Journées sanglantes en Algérie : vous avez dit "affrontements ethniques" ? Appel aux journalistes et à toutes les consciences

« Affrontements ethniques en France : des Franciliens tuent des Celtes à Saint-Malo. » Aussi choquante et burlesque soit-elle, cette transposition du titre d’une brève du 9 juillet 2015 sur les évènements sanglants à Ghardaïa, en Algérie, est rigoureusement exacte. Or les drames que vivent les habitants du M’zab ont des causes multiples, économiques d’abord, et ne sauraient être décrits comme un conflit « ethnique »… sauf à faire le jeu de la pire propagande.

 

« Affrontement ethnique en France : des Franciliens tuent des Celtes à Saint-Malo. » Aussi choquante et burlesque soit-elle, cette transposition du titre d’une brève du 9 juillet 2015 sur les évènements sanglants à Ghardaïa en Algérie est hélas rigoureusement exacte. Or les drames que vivent les habitants du M’zab ont des causes multiples, économiques d’abord, et ne sauraient être décrits comme un conflit « ethnique »… sauf à faire le jeu de la pire propagande. http://www.mediapart.fr/journal/international/090715/affrontements-ethniques-en-algerie

 Dire les choses ainsi revient à jeter l’huile de l’ethnicisation sur un incendie social qui n’est contenu qu’à grand peine depuis plusieurs années. S’il n’a pas dégénéré pour l’heure en embrasement, malgré les 22 morts au moins de cette semaine, c’est grâce aux efforts de toute la société du M’zab, notables civils et religieux en premier lieu. Lesquels ont une grande expérience de la gestion des conflits, au sein d’institutions pluriséculaires qui doivent être connues et étudiées lorsqu’il s’agit de rendre compte des évènements en cours. Ces modes d’organisation n’empêchent pas tous les drames. Mais ils font la preuve de leur relative efficacité ces derniers temps, dans un contexte pour le moins incertain.

Le vide de la sous-information, quand ce n’est pas du total silence de la presse sur cette situation dans une région historique de l’Algérie, ne saurait être comblé par la pire propagande belliqueuse : il faut refuser catégoriquement d’entrer dans l’engrenage de la phraséologie ethniciste !

En effet, si les habitants de la région du M’zab sont berbérophones ; si leur pratique ibadite les distingue de l’islam dominant en Algérie ; si leur présence dans la région est attestée par un patrimoine culturel exceptionnel de villes et de jardins remontant au moins au 11ème siècle ap. J-C… Il n’en reste par moins vrai que ces habitants parlent aussi couramment et quotidiennement la langue arabe que tous les citoyens d’Algérie ; que, musulmans, et souvent très pieux, ils sont enracinés dans l’Umma au moins aussi profondément que les protestants dans le christianisme — sur les plans de la foi commune, l’histoire partagée, la langue, les textes sacrés et les socles doctrinaux communs ; qu’ils ont participé à la Révolution et à la guerre d’Indépendance avec tant de foi patriotique que c’est un grand poète du M’zab, Moufdi Zakaria, qui a écrit l’hymne algérien, le Qassaman. Et qu’absolument rien ne peut justifier que l’on parle d’eux comme étant une « ethnie » à part, qui aurait à s’affronter aux « Arabes », dans ce territoire du M’zab ouvert depuis toujours aux échanges économiques, marchands, culturels.

 Mais il est vrai aussi qu’une certaine propagande, prenant prétexte du fait que les « Mozabites » forment pour une part de leur vie sociale une « communauté », cherche à stigmatiser, isoler, particulariser ces populations.

Or, l’information commence là où s’arrêtent ces généralisations, cette ignorance des réalités sociales, ces raccourcis verbaux aux conséquences criminelles.

Nous n’avons aucune excuse : nous avons appris que chaque génocide, chaque « épuration ethnique » commence par et avec les mots. Que le pire s’annonce par la forgerie d’un vocabulaire, de notions, d’une pseudo-érudition même, forgés spécialement pour donner à la propagande ethniciste son socle répugnant, ses motivations mensongères, sa justification théorique. Nous l’avons appris de la « science » nazie, de l’anthropologie raciste héritée du 19ème siècle qui est la caryatide du colonialisme, du génocide des Tutsis, du conflit en ex-Yougoslavie, et en ce moment même de l’ethnicisation et de la territorialisation des persécutions qui ensanglantent l’Irak, la Syrie, la Lybie, l’Egypte.

 

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