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Billet de blog 27 févr. 2018

Pour vous Sarah : quelques mots

Suite à l’article de Martine Turchi et Antton Rouget « Affaire Darmanin : la deuxième plaignante livre son récit », quelques mots de gratitude politique et de solidarité envers Sarah.

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Roger et Angélique, Giovanni Biliverti © JCM

Sarah, je veux d’abord vous remercier pour votre courage et votre honnêteté. La plainte que vous portez nous concerne tous je crois. Elle introduit dans la cité, de par sa précision et son honnêteté, ce dont nous avons besoin dans cette période difficile où se libèrent des paroles longtemps tues ou étouffées. Votre plainte importe politiquement, ainsi que votre récit aux journalistes de Mediapart, à qui l’on sait gré de l’avoir recueilli et d’enquêter sur ses données.

Nombreuses et nombreux, je crois, sont les lectrices et lecteurs qui refusent de dénigrer ce dont témoignez sous prétexte qu’il s’agirait d’historiettes privées, situées au-dessous de la ceinture et devant y rester. Cette forme de disqualification politique a du plomb dans l’aile. Mais elle est bien présente hélas dans le fil des commentaires sur l’article. Aux dénigreurs rappelons d’abord qu’entendre et comprendre une plainte telle que la vôtre, qui porte un enjeu collectif, est un impératif minimal de la citoyenneté.

Et aux sceptiques d’occasion, qui neutralisent votre parole par un doute de principe, je dirai que votre plainte est de plein droit. La présomption d’innocence s’y applique tout autant qu’à celui dont vous dénoncez les agissements supposés. Personne à ce stade ne peut vous accuser de fabuler, d’exagérer, bref de livrer un faux témoignage.

Par contre, chacun peut apprécier la dissymétrie sociale criante entre vous Sarah, et le si respectable maire et ministre, étoile montante dit-on, sorti de la cuisse du Jupiter de Neuilly armé de tout l’apparat possible et des meilleurs avocats. Ce en quoi vous montrez un grand courage. Vous vous attaquez à très forte partie et le savez.

Aussi il n’est pas question de s’apitoyer sur vous, de vous traiter en victime défavorisée. Ce dont vous avez sans doute besoin en revanche, c’est de l’expression d’un peu de solidarité, de soutien moral et politique dans ce combat inégal, et ce devrait être une évidence. On a connu, disons-le pour certains commentateurs du fil susnommé, une Gauche un peu plus fine d’oreille et de cœur en ces matières. À moins qu’autrefois ce n’ait été qu’une posture idéologique de « solidarité de classe », qui se délite avec l’âge et l’air du temps.

Sarah, il y a un autre versant du courage, votre honnêteté face aux faits que vous cernez avec la plus grande précision et intégrité possibles. Vous ne vous épargnez pas l’autocritique. Vous dites comment, prise dans l’ambiguïté, vous avez pu alimenter parfois une situation douloureuse et dangereuse pour vous. Ces paroles nous font avancer car elles concernent non un viol caractérisé, épouvantable, mais ces zones grises dont il faut cerner les contours ; situées entre le consentement réel et l’abandon de guerre lasse, la résignation à contrecœur dans un rapport inégalitaire sans échappatoire. Lorsque ce genre de dispositifs d’aliénation sera reconnu, décrit, juridiquement précisé, un pas décisif sera franchi contre des formes odieuses et insidieuses de domination dont beaucoup de femmes et d’hommes, aussi utopique que cela soit, veulent se débarrasser.

Une libération impensable pour certains, d’où le banal retournement de l’accusation contre vous. On ose vous traiter d’allumeuse.

Or l’allumeur c’est lui. Dès la première entrevue il écrit au stylo son numéro perso sur sa carte de visite pour vous faire croire à un rapport personnel. Alors qu’il n’en est rien évidemment. C’est un petit truc d’illusionniste. Il le fait avec tout le monde. Sauf que dans tout le monde, il y a des relations qui l’intéressent un peu plus que d’autres. Au hasard, avec une femme qui, sait-on jamais, pourrait lui plaire. Et à qui il fait miroiter durant des mois une avancée dans son dossier logement, histoire de la maintenir à sa portée.

Allumeur, puis baladeur.

Si vous vous êtes sentie perdue entre histoire d’amour entrevue, jeu érotique, lien sordide donnant-donnant, c’est qu’il a constamment joué des ambiguïtés et de sa position dominante. Quant aux élus « de tout bord » (les bords aiment à se conjoindre ces temps-ci) qui le défendent, c’est évidemment par pur amour du Juste et du Vrai. Et pas du tout par serrage de coudes entre petits barons interdépendants dans leur Lego de pouvoir et de caste communicante.

Enfin, Sarah, ceux qui vous adressent leur mépris l’ont lu jusqu’au bout votre récit. Si les histoires de cul, comme ils disent, les débectent tant, ils n’avaient qu’à passer leur chemin et cliquer sur « Pourquoi Washington veut asphyxier l’Iran » ou « À Gênes, pour comprendre l’affaissement du Parti Démocrate » 3 cms plus bas. On pense très au-dessus de la fange, on reproche à Mediapart de ressembler à France-Dimanche et autres torchons pour le populo, mais on a tout bien lu, le caleçon rouge et le reste, et comme on se sent honteux on veut vite rétablir le clivage entre bas et haut, alors on ne s’accuse pas soi-même d’avoir lu, mais ceux qui ont parlé et écrit d’avoir parlé et écrit. C’est vieux comme Sade. Ou comme la parabole de la femme adultère (Évangile de Jean 8, versets 1-11).

À propos, il y a un détail plus qu’intéressant dans cet épisode évangélique. Quand les juristes le consultent sur la lapidation de cette femme de soi-disant mauvaise vie, Jésus ne répond pas tout de suite. Il se met à écrire avec un doigt sur le sol. Et après avoir prononcé le fameux « que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre », il recommence : « il se baissa de nouveau et se remit à écrire sur le sol. »

Rien ne dit ce qu’il peut bien écrire, courbé, du geste fragile que les enfants font sur la buée des vitres avant de connaître l’alphabet ou sur le sable, comme l’amoureux d’Aline. Une écriture située aux antipodes de la gravure dans le marbre des Tables de la Loi. Quelques mots dans la poussière que le vent emporte.

Je me dis aujourd’hui que cette écriture éphémère est celle des récits comme le vôtre Sarah. Des récits de vie et de souffrances qui sont contenus hors la loi, qui n’ont pas encore droit de cité ni d’être cités, mais qui font vaciller la Loi des puissants et des instruits, lézardent leur forteresse, dévoilent leur arrogance.

Post scriptum : Roger et Angélique de Giovanni Biliverti, peint à Florence vers 1630, se trouve au Musée des Beaux-Arts de Dijon et illustre un récit du poème Orlando furioso de l’Arioste : «Roger, un chevalier franc, vient de sauver d’un dragon aquatique la belle Angélique. Fort de son succès et perdant toute raison face à la nudité de la jeune femme, il tente de « profiter » de la situation. Tandis qu’il s’efforce de retirer son armure avec la plus grande difficulté, Angélique introduit une bague d’invisibilité dans sa bouche, objet magique qui doit lui permettre de disparaître. À l’arrière-plan, Pégase, la monture du chevalier, s’envole afin d’aller chercher un cavalier aux intentions plus nobles que Roger. Celui-ci, enfin débarrassé de son armure, restera seul, dépité et honteux… »

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