Voyage aux sources des pouvoirs de la télévision

Qu’est-ce que la télévision ? Quelles sont-elles, les puissances à l’œuvre dans ce média familier, trop familier ? « La télé », un documentaire d’Henry Colomer, répond puissamment à cette question à travers un passionnant montage d’archives télévisuelles de la période 1947-1970…


© "La télé" d'Henry Colomer © "La télé" d'Henry Colomer






« Je suis roi, je suis un homme important ! Donnez-moi quelque chose », dit Alexandre le Grand.

On lui donna un globe oculaire.

Il le pesa avec tout son argent et tout son or, mais l’ensemble ne pesait pas autant que le globe oculaire.

« Que se passe-t-il ? » demanda Alexandre aux Rabbins.

Ils répondirent : « C’est l’œil d’un être humain, qui n’est jamais rassasié. »

« Comment savez-vous qu’il en est ainsi ? » dit Alexandre.

« Car il est écrit : « Le séjour des morts et l’abîme sont insatiables. Les yeux de l’homme également. »    Talmud de Babylone, Traité Tamid, 31-32b

 

« Les hommes entrent en communion quand ils n’ont ni pudeur ni honte à s’exposer les uns devant les autres. » Urs van Balthazar

 

Qu’est-ce que « la télé » ?

« Télé », pas télévision : l’appellation familière ou apocope, n’a rien ici de fortuit pour désigner un objet dont on peut dire qu’il est, par nature, le familier même.

Mais au fait, la télé a-t-elle une nature ? Possède-t-elle une essence, autrement dit un ensemble de qualités spécifiques qui lui appartiennent et la distinguent de tout autre objet ?

Le film d’Henry Colomer paraît avoir comme première intention de répondre affirmativement à cette question. Une réponse passionnante guidée par un choix radical : celui de construire une fastueuse polyphonie d’archives télévisuelles remontant à la période 1947-1970, et d’en livrer le montage au spectateur sans aucun commentaire. Par le seul déploiement de séquences d’archives fascinantes apparaît progressivement, avec une clarté et une intelligence étrangère à toute démonstration didactique, ce que serait peut-être l’essence, ou les essences, qui composent l’objet-télé.

Une essence qui nous concerne tous, au plus profond de notre culture de consommateurs s’estimant heureux ou malheureux. Par-delà le trop familier et ce qu’on croyait savoir de l’irrésistible puissance pernicieuse de la télévision, ce film nous redonne l’étrange, l’incroyable, le monstrueux de « la télé ». Réapparaît ici le radicalement nouveau né avec ce média.

 

Par-delà les théories sur les Médias

On a pourtant tout dit et tant philosophé sur la télévision… Théories en légions imposantes, de Marshall McLuhan à la plus récente « médiologie ». Et, de Guy Debord à Serge Daney, superbes critiques de notre aliénation de téléspectateurs. Des critiques assimilées au point d’avoir perdu de leur mordant, …

Or La télé  d’Henry Colomer réussit le tour de force de se situer — donc, de nous situer — à l’écart de tous les édifices théoriques portant sur les mass-media.

Si le propos du film avait été de complaire à l’une de ces théories, nous ne pourrions pas ressentir la force originelle, la violence ou parfois la drôlerie des archives exhumées ici. Il eut été pourtant facile de leur faire énoncer un énième plaidoyer contre les pouvoirs exorbitants de la télé… Et nos défenses réflexes contre les émotions mises en jeu eussent été aussitôt activées.

Ce n’est donc pas naïveté ou ignorance du réalisateur mais son parti pris, que de ne jamais inscrire « ses » archives dans quelque moule savant. La télé réussit ainsi à déployer une critique aiguë de son objet, une réflexivité sans relâche, sans pour autant délivrer un quelconque message.

Ni hymne, ni pamphlet : la télé est d’abord productrice de sentiments équivoques, infiniment troublants. Et c’est ce trouble, cet ensemble de troubles humains, politiques, esthétiques, affectifs, tous liés entre eux, que le film remet à vif.

 

Le sacré

Pour s’approcher des racines, le film commence par nous faire entrer dans des lieux a priori inattendus : au cœur de l’Eglise catholique. Plusieurs archives fastueuses et d’une grande force historique dévoilent les manières dont l’Eglise, au sortir de la Seconde guerre mondiale, décide d’être en pointe vis-à-vis du nouveau média. Cela ne doit rien au hasard : c’est toute la modernité conquérante de la catholicité qui se manifeste à nouveau, qui paraissait enfouie sous le traditionalisme doctrinaire de l’institution. L’essence de l’Eglise et celle de « la télé » coïncident avec une évidence inattendue. L’Eglise s’enthousiasme pour ce nouveau vecteur, parfaitement approprié à sa vocation missionnaire à visée universelle.

Il ne s’agit donc pas de donner banalement une « publicité » nouvelle à l’institution. Mais d’inventer rien de moins qu’une nouvelle forme d’ecclesia, d’assemblée religieuse. Très rapidement d’ailleurs, la doctrine énoncera que la grâce de certains sacrements — la bénédiction Urbi et Orbi donnée deux fois l’an par le pape, notamment — peuvent s’administrer et être reçus via les ondes hertziennes. Dans la grande tradition de la Contre-Réforme, bien avant l’aggiornamento de Vatican II (1962-65), il s’agit aussi d’investir sans réserve une nouvelle forme de représentation. Pour donner aux célébrations un grand éclat visuel, certes, mais surtout pour leur conférer un maximum d’efficace en terme d’épiphanie et de diffusion de la grâce divine. Propagation de la foi bien plutôt que simple propagande.

Plusieurs séquences en témoignent, notamment un extraordinaire discours en français du pape Pie XII, qui déploie un faste d’effets gestuels et rhétoriques dignes d’un grand acteur.

Malgré une distance inévitablement ressentie en 2014 devant des cérémonies et des discours d’ « un autre âge », on ne peut qu’être frappé par l’optimisme qui préside à l’investissement de la télé par l’Eglise. Le média fait entrevoir un rassemblement possible de l’humanité, sous les auspices d’une participation effective au sacré.

Que serait la société du spectacle sans ce fondement sacré, caché ou refoulé ?  Que serait la communication sans une plausible communion ?

 

Sacres

Premier enseignement, donc, du film d’Henry Colomer : le pouvoir de la télé s’inscrit dans une continuité profonde avec ce fondement des traditions que sont les pouvoirs sacramentels. Pour les Eglises comme pour les Etats : la continuité archaïque reliant le religieux et le politique éclate dès les premières retransmissions des sacres royaux  d’après-guerre. L’effet le plus troublant ici réside dans un jeu de miroir entre le peuple filmé qui assiste au sacre d’Elizabeth II, et le peuple invisible qui y assiste devant l’écran. Les deux peuples n’en forment plus qu’un, la voix du commentateur unifiant puissamment ces deux peuples. Le lien  symbolique entre peuple et royauté s’y retrempe, et y retrouve un rayonnement expansif.

Au lieu d’une mise à distance, voire d’un seuil de rupture, la retransmission réassure la transcendance des rituels qui instituent la souveraineté. Alors qu’on aurait pu voir en l’exposition télévisuelle un summum de profanation, de désacralisation, elle représente au contraire un gain décisif pour les ferveurs. A travers le vivre-en-direct, on ne participe pas tant aux évènements en eux-mêmes qu’à la force religieuse qui les sous-tend.

Le clivage entre archaïsme et modernisme est rendu inopérant. Une autre archive impressionnante le prouve : l’inauguration de la Maison de la Radio par le Général de Gaulle. Après un discours où De Gaulle assigne aux ondes — « qui frappent, au même instant, une innombrable multitude » — la mission de diffuser partout la langue française (vue comme une essence au génie intemporel), il assiste à un Gloria entonné par les Chœurs et la Maîtrise de l’ORTF. Pendant ce temps, dans les cabines, les techniciens s’affairent et retiennent leur souffle pour savourer ce lancement comparable à celui, contemporain, des missions Apollo.

Plus fort que l’alliage entre nostalgie du rétro, présent du direct et anticipation futuriste, La télé fait voir la dimension singulière de l’immémorial.

 

La chaleur

Mais la télé est aussi l’inverse d’un froid prodige, qui impliquerait une dilution de l’humain dans l’anonymat. C’est le monstre le plus chaleureux qui soit. Du foyer il possède l’incandescence, la puissance attractive, et le mystère fascinant de lueurs mouvantes qui font naître une rêverie d’un nouveau genre. C’est ainsi qu’Henry Colomer a choisi une archive où l’on voit l’arrivée du premier poste de télévision dans un village. Habitants et maisons sont encore marqués par la dure pauvreté de l’après-guerre. Et aussitôt, dans la salle communale où tout le monde s’est rassemblé, le poste irradie, semble remplacer le poêle, l’âtre, et pouvoir prolonger les veillées villageoises d’autrefois. Le peuple renaît en autant de visages émerveillés d’enfants.

Bien sûr, on ne saurait être dupe de cette mise en scène complaisante, où la télé se veut miracle. Mais il ne s’agit pas seulement d’une attraction-illusion foraine : dès ses premiers pas en effet, la télé est résolument pédagogue, et d’abord sur son propre fonctionnement. Elle dispense des cours, des conférences avec schémas animés et métaphores voulant mettre à la portée de chacun les notions complexes qui ont permis son existence. Elle provoque aussi des débats où chacun est invité à exprimer son opinion sur bienfaits ou méfaits du média.

La télé est entreprise de vulgarisation loyale, et indiscutablement progressiste : ce progressisme débonnaire, enjoué des nouvelles techniques conquérantes, qui s’incarnent dans de fabuleuses réalisations offertes à tous. La télé rayonne de cet optimisme où Sciences et Techniques sont, par le truchement de l’Etat, un service public.

On peut certes tiquer face au paternalisme, à la bonhommie surjouée, à la Jules Verne, de certains documentaires de la télé sur elle-même. C’est trop vite refouler le lien entre cette technique et l’éducation, comme si leurs deux essors étaient indissociables. On songe à ce propos au monde d’Hergé, souvent traversé par un tel optimisme moderniste. Et l’autocélébration technologique — « je personnifie une invention extraordinaire, voyez et comprenez ! » — est la marque de naissance du nouveau média. Loin de la supposée passivité bovine qui serait consubstantielle au télé-spectacle, pédagogie et télé ont partie liée dès l’origine.

 

Réflexivité de l’écran

Une autre force du montage d’Henry Colomer est de mettre l’accent sur l’auto-analyse dont la télé est capable. Elle n’est point aveugle, enivrée de ses pouvoirs illimités d’intrusion dans nos vies. Le film démontre que naît en même temps qu’elle, la réflexion qu’elle ne cesse d’opérer sur elle-même. Elle se pense et spécule aussitôt sur ses possibles développements. La télé analysant ses pouvoirs magiques est  « auto-futuriste », et cette propriété possède une pertinence, montrée dans des séquences où la télé produit son auto-science-fiction. On est étonné de voir à quel degré de précision les technologies triomphantes des années 2000 — internet, Skype, les tablettes Smartphone, mais aussi la télésurveillance généralisée — sont prévues et décrites avec précision par la télé dès le début des années 50. Ce qui révèle au passage à quel point ces nouveaux moyens de communication découlent de la télé, en sont les héritiers.

Les interrogations sur un possible monde orwellien traversent les discours de « la télé » sur elle-même.

La prophétie auto-réalisatrice d’une technique fait certes partie de ses ambiguïtés et de son autocélébration. Reste qu’il ne s’agit pas de pure rhétorique. Ces spéculations, qui s’inscrivent dans la tradition littéraire du roman d’anticipation, travaillent fortement sur les inquiétudes du monde de 2014.

 

Intimité

La télé s’inscrit dans la figure du cercle et de tout ce qui fait lien. Liens déroulés à la fois entre la télé et nous, et entre nous. Cette transitivité, cette réversibilité est inscrite dans la conduction des ondes. La télé se saisit, dès ses premiers pas, des affects, des émotions les plus intimes. Là encore, il est fascinant de constater que la téléréalité, loin d’être une invention des années 90, fonctionne dans sa composante principale dès les années 50. Elle prétend produire un nouveau miracle de démultiplication, celui des liens affectifs, familiaux, les plus profonds. A l’aide d’un principe moral : la participation affective de tous à la détresse ou au salut d’un seul. La télé permet donc de réaliser (ou le prétend-elle) des formes de solidarité enracinées dans les idéaux archétypes de nos liens sociaux.

 

Contre Orwell ?

La télé est donc bien une Idée : en ce sens qu’elle comporte une essence, ou plusieurs,   qui furent interrogées par elle dès ses premiers pas. C’est pourquoi le film d’Henry Colomer tend avec autant de force un miroir devant notre aujourd’hui. Où l’on voit comment notre télévision actuelle — et sans doute future — est le reflet des formes premières du média.

De La télé on pourrait encore dire que, contre toute attente, c’est un film anti-orwellien, ou du moins, post-orwellien. Parce qu’il montre que le pouvoir télévisuel, loin de suivre un tracé univoque émanant d’un Big Brother vers nous, ses assujettis, foule atomisée et subissante, a toujours impliqué une multitude de discours, de savoirs, et de lignes de force aux démarcations complexes et ramifiées, où la participation effective des regardants s’enracine dans des fondations solides. Celles des sacrements, des sacres politiques et religieux évoqués au début. Et relayées par bien d’autres, dont l’une des figures est le cercle d’où partent des faisceaux d’ondes aux conductions réversibles.

 

Bien sûr, La télé n’aborde pas tout : les plateaux de variété, les émissions pour enfants, le 20 heures, le porno, les séries, le foot… n’y sont pas représentés comme tels. Mais éviter l’énumération des « genres » télévisuels, même emblématiques, permet de toucher plus sûrement à la nature du média qui les porte. Le daté, voire le rétro et son second degré comique inévitables, ne font qu’accentuer la révélation d’une essence qui certes, n’a pas fini de se déployer.

 

La télé, un film d’Henry Colomer (55’), produit par l’INA et Vosges Télévisions, 2014

 

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