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Billet de blog 17 févr. 2014

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Nous sommes tous des "intermittents".

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« Supprimer les Annexes 8 et 10 de l’Assurance chômage indemnisant les artistes et techniciens du spectacle vivant et de l’audiovisuel » : les Diafoirus qui prétendent  soigner le malade en le purgeant à mort ont encore frappé ! N’est-ce pas parce que « l’intermittence » a un sens économique et social beaucoup plus large, voire subversif ?

Quand je suis allé voir « mon » banquier pour solliciter très-humblement un prêt immobilier, j’ai été bien obligé d’en venir à mon « statut » professionnel : « je suis intermittent du spectacle ». Alors lui, tout sourire : « aujourd’hui, nous sommes tous plus ou moins intermittents ! »

Il voulait dire : « aujourd’hui nous sommes tous plus ou moins précaires » — et comment lui donner tort ? Mais sa repartie faisait écho, plus profondément qu’il ne l’imaginait, à la proclamation de la Coordination des Intermittents et Précaires d’Ile de France (http://www.cip-idf.org/) dont je suis partie prenante. Proclamation qui reste la nôtre depuis la lutte de 2003 : « Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous. »

En effet, il n’a jamais été question pour nous de défendre un statut privilégié, ni de nous arc-bouter contre les remises en cause des acquis d’une corporation favorisée qui exigerait, du fait de ses services rendus à la sacro-sainte et exception-francisée « Culture », un traitement de faveur.

C’est radicalement l’inverse : notre lutte est née avec la conscience que l’intermittence est violemment attaquée par le Medef précisément parce que ses dispositifs pourraient inspirer une vision différente à la fois de l’indemnisation chômage, des droits sociaux tout au long d’un salariat intermittent, et des rapports de subordination employeurs-employés.  Autrement dit servir de « modèle », au moins conceptuel, à une vision du travail affranchie d’un certain  nombre de poncifs. Libérée, en premier lieu, de ces couplets d’intimidations moralisantes que le patronat ne sait que reproduire stupidement, adossé à l’idéologie fallacieuse du « plein emploi » (modèle industriel, quoiqu’on en dise, le tertiaire fabriquant autant de « chaînes » et de rapports hiérarchiques impitoyables que l’usine) — idéologie relayée plus ou moins hypocritement par une partie de la gauche.

Partant du constat effroyablement banal que le trente fois glorieux plein emploi ne sera plus jamais la réalité économique partagée, la moindre des sagesses pragmatiques (ne parlons pas de générosité collective !) consisterait à bâtir un modèle de sécurisation sociale des droits de chaque salarié qui prenne en compte l’intermittence des contrats de travail, qui soit apte à redonner de vraies marges de manœuvre individuelles pour inventer son parcours en fonction des possibilités et, soyons fous, de ses propres désirs. Au lieu de quoi la « flexi-sécurité », qui semble à certains le summum de l’audace, ne signifie rien d’autre que l’obéissance, forcée par toujours plus de répression administrative et de menaces moralisantes, à l’adaptation à un soi-disant « marché du travail » — un concept simpliste qui prend l’eau de toutes parts.

Je crois qu’il faut être, ici comme ailleurs, attentif à l’idéologie : bien percevoir les arguments moraux qui sont l’habillage et le fond d’une politique. Celle du Medef est claire : c’est celle du « Merci patron ! » répétée en litanie par la Nation agenouillée. Non seulement le travail est le Désirable par excellence, le Salut hors duquel vous n’êtes que votre ombre damnée… Mais si d’aventure ce travail vous ouvre des droits sociaux subséquents, ce ne peut être qu’une forme d’aumône, une charité octroyée sous strictes conditions.

Résumons. Que signifie concrètement, pour moi, être « intermittent » ? J’exerce quasi quotidiennement les pratiques, les activités que j’aime le plus au monde (musique, théâtre, écriture, lectures, réflexion, et transmission dans des cadres divers). Ce n’est pas un loisir, mais bien un métier qui me fait vivre. Passion et gagne-pain qui ne font qu’un ? c’est déjà peu admissible ! Et de surcroît j’acquiers en ayant du plaisir, si, si, à travailler, des droits sociaux : indemnités chômage (remises en cause tous les 10 mois ½), congés maladie, congés spectacles, droits Fnas, et même, des points retraite ! Et avec ça, je peux me permettre d’investir jusqu’à quelques semaines dans des projets non payés, dans des étapes de travail et de création non rémunérées, voire dans des temps de travail personnels, économiquement désintéressés ! Formation permanente, continue, enrichissement des compétences dans la diversité des projets, choix relatif des employeurs… Et tout ça sans être pris à la gorge par les factures et les charges ! La coupe est pleine pour nos Pères la Vertu, eux qui adorent imaginer (cliché bourgeois-romantique oblige) l’Artiste (estampillé génie bien sûr) dans sa mansarde, réduit au chef-d’œuvre par la disette et les frissons de la folie ! Ou, comme Molière et ses copains dans les téléfilms des années 70, courant la France en roulottes pour « porter la joie de ville en ville… »

Intermittents et précaires, nous revendiquons ces libertés, ces possibilités, ces sécurités sociales, ces droits sociaux, non seulement pour les artistes et intellectuels exclus pour l’heure de ces dispositifs (« pas de culture sans droits sociaux ! ») — plasticiens, photographes, traducteurs, écrivains, performeurs, web-artistes — mais aussi pour tous ! Ces dispositifs n’ont en vérité rien d’une sinécure dont on se gaverait !

Et ce n’est évidemment pas (hélas) en déshabillant  les intermittents que l’on habillera mieux les autres chômeurs ! C’est le contraire : réduire toujours plus la liberté de tous les salariés est le véritable, quoique remarquablement stupide, objectif social du Medef dans les renégociations en cours de l’Assurance-chômage.

 http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=6643

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