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Billet de blog 21 nov. 2015

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Lettre ouverte à Edwy Plenel et aux "anti-guerre" contre l'Etat Islamique

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« Une riposte inefficace et dangereuse » assène d’emblée Edwy Plenel en sous-titre de sa dernière tribune. Il y reprend l’argumentaire « anti-guerre » qui semble faire la quasi unanimité dans le Club de Mediapart, si l’on en croit maints billets d’abonné.es dont je me sens d’ordinaire politiquement proche. Certes, être « anti-guerre » aujourd’hui ne se réduit pas au « pacifisme » de naguère. Mais admettre, comme moi, la guerre contre l’EI comme une nécessité urgente, ne vaut pas une adhésion belliciste exaltant la guerre comme « valeur » régénératrice et droit sacré de vengeance ! Il faut au contraire penser à nouveaux frais et sans anathèmes la situation radicalement nouvelle créée depuis le 13 novembre.

Je veux donc examiner ici les arguments contre la déclaration de guerre, contre les déclarations énonçant que la France est en guerre. Il importe au plus haut point de ne pas se bercer de préjugés, car la situation créée par les attentats de Paris est nouvelle et requiert notre engagement éclairé. La guerre, monstrueuse par essence, est de surcroît productrice de nouvelles formes — de nouveaux monstres.

Je ne sais pas si on trouvera un jour une épithète pour qualifier cette guerre que Hollande, au nom de la France, a déclarée, ou proclamée officiellement, le 16 novembre 2015. Je ne sais pas si les historiens honnêtes pourront dater cette guerre, des attentats de novembre 2015, de ceux de janvier, ou de la proclamation de l'EI, ou encore des tueries perpétrées par Merah en 2012. La seule certitude est que cette guerre, aussi étendue soit-elle, n'a rien de commun avec les conflits inter-étatiques correspondant dans notre esprit aux mots "guerre mondiale", "guerre du Golfe", etc. Avec la "guerre contre le terrorisme" de Bush fin 2001, s'inaugurait une nouvelle définition du mot, de la notion, et de l'action militaire. Le discours de Hollande, 14 ans après, semble bien s'inscrire dans ce nouveau champ historique "néoconservateur", que Lenaïg Bredoux pointe dans son compte-rendu : http://www.mediapart.fr/journal/france/161115/le-president-place-la-france-en-etat-durgence-permanent

Il est dès lors tentant de ne voir dans ce discours, comme dans la séquence historique que nous traversons, que la continuité des évènements post-11 septembre : d'abord comme le pur produit, en termes déterministes logiques, des fourvoiements et échecs américains tissés de mensonges en Irak, ou en Lybie quant à Sarkozy ; ensuite, à mêmes causes mêmes effets, la crainte d'une reproduction mimétique par la France d'aujourd'hui des fautes qui ont mené l'Afghanistan, l'Irak, la Lybie, et même les libertés citoyennes des démocraties (Patriot Act), à une régression désastreuse.

C'est à ce croisement des analyses déterministes (tirons toute la leçon des échecs du passé) et des considération morales (à l'erreur stratégique s'ajoutent la faute lourde des mensonges éhontés de propagande et des impitoyables calculs d'intérêts prédateurs) que se soutiennent les arguments visant à refuser l'idée d'une guerre menée maintenant par la France.

J'en fais ci-dessous un bref examen d'inventaire. J'en ai besoin pour clarifier ma pensée et échanger avec qui le voudra. Une pensée qui pour l'instant diverge notablement de ce qu'expriment les voix venues des familles de sensibilités politiques auxquelles je me rattache (Front de Gauche, au sens large).

- Ne pas répéter les dramatiques erreurs de 2003 en Irak et de 2011 en Lybie : ne pas intervenir militairement, surtout pas au sol, sur un territoire étranger.

La nécessité d'une intervention militaire dont l'objectif clair est non pas de contenir l'expansion de l'EI ni l'affaiblir, mais de le vaincre entièrement et définitivement, me semble être d'une urgente nécessité. Ne pas agir sous prétexte des échecs passés c'est se ligoter, et de plus à contretemps. Car la séquence des attentats en France relève d'un évènement et d'une séquence historique (comme idéologique chez nos ennemis) non-comparables, non-réductibles aux années 2000. La France, attaquée vendredi soir, a la nécessité et le devoir de participer à l'action militaire, mais elle ne peut, ni les USA, en être le fer de lance au sol.

Deux conditions me semblent nécessaires à l'accomplissement du but de guerre : énoncer une vision aussi claire que possible des objectifs politiques et des situations politiques qui découleront de la victoire ; former l'alliance militaire la plus cohérente possible avec cet objectif politique. Le rapprochement avec la Russie et l'Iran est impératif : incluant le fait que Poutine admette que Bachar-el-Assad ne saurait être restauré. Une victoire contre l'EI doit créer l'opportunité d’une situation plus saine en Syrie et en Irak. Jean-Pierre Filiu recommande, à raison, de considérer l'opposition syrienne (hors EI) à Bachar, comme partenaires primordiaux de la guerre au sol contre l'EI.

Le statu quo est une option de facilité intellectuelle, tant les prétextes "excellents" peuvent s'accumuler pour convaincre de vocation à l'échec toute action, et manifester les répugnances inouïes (et moralement justes, géo-stratégiquement construites) pour s'allier à tel ou tel. Je rappelle simplement qu'une alliance bâtie contre un ennemi commun est toujours faite de compromis, d’ajournements de désaccords entre alliés.

-        Ne pas céder à la spirale de la violence. Ne pas céder à la pulsion de vengeance.

Problème intrinsèque à la figure de la spirale : dire que les attentats participent d’une boucle concentrique de violence sans début ni fin — ce qu’est proprement une spirale — c’est du même coup se priver de découper le réel en segments d’évènements discontinus (à définir chaque fois clairement et distinctement), et refuser de situer l’origine de la figure : donc sa fin, sa limitation. La violence survenue vendredi n’est pas pour nous la partie d’une « spirale sans fin », cliché intellectuel. Pas plus qu'ils ne relèvent d'un "effet de boomerang", image d'un mécanisme déterministe simpliste : cause = effet en retour.

 Cette violence pose au contraire, dessine, vendredi 13 novembre, un seuil radicalement intolérable. Précisément celui du franchissement intolérable des limites ou des frontières, morales et contractuelles, implicites et explicites. A quoi la réponse est non pas le laisser-faire et voir-venir, qui peut faciliter un chaos redoutable, mais l’action concrète, avec un ennemi reconnu, un conflit déclaré, circonscrit, mené avec la volonté de vaincre le plus vite possible.

Ou alors, toute violence se vaut par nature, et les bombardements français sur Raqqa sont de même nature que les coups de 7.62 qui ont fauché 130 civils à Paris. L’intolérable, pour moi, c’est cela.

Dit autrement : êtes vous prêts, ou résignés, à voir et à supporter cela encore x fois ? à ne pas faire le possible pour l’éviter ? Il me semble qu’à partir de ce crime odieux comme intolérable, et au nom de la solidarité, de la fraternité, des droits humains, des lois de la guerre et des conventions internationales qui limitent un tant soi peu l’arbitraire survenant en surcroît de la violence, nous avons le devoir et la nécessité de nous savoir, nous Français, en guerre. Sans cesser d’y réfléchir, d’en débattre en démocratie, et de le déplorer au nom de nos idéaux élevés. Sans cesser de limiter la guerre à une juste réponse à la violence intolérable de ces ennemis-là, qui ont revendiqué leur crime avec une cruauté basse et un plaisir sardonique (relisez le communiqué de l’EI, il s’adresse à nous à bout portant).

-        Ne pas faire à l'EI ce plaisir de le considérer comme un Etat, fût-il ennemi : entrer en guerre avec cette entité reviendrait à '"élever" sa légitimité jusqu’à ce rang— trop d'honneur en quelque sorte.

Cette prévention trahit selon moi une absence de pensée de ce qui est en train d’advenir, par différence et opposition avec ce qui s’est produit en 1991-2003 contre Saddam Hussein. C’est justement parce que l’EI n’est pas un Etat de norme, et qu’il aspire à consolider le monstre d’un « califat » radicalement totalitaire, que nous avons une raison supplémentaire de le vaincre. La séduction de l’EI tient précisément à son aura « anti-système », comme la séduction des fascismes provenait de ce qu’ils balançaient par-dessus bord toute loi éthique, toute précaution construite par cet édifice fragile qu’on appelle « civilisation ». Civilisation que les rescapés des camps, Primo Levi et Robert Antelme en tête, nous ont appris à reconnaître en chacun de nous comme la flamme la plus ténue et menacée qui soit (alors qu’elle semble brûler d’elle-même en temps normal), placée sous notre seule responsabilité (alors qu’elle semble nous être acquise de toute éternité).

-        Ne pas accepter les atteintes à nos libertés, dans un pays en guerre et en Etat d'urgence. Ne pas céder à la peur-comme-politique (demande toujours plus sécuritaire).

Nos libertés, j’entends : biens les plus précieux de nos démocraties. Souffles protégés par la forme du droit, sans quoi rien n’existerait. Mais gare, tout de même, qu’en défendant nos libertés, plurivoques et répandues dans tous les domaines, nous soyons encore capables d’apercevoir, d’aimer, et de défendre la Liberté. Qui n’est pas nôtre, qui peut être offerte ou proposée aux autres, à tous. N’est-ce pas l’idéal dont nous nous réclamons en temps de paix pour souhaiter le progrès partagé ou une « révolution vraiment libre », comme écrit Marguerite Duras dans Le Camion ?

Ne pas occulter la Liberté, aujourd’hui réellement attaquée comme principe par l’EI, au profit des libertés, qu’un Etat d’urgence peut indiscutablement nous disputer.

Mais en ce cas, à nous de continuer à faire de la politique ensemble, y compris en temps de guerre : car la limitation ou la non-obtention des libertés sont l’objet de la politique, et avouons que sur bien des points, de politique, il n’en a pas assez été question en France récemment. Ne laissons-nous pas les débats technico-technocratiques, économistes et experts, ou prétendus tels, envahir notre capacité de mouvements, de décisions à long terme, d'invention politique, de changements?

Mais une politique de guerre n’est pas seulement l’exaltation d’héroïsme et bravoure de Matamore, elle découle aussi d’un moment crucial où nous reconnaissons en nous-même la faculté d’avoir peur, pour nous-mêmes et pour les autres, notre vulnérabilité, et de construire ensemble le moyen d’y trouver remède. Un de ces moyens est une guerre qui nous libérera de l’étreinte de terreur insupportable dans laquelle nos ennemis veulent nous rabaisser.

A gauche, et dans le milieu culturel, j’entends si souvent le mot « résistance ». Résistance qui fut, d’abord et avant tout, une guerre. Et même, la manière d’assumer la guerre. D’y prendre part coûte que coûte. Chacune et chacun personnellement, à ses risques et périls.

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