. À toutes ces œuvres dont vous êtes l’ami qui nous les envoyait. Ces noms inconnus qui, présentés par vous, retenaient alors notre attention. Ces écritures audacieuses, fragiles, sauvages, minoritaires, « illisibles » dit le snobisme prétentieux des soi-disant anti-snobs. La poésie, la pointe éthique du langage. La recherche sans fin d’une réponse, d’une avancée, d’un lendemain entrevu.

Et dans le flux d’information cette autre triste nouvelle, la mort d’un des plus grands écrivains vivants, Aharon Appelfeld. Badenheim 1939, L’immortel Bartfuss. Je me souviens d’un film de Nurith Aviv, D’une langue à l’autre, où Appelfeld parle de sa douleur d’avoir dû abandonner le Yiddish pour l’Hébreu en arrivant, jeune survivant de la Shoah, en Israël. Ses mots si prudents, si doux, entourés d’un halo de silence. Derrière lui, un piano droit. Sur ce chemin d’une langue à l’autre, on devine ainsi qu’il y avait la musique.

Le silence et la musique de nos écritures,

Aharon Appelfeld, Histoire d'une vie © Editions Seuil Aharon Appelfeld, Histoire d'une vie © Editions Seuil
de nos lectures illimitées.

 

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