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Billet de blog 26 févr. 2013

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La connerie Leslie n'est point sans remèdes

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Un futur monarque sort de son bain. Il n'a encore que neuf ans, en un temps où l'enfant n'est pas encore distingué de l'adolescent, lequel n'apparaîtra que trois siècles plus tard. Un noble anglais assistant à cette juvénile émersion s'exclame : "Sire, vous avez une arrection ! " et se propose de l'en soulager. Le branlant derechef, il entend le futur Louis XIII s'exclamer en voyant jaillir sa spermatique liqueur (apparemment bien précoce !) : "Fi, fi ! cela sent la morue !" C'est là le début d'un merveilleux portrait de Louis Le Juste, ci-devant papa du Roi Soleil, le seul vraiment vivant qui nous soit parvenu, dû à la plume fourmillante d'anecdotes de cette eau, délicieusement troublée de sécrétions inavouables, de Gédéon Tallemant des Réaux : les Historiettes, sommet incontestable de la littérature françoise (on les trouve même en pleine peau Pléiade depuis les lustres, et non censurées !)

Si ce n'est fait, vous lirez la suite et m'en direz nouvelles : rien de plus réjouissant que ce pêle-mêle de faits prouvés, ragots, médisances, citations et libelles rimés qui font apparaître devant le lecteur chanceux la vie, la vraie la grande, celle que les bustes en marbre stupide et autres portraits officiels ont à jamais chassé mieux que la Faucheuse même.

Ne prenons pas Gédéon pour un borgne : sa manière primesautière, hasardeuse, invraisemblablement négligente selon toutes apparences, est bien une véritable méthode, un projet savoureusement mûri et exécuté : l'Histoire ne se voit bien qu'à travers le petit bout de la lorgnette. L'anecdote est le sel de la vie, son précipité, recueilli dans l'alambic de l'écrivain patient qui se charge du soin immense de collecter les papillons de toute taille qui volettent et s'évanouissent dans l'air du présent. Un principe résumant cette méthode ? Le refus absolu de respecter les échelles convenues entre "petits" et "grands" évènements. On devine ce qui peut en découler : la honte, cachée à grand peine, du bégaiement (cela ne vous rappelle personne, actuellement au pouvoir ?), une passion soudaine envers la prostituée Catin Gau, la manie d'imiter les grimaces des agonisants… en disent bien autant sur cette homme, mort 33 ans jour pour jour après l'assassinat de son père Henri IV, que les manuels d'histoire qui nous serinent un roi "profondément catholique", "affirma nettement l'unité du royaume contre les protestants, l'Espagne et les Grands", et ainsi de suite à recracher tout cru de la Primaire à l'ENA.

Tallemant est le seul à nous raconter ce qui est le plus probable : à la vue de son fils, né après 23 ans d'une union plus que distante avec son épouse, Louis XIII jette un regard froid et dégoûté sur le nouveau-né, et se retire. Alors que pour les serviles chroniqueurs du royaume : génuflexions, larmes, prières votives pour cet "enfant du miracle" ! etc.

Sautons maintenant de ce coq bien ancien (au fait, sa statue, stupidement romanisée, anti-Tallemant des Réalesque s'il en est, orne bien la Place des Vosges ?!) à l'âne qui nous occupe : l'anecdotique, et plus précisément tout ce qui touche aux mœurs, pour parler académiquement, est bel et bien l'une des grandes traditions, historique et incontestable, de la littérature française et spécifiquement telle.

Bussy-Rabutin : Histoire amoureuse des Gaules (1666). Carte géographique de la Cour et autres galanteries (1668). Tout était tellement transparent dans ces soi-disant récits à clé que le pauvre auteur le paya d'une réclusion forcée en son château bourguignon, où de délicieuses fresques attestent de frasques non moins telles. Mais avant, le maître incontesté du genre, sinon son fondateur : Pierre de Bourdeille, abbé (on ne rit pas) de Brantôme : La Vie des Dames galantes, La Vie des Dames illsutres, et même Anecdotes touchant les duels. Le tout dicté par un grabataire vers 1580, dans un château faux Moyen-Age (eh oui, le snobisme de l'ancien sévissait déjà !) où l'on était mieux sûrement au-dedans les lits qu'au dehors.

Et si l'on devait extraire seul de la longue lignée des poètes dits libertins (appellation bien trop… fourre-tout) l'un d'eux, prenons l'immense et immensément peu lu Saint-Amant. Ses poèmes sur le melon, le potage et autres sujets grandioses ne valent peut-être pas sa Rome ridicule : ou l'art de refuser aux canons officiels du Beau, du Grand, du Vrai, toute légitimité, et rappeler que les Romains s'enculaient aux Thermes et jouissaient de voir se déchirer les corps au Colisée. Que la viande y est infecte et les prostituées vérolées. Que le Pouvoir s'appuie sur ce mythe pour mieux ligoter corps et arts au lit de Procuste du Classicisme.

Il serait aisé de démonter l'article de Leslie Kaplan, ce qui serait lui rendre justice car il est fait en vérité de pièces détachées, encollées par la glu d'une sainte colère. Où les coq-à-l'âne (encore ces deux bêtes !) de la pensée confluent vers la menace prophétique d'une peste de l'âme plus scrofuleuse que la camusienne, de peste.

Mais vrai, amis moralistes, tout à fait entre nous : le Sexe, l'Argent et le Pouvoir alliés vous dégoûtent-ils tant que cela ? Votre libido est bien épurée de ces universelles convoitises ! Ou c'est Madame Leslie Kaplan qu'il nous faut comme successeur à B.16 - coulé ! Ou c'est une conception de la littérature réduite aux Jeudis de la rue de Rome chez Maître Mallarmé (ou plutôt à celle de ses marmitons, lui n'était pas assez bête pour croire en ses sentences) qu'il faudra bientôt promouvoir sans trêve ni repos.

Quand tout est dans l'ordre : aux écrivains le Sexe cosmique (L'Homme assis dans le couloir, La Pute de la côte normande, on aura reconnu notre maîtresse à tous, Duras) ou politique (Saint Genet de Sartre). Et aux biographes ou aux pôvres victimes-pas- écrivains, l'anecdote : Sartre se lave les pieds dans un lavabo d'hôtel avant de dépuceler piètrement une de ses élèves (Mémoires d'une jeune fille dérangée, Bianca Lamblin).

Oui, mais non. Impure la littérature ! Et toujours plus gros cochon celui bien pris qui croyait prendre !

PS : ce billet est une réponse au billet de blog de l’écrivain LESLIE KAPLAN du 23/02/13 Un spectre hante l’Europe : le spectre de la connerie totale

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