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Billet de blog 13 janv. 2015

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La crue étrange du 11 janvier débordera-t-elle le lit de l'extrême droite ?

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 Je tente, à chaud et à vif, un témoignage sur le 11 janvier à Paris. Le déversement de paroles ou d’écrits n’arrive pas à combler l’étrangeté que ce jour m’a semblé dégager (libérer). Une marge, un silence, des signes dégagés de l’attendu et des préjugés, des appartenances conscientes… Quelque chose de neuf ? Fragile, fort, capable ou non de perturber le cours fatal de l’involution politique?

Ça ronronne ferme dans la cage aux tigres. Plus qu’à attendre l’ouverture prochaine des vomitoires pour déchiqueter enfin du musulman, acclamé pouce levé par le populo des arènes. Même pas la peine d’encore gronder à mort : cette fois ça biche, le festin est apprêté et les victimes désignées, à peu près mutiques. (Le préalable indispensable à une curée : déformer et effacer autant que possible le visage réel de l’autre, ma ressemblance avec lui).

Mais survient la crue du 11 janvier. Réplique massive aux attentats commis contre nous tous. Survient ce rassemblement (manif, marche ?) dont le caractère saillant est son étrangeté. Si ç’eut été une œuvre, on l’eut dite « originale ». Cette étrangeté signale-t-elle l’imprévu ? Un événement politique qui brouillera enfin les schémas concoctés « dans les poulaillers d’acajou, la belle basse-cour à bijoux» ? Schémas jusqu’ici orientés pour nous acclimater à l’atmosphère raréfiée de l’extrême-droite…

Curieux mélange des appels, des attitudes, des registres de pensées du 11 janvier, où il m’a semblé voir émerger un monstre politique, aussi composite qu’une chimère faite de parties d’animaux divers… Est-ce un rapiècement hâtif ? Ou une polyphonie révélant une puissante forme unitaire sous-jacente ?

Comme un point dramatique : il peut ne rien rester de ce jour-là. Qu’on le décrète hâtivement « historique » n’a peut-être aucune signification. Mais aussi, il se pourrait que ce soit un point de bascule : que ce soit à partir de ce jour-là que l’extrême droite a enfin commencé à perdre des plumes. Qu’elle ait comme inopinément, au moment où elle croit pouvoir exulter en sourdine, perdu une manche décisive. Grâce à cette alarme des consciences, au fait simple et entier d’être sortis innombrables ce jour-là, au nom d’une idée déterminée de la vie commune. Que cette date soit précisément celle à partir de laquelle les boueux discours de qui vous savez commencent à être datés. Qu’ils retournent graduellement, mais inéluctablement, à leur poussière.

J’en veux pour preuve un premier signe tangible : leurs derniers jeux de mots. Qui est leur contribution à ce que nous avons vécu depuis le 7 janvier ; leur contribution à notre 11 janvier. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, ces derniers jeux de mots, hideux autant que dégoûtants, sentent déjà, sans qu’ils s’en doutent peut-être, le baroud d’honneur de ces sans-tenue ; leur noyade dans la bile du sarcasme, qui signifie une chose : c’est qu’ils haïssent en définitive ce pays qui ne leur obéira pas, ne les plébiscitera pas, et pour finir les épinglera dans un recoin de l’histoire.

Bref inventaire subjectif et fragmentaire de quelques étrangetés remarquables :

Etrangeté la plus évidente, donc moins intéressante : cette célébration du bicentenaire de la Sainte-Alliance (1815). Triple herse de dirigeants triés sur un volet vermoulu. D’où vient ce cliché aberrant dont Hollande se veut le centre ? d’une tragi-comédie shakespearienne ? Le plus cocasse étant que la majesté souveraine ne sait pas celer son revers, le prurit politicien : cf. Bongo et d’autres misérables persécuteurs des libertés en quête de blanchiment moral, Sarkozy en mal de premier rang, Netanyahou en campagne électorale, Hollande célébrant ce jour où « Paris est la capitale du monde » (il aurait pu au moins glisser « peine » avant capitale)… Ce « côté cour » est si incongru, forclos, ses représentants si peu représentatifs que côté jardin, là où s’amasse un peuple bigarré innombrable, des symboles divers peuvent se donner libre cours…

Symboles plutôt inassignables et disparates à y voir de près, sous le ciel « Charlie » déployé sur tous. « Charlie » aimé, mais aussi transcendé, distrait ? Nul slogan libertaire, jamais. Quand je me risque à rajouter les rimes de mirliton dont ma grand-mère (1905-1992, membre active de la Résistance dans le Loiret) entrelardait les viriles exhortations de La Marseillaise (ex : « formez vos bataillons / band’ de couillons » : innocent comme on voit) je récolte quelques demi-sourires gênés. Pas à cause de la nullité poétique, je crois, mais la prise de distance potache. Mauvais goût, font ces mines crispées auxquelles je ne saurais quoi répliquer. De même quand au 301ème crié de «Liberté d’expression ! » j’introduis « sexuelle » à la place d’ « expression ». Esprit bête et méchant, es-tu là ? S’il est une famille anar « et pourtant ils existent », sa gouape, Ferré et tout le bataclan : pas audible aujourd’hui.

A tempérer par tant de belles trouvailles, dessins, jeux de mots, sur des pancartes bricolées…

Mais n’est-il pas surprenant que le 1er couplet de l’hymne national soit l’unique chant entonné, avec une régulière insistance ? suivi d’une clameur approbative (Ouaiaiais !)

Pour être honnête, j’assiste à une tentative infructueuse, piteuse, de lancer l’Internationale aux abords de la Nation… Qui, quoi nous fait rougir de chanter rouge ?

J’entends aussi une solitaire effluve du Chant des partisans, proposée par de vigoureux francs-maçons ceints d’écharpes bleu-ciel !

Mais pas plus que les drapeaux français récurrents ne sont assez touffus pour évoquer même de loin un événement Bygmalion, cette Marseillaise-là ne me paraît lestée par la ci-devant « identité nationale ». Curieux allègement, comme d’un simple référent patriotique-républicain — immémorial ? J’ai un frisson quand j’entends ce chant rouler depuis la place de la République : comment les voix de 1914 différaient-elles des nôtres ? Quant aux drapeaux, beaucoup d’autres que français flottent fièrement. J’ai vu les étatiques Portugal, Angola, Grande-Bretagne, Israël, Serbie, Grèce, Union Européenne ; régionaux Kabylie, Bretagne, Corse, Kurdistan ; les étendards de quelque cause (LGBT), institution (Unesco, l'AFP, une Université), quelques mouvements (UEJF), d’autres bannières inconnues…

Cependant le « Je suis » (Charlie, et juif, et flic, etc.) descend du « Nous sommes tous des Juifs-allemands » des années 68. Je suis cette personne-là que tu as voulu en vain anéantir. Tu en tues un ? il en naît des millions à sa place. Moi le premier.

Exprimer sa reconnaissance envers la police : « Merci la police » ! Là, on ne peut être plus loin de 68… Fraternité, tu sais encore déconcerter !

Bribes de fêtes. On sent bien que des familles militantes se sont données rendez-vous en des points précis, surtout vers le Cirque d’Hiver… Bribes d’une Fête de L’Huma : rétrospective Wolinski improvisée — le merveilleux et éternel dessin « Rien n’est trop beau pour la classe ouvrière ! » —Unes de Charlie Hebdo accrochées aux grilles du petit square où une fanfare jouera plus tard… une grande banderole d’Amérique latine… Et des familles, des cercles d’amis, des rendez-vous, c’est ce qu’on voit partout. Mosaïque, polyphonie sans tactus commun, échappant cependant à la cacophonie.

Hommes de robes. En arrivant aux abords du journal, derrière les bouleversants monceaux de dessins, photos, fleurs, gisant dans le silence des sanglots, j’aperçois… un bal costumé pour Charlie ! Une revue d’ecclésiastiques endimanchés, aux mines navrées de circonstance (la mort, cette inconnue) : cardinal-archevêque, rabbin, pope, imam, archimandrite, patriarche copte, que sais-je ?

Le roi crayon « C’est dur d’être tué par des cons » dit une belle pancarte. « Souriez, ils vous dessinent peut-être ». Etrange qu’à l’ère hystéro-numérique, on se retrouve tous à célébrer le crayon noir de l’enfance. La pointe de la pensée, la plus nue, simple, donc la plus dangereuse, qui batifole à l’infini dans les marges. Je suis fier en aparte de voir célébré mon outil quotidien, que dans mon métier de compositeur je défends bec et ongles contre logiciels de saisie et autres PDF.

 Métamorphose de l’atmosphère : enterrement, gravité, de midi à 15H30 environ. Une giboulée violente. Manifestations sonores qui montent petit à petit. Piétinement, mais se tenir chaud, les appels roulants le long des boulevards, s’amplifient. Tombée du jour, remise en marche : de plus en plus de rythmes vigoureux, encourageants, qui culminent au centre de la Nation où une grappe humaine enthousiasmée, juvénile, redonne sans relâche les appels de la journée. Comme une ultime synthèse des échos du jour.

Les appels, souvenirs rythmiques :

Chœurs. En répons : « (un) Qui es-tu ? (tous) Charlie ! » 2 croches-noire, 2 noires.

A l’unisson, voix et mains : « Charlie, clap-clap-clap » 2 noires, 3 croches. Sur le même rythme : « Charlie, Liberté ». « Charlie-berté » 1 noire-2 croches-1noire. « Liberté d’expression / Liberté du crayon ». 2 croches-noire (bis). « Liberté ».

Venu des stades : « Qui ne saute pas n’est pas Charlie », 8 croches 1 noire. Et des olas, mains levées.

Applaudissements roulant, naissant en vagues douces, en houles, durant de longues secondes. Tapés-rythmés des mains, comme pour un bis de concert ; et aussi, suivant ce qu’on appelle « faire un ban ». Accelerando ou non.

Francs-maçons dans le cortège, en répons soliste-chœur : « Vive la république ! vive la démocratie ! vive la laïcité ! » « Liberté absolue de conscience ! » (martelé 2 croches-noire, ter) « Liberté, égalité, fraternité, laïcité ! » (2 croches-noire, triolet-noire (ter), en crescendo.)

Ce n’est pas une marche, mais une crue : le marché Richard-Lenoir replie ses étals en panique dès midi (au lieu de 14h bien sonnés d’ordinaire), aiguillonné par les forces de l’ordre. On croirait l’imminence d’un bombardement. Puis ce boulevard est barré par les CRS, peut-être pour clore le périmètre des souverains. On s’engouffre donc dans d’étroites rues perpendiculaires pour rejoindre le « boulevard du crime » ( !) qui va de Bastille à République. Là commence une longue coagulation. Densité immobile, trottoirs et chaussées entièrement recouverts de monde. Puis un fleuve imprévu reflue de la République, et vers le Cirque d’Hiver s’égaye en autant de rivières que de rues : Amelot, Jean-Pierre Timbaud, Saint-Sébastien… cela fuse, marche très vite en tous sens. Verticalement aussi : combien de pancartes, panneaux, drapeaux aux fenêtres, ouvertes sur des silhouettes et des musiques ? Enfin on peut atteindre Voltaire, et ce qui ressemble à un cortège. La nuit. La montée de plus en plus lente vers la Nation.

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